‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 54 sur 221 · Eccli. Li · texte numérisé non relu

Eccli. Li

dèles la science de s€s vérités, que fait-il autre chose en eux, sinon de poser dans leur esprit un miroir céleste de ses propres perfections ? Ne vous persuadez pas, ô vous qui êtes ornés de cette science, que vous deviez la faire paroître avec soin, mais seulement Jésus-Christ, dont elle montre au naturel les perfections. C'est pourquoi, dit le saint Apôtre, nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ Notre-Seigneur : nous ne montrons le miroir, que pour faire voir le visage; nous ne produisons la science, que pour faire connoître Jésus- Christ. Il est vrai qu'il a plu à Dieu de répandre sur nous ses lumières : « le même Dieu qui a commandé que la lumière sortît des ténèbres, a fait luire sa clarté dans nos cœurs : » « Qui dixit de tenebris lumen « splendescere, ipse illuxit in cordibus nostris*. » Mais ce n'est pas pour nous donner un vain éclat, à nous qui n'étions que ténèbres; c'est qu'il a voulu imprimer dans la science qu'il nous adonnée, comme dans une glace unie, lïmage de son Fils notre Sauveur, afin que tout le monde admirât sa face , et fût ravi de ses beautés immortelles : «Ipse « illuxit in cordibus nostri , ad illuminationem scientiae claritatis Dei « in facie Christi Jesu. »

Catherine, voyant reluire en son âme l'image de la vérité dans celle de Jésus- Christ, la trouve si belle et si accomplie, qu'elle veut l'exposer dans le plus grand jour : elle n'emploie sa science que pour faire connoître la vérité; mais afin qu'elle paroisse comme triomphante, elle met à ses pieds la philosophie, qui est son ennemie capitale. Pour confondre la philosophie, elle s'étoit instruite de tous ses détours; et afin d'assurer le triomphe de la vérité sur cette rivale, elle fait deux choses admirables; elle la désarme et la dépouille. Elle la désarme, comment ? Elle détruit les erreurs qu'elle a établies ; c'est ainsi qu'elle ia désarme. Elle la dépouille, en quelle manière? Elle lui ôte les vérités qu'elle a usurpées; c'est ainsi qu'elle la dépouille. Voici, Messieurs, un beau combat, et qui mérite vos attentions.

Encore que les philosophes soient les protecteurs de l'erreur, toutefois ils ont découvert quelques rayons de la vériLé. « Quelquefois, dit fertullien, ils ont frappé à sa porte : « Veritatis fores puisant^.» S'ils ne sont pas entrés dans son sanctuaire, s'ils n'ont pas eu le bonheur de la voir et de l'adorer dans son temple, ils se sont quelquefois présentés à ses portiques, et lui ont rendu de loin quelque hommage. Soit que dans ce grand débris des connoissances humaines. Dieu en ait voulu conserver quelque petit reste, comme des vestiges de notre première institution; soit, comme dit Tertullien, que cette longue et terrible tempête d'opinions et d'erreurs les ait quelquefois jetés au port par aventure et par un heureux égarement : » a Nonnunquam et iu « procella, confusis vestigiis cœli et freti, aliquis portus offenditur, « prospero errore'; » soit que la Providence divine ait voulu faire éclater sur eux quelque rayon de lumière pour la conviction de leurs erreurs : il est assuré, Chrétiens, qu'au milieu de tant de ténèbres, ils ont entrevu quelque jour, et reconnu confusément quelques véri'

i. // Cor. IV, G. — 2. De Teslini anim., u. 1. — 3. De anim., n. 2.

tés. Mais .e grand Paul leur reproche qu'ils les ont injustement détenues captives'; et en voici la raison. C'est qu'ils voyoient le principe, et ils ne vouloient pas ouvrir les yeux pour en reconnoître les conséquences nécessaires. Par exemple, l'ordre visible du monde leur découvroit manifestement les invisibles perfections de son Créateur; et quoique la suite de cette doctrine fût de lui rendre l'hommage qu'une telle majesté exige de nous, ils refusoient de servir celui qu'ils reconnoissoient pour leur souverain. Ainsi, la vérité gémissoit captive sous une telle contrainte, et souffroit violence, parce qu'elle n'agi ssoit pas dans toute sa force : de sorte qu'il la falloit délivrer du pouvoir de ces violents usurpateurs, et la remettre, comme une vierge honnête et pudique, entre les mains du christianisme, qui seul la conserve dans sa pureté.

C'est ce que fait aujourd'hui sainte Catherine : elle fait paroître Jésus-Christ avec tant d'éclat, que les erreurs que soutenoit la philoso- -^hie sont dissipées par sa présence; et les vérités qu'elle avoit enlevées violemment, viennent se rendre à lui comme à leur maître, ou plutôt se réunir en lui comme dans leur centre : ainsi la philosophie est for- "îée de rendre les armes. Mais quoiqu'elle soit vaincue et persuadée, éfle a peine à déposer son premier orgueil, elle pai'oît encore étonnée d'être devenue chrétienne. Mais enfin les raisonnements de Catherine l'amènent captive au pied de la croix : elle ne rougit plus de ses fers; ?u contraire elle s'en trouve honorée, et il semble qu'elle prend plaisir de céder à une sagesse plus haute.

Apprenons d'un si saint exemple à rendre témoignage à la vérité, à t. faire triompher du monde, à faire servir toutes nos lumières à un si juste devoir qu'elle nous impose. 0 sainte vérité, je vous dois trois sortes de témoignages : je vous dois le témoignage de ma parole; je \ous dois le témoignage de ma vie; je vous dois le témoignage de mon sang. Je vous dois le témoignage de ma parole : ô vérité, vous étiez cachée dans le sein du Père éternel, et vous avez daigné, par miséricorde, vous manifester à nos yeux. Pour honorer cette charitable manifestation, je vous dois manifester au dehors par le témoignage de ma parole. Périssent tous mes discours, disoit le prophète 2, et que ma langue soit éternellement attachée à mon palais, si je t'oublie jamais, ô vérité, et si je ne te rends témoignage !

Mais, Chrétiens, il ne suffit pas de lui donner celui de la voix, qui n'est qu'un son inutile; et notre zèle est trop languissant, s'il ne consacre que des paroles à la vérité, qui ne peut être assez honorée que par des effets dignes d'elle. Car sa solidité immuable n'est pas suffisamment reconnue par nos discours, qui ne sont que des ombres de nos pensées : et il faut qu'elle soit gravée en nos mœurs par des marques effectives de notre affection. Ne donner que la parole à la vérité, c'est donner l'ombre pour le corps, et une image imparfaite pour l'original. Il faut honorer la vérité par la vérité, en la faisant paroître en nous-mêmes par des effets dignes d'elle.

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