‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 37 sur 221 · Rom. 1, 21. — 2. Ibid., 22.-3. / Cor. i, 21. — 4. Ibid · texte numérisé non relu

Rom. 1, 21. — 2. Ibid., 22.-3. / Cor. i, 21. — 4. Ibid

ô aveugle raison humaine î Te voilà vivement pressée par cette sagesse profonde, qui paroît à tes yeux sous une folie apparente. Je te vois, ce me semble, réduite à de merveilleuses extrémités, parce que de côté ou d'autre la folie t'est inévitable : car dans la croix de Notre- Seigneur, et dans toute la conduite de l'Évangile, les pensées de Dieu et les tiennes sont opposées entre elles avec une telle contrariété, que, si les unes sont sages, il faut par nécessité que les autres soient extravagantes.

Que ferons-nous ici, Chrétiens?- Si nous cédons à l'Évangile, toutes les maximes de prudence humaine nous déclarent fous et de la plus haute folie. Si nous osons accuser de folie la sagesse incompréhensible de Dieu, il faudra que nous soyons nous-mêmes des furieux et des démons. Ah! plutôt démentons toutes nos maximes, désavouons toutes nos conséquences, plions sous le joug de la foi; et dépouillant cette fausse sagesse dont nous sommes vainement enflés, devenons heureusement insensés pour l'amour de notre Sauveur, qui étant la sagesse du Père , n'a pas dédaigné de passer pour fou en ce monde, afin de nous enseigner une prudence céleste : en un mot, s'il y a quelqu'un parmi nous qui prétende à la véritable sagesse, qu'il soit fou afin d'être sage, « stultus fiât ut sit sapiens, » dit le grand apôtre.

La voilà, le voilà. Chrétiens, cette illustre, cette généreuse, cette sage et triomphante folie du christianisme, qui dompte tout ce qui s'oppose à la science de Dieu, qui rend humble ou qui renverse invinciblement la raison humaine, et toujours en remporte une glorieuse victoire. La voilà, cette belle folie, qui doit être le seul ornement du panégyrique de saint François, selon que je vous l'ai promis, et qui fera aujourd'hui son éloge. Pour cela vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'il y a une convenance nécessaire entre les mœurs des chrétiens et la doctrine du christianisme. Cette folie apparente, qui est dans la parole du Fils de Dieu, doit passer par imitation dans la vie de ses serviteurs. Ils sont un Évangile vivant : l'Évangile qui est écrit dans nos livres, et celui que le Saint-Esprit daigne écrire dans l'âme des saints, que Ton peut lire dans leurs actions comme dans de beaux caractères, déplaisent également à la fausse prudence du monde.

Figurez-vous donc que François ayant considéré ces grands et vastes chemins du monde, qui mènent à la perdition, s'est résolu de suivre des routes entièrement opposées. Le plus ordinaire conseil que nous donne la sagesse humaine, c'est d'amasser beaucoup de richesses, de faire valoir ses biens, d'en acquérir de nouveaux : c'est à quoi on rêve dans tous les cabinets, c'est de quoi on s'entretient dans toutes les compagnies, c'est le sujet le plus ordinaire de toutes les délibérations. Il y a pourtant d'autres personnes qui se croient plus raffinées, qui vous diront que ces richesses sont des biens étrangers à la n;iture; qu'il vaut bien mieux jouir de la douceur de la vie, et tempérer par les volu[)té.s ses amertumes continuelles, c'est une autre espèce de sages. Mais encore y en a t-il d'autres, qui reprendront peut-être ces

sectateurs trop ardents des richesses et des délices. Pour nous, dirontils, nous faisons profession d'honneur, nous ne recherchons rien avec tant de soin que la réputation et la gloire. Si vous pénétrez dans leurs consciences, vous trouverez qu'ils s'estiment les seuls honnêtes gens dans le monde : ils consument leur esprit de veilles et d'inquiétudes pour acquérir du crédit, pour être élevés aux honneurs. Ce sont, à mon avis, les trois choses qui font toutes les affaires du monde, qui nouent toutes les intrigues, qui enflamment toutes les passions , qui causent tous les empressements.

Ah! que notre admirable François a bien reconnu l'illusion de tous ces biens imaginaires ! Il dit que les richesses captivent le cœur, que les honneurs l'emportent, que les plaisirs l'amollissent; que pour lui, il veut établir ses richesses dans la pauvreté, ses déUces dans les souffrances, et sa gloire dans la bassesse. 0 ignorance! ô folie! hé Dieu, que pense-t-il faire? 0 le plus insensé des hommes selon la sagesse du siècle, mais le plus sage, le plus intelligent, le plus avisé selon la sagesse de Dieu! C'est ce que je tâcherai de vous faire voir dans la suite de ce discours.

PREMIER POINT

Quand je me suis proposé de vous entretenir aujourd'hui des trois victoires de saint François sur les richesses du monde, sur ses plaisirs et sur ses honneurs, je m'étois persuadé que je pourrois les représenter les unes après les autres; mais je vois bien maintenant que c'est une entreprise impossible, et qu'ayant à commencer par la profession généreuse qu'il a faite de la pauvreté, je suis obligé de vous dire que, par cette seule résolution, il s'est mis infiniment au-dessus des honneurs et des opprobres, des incommodités et des agréments, et de tout ce que l'on appelle bien et mal dans le monde : car enfin ce seroit mal connoître la nature de la pauvreté, que de la considérer comme un mal séparé des autres. Je pense pour moi. Chrétiens, que, lorsqu'on a inventé ce nom, on a voulu exprimer non point un mal particulier, mais un abîme de tous les maux, et l'assemblage de toutes les misères qui affligent la vie humaine. Et certes, j'oserois «quasi» assurer que c'est quelque mauvais démon, qui, voulant rendre la pauvreté tout à fait insupportable, a trouvé le moyen d'attacher aux richesses tout ce qu'il y a d'honorable et de plaisant dans le monde : c'est pourquoi notre langage ordinaire les nomme biens d'un nom général, parce qu'elles sont l'instrument commun pour acquérir tous les autres. De sorte que nous pourrions, au contraire, appeler la pauvreté an mal général; parce que les richesses ayant tiré de leur côté la joie, l'affluence, l'applaudissement, la faveur, il ne reste à la pauvreté que la tristesse et le désespoir, et l'extrême nécessité, et, ce qui est plus insupportable, le mépris et la servitude : et c'est ce qui fait dire au Sage que la pauvreté entroit en une maison tout ainsi qu'un soldat armé : a pauperies quasi vir armatus '. » L'étrange comparaison !

i. Prov., VI, 11.

DE SAINT FRANÇOIS d' ASSISE. 109

Vous dirai-je ici, Chrétiens, combien est effroyable en une pauvre maison une garnison de soldats ? plût à Dieu que vous fussiez en état de l'apprendre seulement de ma bouche ! Mais, hélas! nos campagnes désertes, et nos bourgs misérablement désolés, nous disent assez que c'est cette seule terreur qui a dissipé deçà et delà tous leurs habitants. Jugez, jugez par là combien la pauvreté est terrible; puisque la guerre, i'horreur du genre humain, le monstre le plus cruel que l'enfer ait jasnais vomi pour la ruine des hommes, n'a presque rien de plus effroyable que cette désolation, cette indigence, cette pauvreté qu'elle traîne nécessairement avec elle. Mais du moins n'est-ce pas assez que la pauvreté soit accablée de tant de douleurs, sans qu'on la charge encore d'opprobre et d'ignominie? Les fièvres, les maladies, qui sont presque nos plus grands maux, encore ont-elles cela de bon qu'elles ne font de honte à personne. Dans toutes les autres disgrâces, nous voyons que chacun prend plaisir de conter ses maux et ses infortunes: la seule pauvreté a cela de commun avec le vice, qu'elle nous fait rougir; de même que si être pauvre, c'étoit être extrêmement criminel.

En effet combien y a-t-il de personnes qui se privent des contentements, et même des nécessités de la vie, afin de soutenir une pauvreté honorable ! Combien d'autres en voyons-nous qui se font effectivement pauvres, tâchant de satisfaire à je ne sais quel point d'honneur, par une dépense qui les consume! Et d'où vient cela, Chrétiens, selon que, dans l'estime des hommes , qui dit pauvre, dit le rebut du monde ? Pour cela, le prophète David, après avoir décrit les diverses misères des pauvres, conclut enfin par cette excellente parole qu'il adresse à Dieu : a Tibi derelictus est pauper^ : » « Seigneur, dit-il, on vous abandonne le pauvre; » et voyons-nous rien de plus commun dans le monde? Quand les pauvres s'adressent à nous, afin que nous soulagions leurs nécessités, n'est-il pas vrai que la faveur la plus ordinaire que nous leur faisons, c'est de souhaiter que Dieu les assiste? Dieu soit à votre aide 1 leur disons-nous; mais de contribuer de notre part quelque chose pour les secourir, c'est la moindre de nos pensées. ÎNous nous en déchargeons sur la miséricorde divine, ne considérant pas que c'est par nos mains et par notre ministère, que Dieu a résolu de leur faire cette miséricorde que nous leur souhaitons : tant il est vrai que personne ne se met en peine des pauvres 1 Chacun s'inquiète, chacun s'empresse à servir les grands; et il n'y a que Dieu seul à qui les pauvres ne soient point à charge : « Tibi derelictus est ! »

Cela étant ainsi, comme l'expérience nous le fait voir; quand un homme accommodé dans le siècle, comme saint François, prend la résolution de se plaire dans les bassesses de la pauvreté, ne faut-il pas que ce soit une âme extrêmement touchée du mépris de tous ces biens imaginaires, qui remportent parmi nous un si grand applaudissement? Le voyez-vous, Chrétiens; François, ce riche marchand d'Assise, que son père a envoyé à Rome pour les affaires de son négoce, le voyezvous qui s'entretient avec un pauvre au milieu des rwns'! lié Dieu,

i- Fs. IX, 3».

qu'a de commun le négoce avec cette sorte de gens ? Quel marché veut-il faire avec ce pauvre homme? Ah! l'admirable trafic, le riche et précieux échange 1 il veut avoir l'habit de ce pauvre, et pour cela il lui donne le sien; et après, ravi d'avoir fait un si bel échange, d'un habit honnête contre un autre tout déchiré, il paroît tout joyeux habillé en pauvre, pendant que le pauvre a peine à se reconnoître sous son habit de bourgeois.

Jésus, mon Sauveur, qui dites que l'on vous habille quand on couvre la nudité de vos pauvres, pourrois-je bien ici exprimer combien cette action vous fut agréable ? L'histoire ecclésiastique m'apprend que saint Martin, votre serviteur, ayant donné la moitié de son manteau à un pauvre qui lui demandoit l'aumône , vous lui apparûtes la nuit dans une vision merveilleuse, paré superbement de cette moitié de manteau, vous glorifiant en la présence de vos saints anges que Martin, encore catéchumène, vous avoit donné cet habit. Me permettrez- V0U3, ô mon Maître, une parole familière, que j'ose ici avancer ensuite de ce que vous dites vous-même? S'il est vrai que vous estimiez qu'on vous donne lorsqu'on fait largesse à vos pauvres ', combien vous glorifierez-vous du don que vous fait François 1 Ce n'est pas de son manteau seulement qu'il se dépouille pour l'amour de vous : il veut vous revêtir tout entier; il vous fait présent d'un habit complet. Bien plus : ayant appris de votre Évangile que, lorsque vous étiez sur la terre, vous vous étiez toujours plu dans la pauvreté ; non content de vous avoir habillé, il semble vous demander à son tour que vous l'habilliez à votre façon : il se couvre d'un habit de pauvre, afin d'être semblable à vous.

Et dans ce merveilleux appareil, d'autant plus magnifique qu'il étoit abject, suivons-le, s'il vous plaît, mes chers Frères, nous verrons une action qui sans doute sera surprenante. Il s'en va à l'Église de Dieu, à la mémoire des apôtres saint Pierre et saint Paul , ces deux pauvres illustres qui ont vu les empereurs prosternés devant leurs tombeaux : là, sans considérer qu'il pourroit être aisément connu, et vous save que le commerce donne toujours beaucoup d'habitudes, il se mêle parmi les pauvres qu'il sait être les frères et les bien-aimés du Sauveur; il fait son apprentissage de cette pauvreté généreuse à laquelle mon Maître l'appelle; il goûte à longs traits la honte et l'ignominie qui lui a été si agréable; il se durcit le front contre cette moUe et lâche pudeur du siècle, qui ne peut soufifrirles opprobres, bien qu'ils aient été consacrés en la personne du Fils de Dieu. Ha, qu'il commence bien à faire profession de la folie de la croix^ et de la pauvreté évangélique !

Mais avant que de passer outre à ses autres actions , Fidèles , il est nécessaire, afin que nous en connoissions mieux le prix, que nous tâchions de nous détromper de cette folle admiration des richesses dans laquelle on nous a élevés : il faut que je vous fasse voir, par des raisonnements invincibles, les grandeurs de la pauvreté selon les maximes de l'Évangile; d'où il vous sera aisé de conclure combien est injuste le

1 Matth. XXV, S6.

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mépris des pauvres, que je vous représentois tout à l'heure. Mais, afin de le faire avec plus de fruit, laissons, laissons, s'il vous plaît, aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panégyrique : ils ne se mettent point en peine que l'on les entende, pourvu qu'ils reconnoissent que l'on les admire. Pour nous qui sommes ici dans la cliaire du Sauveur Jésus, ornons notre discours de la simplicité de son Évangile, et repaissons nos âmes de vérités solides et intelligibles.

Je dis donc, ô riches du siècle, que vous avez tort de traiter les pauvres avec un mépris si injurieux : afin que vous le sachiez, si nous voulions monter à l'origine des choses, nous trouverions peut-être qu'ils n'auroient pas moins de droit que vous aux biens que vous possédez. La nature, ou plutôt, pour parler plus chrétiennement, Dieu, le Père commun des hommes, a donné dès le commencement un droit égal à tous ses enfants sur toutes les choses dont ils ont besoin pour la conservation de leur vie. Aucun de nous ne se peut vanter d'être plus avantagé que les autres par la nature; mais Tinsatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le m.onde. Il a fallu venir au partage et à leur propriété, qui a produit toutes les querelles et tous les procès : de là est né ce mot de mien et de tien, cette parole si froide, dit l'admirable saint Jean Chrysostome '; de là cette grande diversité de conditions, les uns vivant dans Taffluence de toutes choses, les autres languissant dans une extrême indigence. C'est pourquoi plusieurs des saints Pères ayant eu égard, et à l'origine des choses, et à cette libéralité générale de la nature envers tous les hommes, n'ont pas fait de difficulté d'assurer que c'étoit en quelque sorte frustrer les pauvres de leur propre bien, que de leur dénier celui qui nous est superflu.

Je ne veux pas dire par là, mes Frères, que vous ne soyez que les dispensateurs des richesses que vous avez; ce n'est pas ce que je prétends. Car ce partage de biens s'étant fait d'un commun consentement de toutes les nations, et ayant été autorisé par la loi divine, vous êtes les maîtres et les propriétaires de la portion qui vous est échue : mais sachez que, si vous eu êtes ies véritables propriétaires selon la justice des hommes, vous ne devez vous considérer que comme dispensateurs ilevant la justice de Dieu, qui vous en fera rendre compte. Ne vousper luadez pas qu'il ait abandonné le soin des pauvres : encore que vous les voyiez destitués de toutes choses, gardez-vous bien de croire qu'ils aient tout à fait perdu ce droit si naturel qu'ils ont de prendre dans la masse commune tout ce qui leur est nécessaire. Non, non, 6 riches du siùcle, ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever son soleil, n qu'il arrose la terre, ni qu'il fait profiter dans son sein une si grande diversité de semences : les pauvres y ont leur part aussi bien que vous. J'avoue que Dieu ne leur a donné aucun fonds en propriété; mais il leur a assigné leur subsistance sur les biens que vous possédez, tout autant que vous cLes de riches. Ce n'est pas qu'il n'eût bien le moyen de les entretenir d'une autre manière, lui sous le règne duquel les

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