‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 56 sur 221 · Lao. xa · texte numérisé non relu

Lao. xa

première se tire de la dignité de ce céleste dépôt; la seconde, de celui qui nou3 l'a commis, et qui s'en est toujours réservé le fonds. Mettons ces deux raisons dans un plus grand jour; et premièrement, Chrétiens, pour apprendre à n'avilir pas le talent de la science chrétienne, considérons sa valeur et sa dignité.

La matière dont est composée cette céleste monnoie, c'est l'Evangile et tous ses mystères. Mais quelle image admirable y vois-je empreinte? a Cujus est imago haec ' ? » Je l'ai déjà dit , Chrétiens , l'image qui est imprimée sur notre science, c'est l'image de Jésus-Christ, roi des rois. 0 que la marque d'un si grand prince rehausse le prix de ce talent; et que sa valeur est inestimable !

Que faites-vous, âmes mercenaires, lorsque vous n'avez autre but que d'en trafiquer avec le monde, pour acquérir des biens temporels? Le commerce se fait par échange ; l'échange est fondé sur l'égalité : quelle égalité trouvez-vous entre la science de Dieu, qui comprend er elle-même les trésors célestes, et ces malheureux avantages dont l{ fortune dispose ?

Le premier homme, Messieurs, qui a osé mettre de l'égalité entre des choses aussi dissemblables que l'argent et les dons de Dieu, c'est cet infâme Simon le Magicien, qui a mérité pour ce crime la malédiction des apôtres, et ensuite est devenu l'exécration de tous les siècles suivants. Mais je ne crains point d'assurer que ceux qui ne s'étudient à la science ecclésiastique que pour entrer dans les bénéfices, ou pour ménager par quelque autre voie leurs intérêts temporels, marchent sur les pas de ce magicien, et attirent sur eux, comme un coup de foudre, cette imprécation apostolique : a Pecunia tecum a sit in perditionem 2 ! « a Que ton argent, malheureux, soit avec toi en perdition l »

Dirai-je ici ce que je pense? Ils s'accordent avec Simon, en égalant les choses divines aux biens périssables : mais il y a cette difl'érence honteuse pouT ceux dont je parle, que dans le marché de Simon, l'argent est le prix qu'il offre, la grâce du Saint-Esprit le bien qu'il veut acquérir; et que ceux-ci renversent l'ordre du contrat, pour le rendre plus profane et plus mercenaire. Ils prodiguent et prostituent le présent du ciel, pour avoir les biens de la terre. Simon donnoit son argent pour le don de Dieu; et ceux-ci dispensent le don de Dieu pour mériter de l'argent. Quelle indignité ! Si bien qu'au lieu que saint Pierre reproche à Simon, « qu'il avoit voulu acquérir le don de Dieu par argent : » a Donum Dei existimasti pecunia possideri ^ ; » nous pouvons dire de ceux-ci, qu'ils veulent acquérir de l'argent par le don de Dieu : en quoi ils seroient sans comparaison plus lâches et plus criminels que Simon, n'étoit qu'il a joint l'un et l'autre crime, et que les Pères ont sagement remarqué * que sans doute il ne vouloit acheter que dans le dessein de vendre.

Certainement, Chrétiens, ceux qui profanent ainsi la science du

1: Matth. XXII, 20. — 2. Act. vin, 20. — 3. Ibid. /*. S. Aug., m Ps Gxxx, n. 5, t. IV, col. 1463,

christianisme n'en connoissent pas le mérite ; autrement ils rougiroient de la ravi'.ir par un usage si bas ; aussi voyons-nous ordinairement que cf s ouvriers mercenaires altèrent et falsifient par un mélange étranger cette divine monnoie. Ils ne débitent point ces maximes pures qui enseignent à mépriser, et non à ménager les biens de la terre. La science qu'ils étudient n'est pas la science de Dieu, victorieuse du siècle et de ses convoitises; mais une science flatteuse et accommodante, propre aux négoces du monde , et non au sacré commerce du ciel : a Et in a avaritia fictis verbis de vobis negotiabuutur ' : » « L'avarice les portera à vous séduire par des paroles artificieuses, pour faire de vous une espèce de trafic. »

Que si nous méditons saintement la pure science du christianisme, mettons-la aussi à son droit usage, faisons notre gain du salut des âmes; prenons un noble intérêt, et tâchons de profiter dans un commerce si honorable. Imitons sainte Catherine , qui fait valoir de telle sorte ce divin talent, que les courtisans et les philosophes, ses amis et ses ennemis, enfin tous ceux qui l'approchent, et même l'impératrice, sont poussés d'un désir ardent de se donner à Jésus-Christ.

C'est ainsi qu'il falloit user de cet admirable trésor, qui avoit été commis à sa foi. Car pour venir, Chrétiens, à la seconde raison que j'ai promis de vous proposer, et avec laquelle je m'en vais conclure, la science du christianisme est un bien qui n'est pas à nous. Jésus- Christ, en le mettant en nos mains, s'en est réservé le fonds : nous l'avons de lui par emprunt, ou plutôt il nous l'a confié, ainsi qu'un dépôt duquel nous devons un jour lui rendre raison : a Negotiamini « dum venio : d a Négociez, je vous le permets; » mais sachez que je viendrai vous demander compte de toute votre administration, et de l'emploi que vous aurez fait de mon bien.

S'il est ainsi, Chrétiens, ne disposons pas de ce bien comme si nous en étions les propriétaires. Il est, ce me semble, assez équitable que si nous employons le bien d'autrui , ce soit dans quelque commerce dans lequel le maître puisse prendre part. Et quelle part donnerezvous au divin Sauveur dans ces terres, dans ces revenus, dans ces bénéfices que vous accumulez sans mesure? « Ne savez-vous pas qu'il est notre Dieu, et qu'il n'a pas besoin de nos biens? » «r Deus meus a es tu, quoniam bonorum meorum non eges *. » Mais s'il n'a pas besoin de nos biens, j'ose dire qu'il a besoin de nos âmes. C'est pour ces âmes chéries qu'il descendra bientôt du ciel sur la terre : pour trouver ces âmes perdues et égarées comme des brebis, il a couru tous les déserts; pour les réunir au troupeau sacré, il les a portées sur ses épaules; pour les laver de leurs taches, il a versé tout son sang; pour les guérir de leurs maladies, il a répandu l'onction de son Saint- Esprit; pour les nourrir et les fortifier, il leur a donné son propre corps.

Par conséquent, mes Frères, c'est dans ce commerce des âmes qu'il faut faire profiter ses dons; et quand viendra le temps de rendre ie«

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