‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 7 sur 221 · Ibid., c. \u\, coL 1204. — 4- Matth.. vun. 'io · texte numérisé non relu

Ibid., c. \u\, coL 1204. — 4- Matth.. vun. 'io

pitié sTir un état, qui paroît à la nature si digne de compassion : mais il veut nous donner du courage, et nous inspirer un généreux détachement de tout ce qui peut paroître le plus nécessaire; parce que la foi d'un ministre de Jésus-Christ ne connoît d'autre nécessité, que celle de tout sacrifier pour son Dieu et le salut des âmes.

Telles sont les dispositions avec lesquelles on doit entrer dans le sacerdoce de Jésus-Christ, pour continuer son œuvre; et malheur à ceux qui, poussés du désir de s'élever, cherchent, dans l'honneur attaché au sacerdoce, un moyen de se procurer les avantages du monde, qu'il avoit pour objet de détruire : a Mundi lucrum qua3ritur a sub ejus honoris specie, quo mundi destrui lucra debuerunt'. »

Au reste, je ne prétends pas, mes Frères, qu'on refuse aux prêtres l'honneur qui leur est dû par tant de titres. Si, dans l'ancienne loi, l'ordre sacerdotal étoit si fort distingué, et jouissoit des plus grandes prérogatives; il convient que dans la nouvelle, dont le sacerdoce est autant au-dessus de celui d'Aaron, que la vérité l'emporte sur la figure, l'honneur rendu aux prêtres réponde à l'excellence de leur dignité, et à l'éminence du pontife qu'ils représentent sur la terr,e. Il faut honorer ses ministres, pour l'amour de celui qui a dit : a Qui vous reçoit me reçoit '. œ Mais plus les peuples leur témoignent de vénération et de déférence, moins aussi doivent-ils faire paroître d'empressement, pour recevoir ces marques de' distinction; et ils ne sauroient trop craindre de les aimer et de s'en réjouir. Pour éviter cette funeste disposition, la simplicité ecclésiastique suit cette belle règle ecclésiastique : a Elle se montre un exemple de patience et d'humilité, en recevant toujours moins qu'on ne lui offre; mais quoiqu'elle n'accepte jamais le tout, elle a la prudence de ne point tout refuser : v « Seipsum oc prsebeat patientiffi atque humilitatis exemplum, minus sibi assumendo a quam ofTertur; sed tamen ab eis qui se honorant nec totum nec a nihil accipiendo ^. j^ 11 ne faut pas recevoir tout ce qu'on nous offre, de peur qu'il ne paroisse que nous nous repaissons de cette fumée; il ne faut pas le rejeter tout à fait , à cause de ceux à qui on ne pourroit se rendre utile, si l'on ne jouissoit de quelque considération : «Propter flc illos accipiatur quibus consulere non potest, si nimia dejectione « vilescat. »

Mais après avoir imité le saint dépouillement de Sulpice, à l'égard de toutes les vanités du siècle, il faut encore entrer dans son esprit de gémissement sur les âmes qui en sont malheureusement captives. L'état de l'Église, durant cette vie, c'est un état de désolation , parce que c'est un état de viduité r « Non possunt filii sponsi lugere, v quamdiu cum illis est sponsus *. » Elle est séparée de son cher Epoux, et elle ne peut se consoler d'avoir perdu plus de la moitié d'elle-même. Cet état de désolation et de viduité de l'Église doit paroître principalement dans l'ordre ecclésiastique. Le sacerdoce est un état de pénitence, pour ceux qui ne font pas pénitence; les prêtres

1. S. Gregor. Mag. Past., part, i, cap. vni, tom. II, col. 9. — 2. Matth., x, 40.

2. S. Auçjust.ad Aurel.. Ëpt5*.,xxn, n. 7, t. il, col. 29. —4. Matth., ix, 15.

DE SAINT ^TTLPiCE. 11

doivent les pleurer, avec saint Paul, d'un cœur pénétré de la plus vive douleur : « Lugeam raultos qui non egerunt pœnitentiam '. » Car il ne faut pas s'imaginer qu'il suffise de se conduire d'une manière irréprochable, de donner à tous des exemples de toutes les vertus : le prêtre vraiment digne de ce nom « non-seulement ne commet aucun crime, mais il déplore encore et travaille k expier ceux des autres, comme s'ils lui étoient personnels : « NuUa illicita perpétrât, a sed perpetrata ab aliis, ut propria déplorât '. Aussi les joies dissolues du monde portoient-eUes un contre-coup de tristesse sur le cœur de saint Sulpice : car il écoutoit ces paroles comme un tonnerre : * Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez réduits aux pleurs et aux larmes ! » «c V^e vobis qui ridetis nunc, quia lugebitis et flebitis ^. » 11 s'effrayoit pour son peuple, et tâchoit, par ses discours, non d'exciter ses acclamations, mais de lui inspirer les sentiments d'une componction salutaire : « Docente te in ecclesia, non ciamor populi , oc sed gemitus suscitetur*. »

Jésus-Christ, mes Frères, en choisissant ses ministres, leur dit encore, comme à Saint Pierre • a M'aimes-tu? pais mon troupeau.» En effet, a il ne confieroit pas des brebis si tendrement aimées à celui qui ne l'aimeroit pas : » aNeque enim non amanti committeret tam aamatas. » Cet amour étoit la vraie source des larmes de saint Sulpice; et comme il aimoit sans mesure, ses larmes, sur les désordres de son peuple, ne pouvoient jamais tarir. Jésus-Christ, gémissant pour nous, dans les jours de sa vie mortelle, présentoit à ce saint évêque un modèle, qui pressoit son cœur de soupirer sans cesse pour ses frères. Il savoit que ce divin Sauveur, incapable de gémir depuis qu'il est entré dans sa gloire, a spécialement établi les prêtres, pour le suppléer dans cette fonction : aussi travailloit-il à perpétuer, par le mouvement du même Esprit, les gémissements ineffables du Pontife céleste. Ses prières étoient continuelles, animées de cet esprit de ferveur et de persévérance, qui force la résistance, même du ciel. « Il avoit éprouvé, par sa propre expérience, qu'il pouvoit obtenir du Seigneur tout ce qu'il lui demanderoit : « Orationis usu et expérimente a jamdidicit, quodobtpereà DomiuD quae poposcerit possit -. ïlll'avoit expérimenté ; priant en faveur du roi réduit à l'extrémité, puisqu'il l'avoit emporté contre Dieu: et s'il avoit tant de crédit pour la conservation et le rétablissement de la vie corporelle, combien plus en devoit-il avoir pour le soutien et le renouvellement de la vie spirituelle!

Mais quel étoit son gémissement sur les ecclésiastiques mondains, qui, par l'indécence de leur conduite, avilissent le saint ministère dont ils sont revêtus 1 Hélas! mes Frères, si le cœur sacerdotal de saint Sulpice étoit si vivement touché d'en voir, dans ces heureux temps, qui ne cherchoient dans l'honneur du sacerdoce, destiné à la ruine du monde, qu'un moyen de s'y avancer et d'y faire fortune;

l. // Cor., XII, 21. — 2. S. Greg. Mag. Past., part, i, c. x, t. II. col. 10.' 3. Lac, VI, 25. — 4. S< Hieron. ad iSejwt., Ep. xxxrr, tom. IV, col. Î82. 5. S. Greg. Mag. Poal., part, i, cap. x, tom, II, col. lo.

quels seroient ses larmes et ses sanglots aujourd'hui, où l'on en voit si peu qui entrent dans le ministère, avec un désir sincère de s'y consacrer entièrement au service de l'Église, et de se sacrifier pour Jésus- Christ? Oui, nous devons le dire avec douleur et confusion ; « ceux qui semblent porter la croix, la portent de manière qu'ils ont plus de part à sa gloire, que de société avec ses souffrances : « a Hi qui pu- « tantur crucem portare, sic portant, ut plus habeant in crucis no- «c mine dignitatis, quam in passione supplicii *. » Ils ignorent sans doute pourquoi ils sont prêtres; ils ne veulent pas entendre qu'ils n'ont été admis au sacerdoce de Jésus-Christ que pour consommer l'œuvre de son immolation. Mais, que feront-ils, lorsque ce grand pontife, prêtre et victime, paroîtra, et cherchera, pour les associer à sa gloire, des ministres, qui, à l'innocence et à la pureté des mœurs, aient joint une mortification générale, une entière séparation de toutes les vanités et de tous les plaisirs du monde? S'ils avoient de la foi, pourroient-ils y songer sans sécher d'effroi.

Saint Siilpice, touché de cette pensée, se retire pour régler ses comptes avec la justice divine. Il connoît la charge d'un évêque; il sait : a que tous doivent comparoltre devant le tribunal de Jésus- Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou mauvaises actions qu'il aura faites, pendant qu'il étoit revêtu de son corps : « Ut « référât unusquisque propria corporis, prout gessit^, » Si le compte est si exact de ce qu'on fait en son propre corps, ô combien est-il redoutable de ce qu'on fait dans le corps de Jésus-Christ, qui est son Église! » ce Si reddenda est ratio de his quœ quisque gessit in corpore « suo, quid fiet de his quae quisque gessit in corpore Christi *! » Il ne se repose pas sur sa vocation si sainte, si canonique; il sait que Judas a été élu par Jésus-Christ même, et que cependant, par son avarice, il a perdu la grâce de l'apostolat.

Justice de Dieu, que vous êtes exacte! vous comptez tous les pas, vous mettez en la balance tous les grains de sable, il se retire donc, pour se préparer à la mort, pour méditer la sévérité de la justice de Dieu. Il récompense un verre d'eau; mais il pèse une parole oiseuse, particulièrement dans les prêtres, où tout, jusqu'aux moindres actions, doit être une source de grâces. Tout ce que nous donnons au monde, ce sont des larcins que nous faisons aux âmes fidèles.

A quoi pensons-nous. Chrétiens? que ne nous retirons-nous, pour nous préparer à ce dernier jour? N'avons-nous pas appris de l'apôtre, que nous sommes tous ajournés, pour comparoître personnellement devant le tribunal de Jésus-Christ? Quelle sera cette surprise, combien étrange et combien terrible, lorsque ces saintes vérités, auxquelles les pécheurs ne pensoient jamais, ou qu'ils laissoient inutiles et négligées dans un coin de leur mémoire, leur paroîtront tout d'un coup , pour les condamner? Aigre, inexorable, inflexible, armée de reprochée amers te trouverons-nous toujours, ô vérité persécutante? Oui, mes

1. Salviam., de Gub. Dei, lib. III, n. 3, p. 48. — 2. Il Cor., v, 10.

3. Serm. ad CUr. in Conc. Rem. in Ap. op. S. Bern., tom. Il, col. 7S5.

Frères, ils la trouveront : spectacle horriHe à leurs yeux, poids intolérable sur leurs consciences, flammes dévorantes dans leurs entrailles. Pour qu'elle nous soit alors favorable, il faut se retirer quelque temps: afin d'écouter ses conseils, avant que d'être convaincus par son témoignage, jugés par ses règles, condamnés par ses arrêts et par ses sentences suprêmes. Accoutumons-nous aux yeux et à la présence de notre juge; prévenons cette solitude effroyable, où l'àme se trouvera réduite devant Jésus-Christ, lorsqu'elle sera citée à son tribunal pour lui rendre compte. Le remède le plus efficace, c'est une douce solitude devant lui-même, pour lui préparer ses comptes. Attendre à la mort, combien dangereux? c'est le coup du souverain : Dieu presse trop violemment.

Mais cette solitude est ennuyeuse, et qui peut se résoudre à s'y enfoncer? « 0 que le père du mensonge, ce malicieux imposteur, nous trompe subtilement, pour empêcher que nos cœurs, avides de joie, ne fassent le discernement des véritables sujets de se réjouir? » « Heu oc quam subtiliter nos ille decipiendi artifex fallit, ut non discernamus, « gaudendi avidi unde verius gaudeamus ' ! » C'est dans la solitude que l'âme, dégagée des objets sensibles qui la tyrannisent, délivrée du tumulte des affaires qui l'accablent, peut commencer à goûter, dans un doux repos, les joies solides, et des plaisirs capables de la contenter. Là, occupée à se purifier des souillures qu'elle a pu contracter dans le commerce du monde; plus elle devient pure et détachée, plus elle est en état de puiser à la source de ces voluptés célestes, qui rélèvent, la transportent et l'ennoblissent, en l'attachant à l'auteur de tout bien. Tous les autres divertissements ne sont rien qu'un charme de notre cnagrin, qu'un amusement d'un cœur wnivré. Vous sentezvous dans ce tumulte, dans ce bruit, dans cette dissipation, dans cette sortie de vous-même? Avec quelle joie, dit David, « votre serviteur a trouvé son cœur, pour vous adresser sa prière ! » a- Invenit servus luus 5) cor suum, ut oraret te oratione hàc ^ »

Mais l'on craint de passer pour un homme inutile, et de rendre sa vie méprisable : « Sed ignavam infamabis. » Il faut faire quelque figure dans le monde; y devenir important, nécessaire; servir l'état et la patrie: a Patriae et imperio, reique vivendum est *. » Ainsi le temps s'écoule sans s'en apercevoir. Sous ces spécieux prétextes, on contracte chaque jour de nouveaux engagements avec le monde, loin de rompre les anciens. L'unique nécessaire est le seul négligé : tous les bons mouvements, qui nous portoient à nous en occuper, se dissipent; et enfin, après avoir été le jouet du temps, du monde et de soi-même, onestsurpris de se voir arrivé, sans préparation, aux portes deTéternilé.

Madame, Votre Majesté doit penser sérieusement à ce dernier jour, Nous n'osons y jeter les yeux; celte pensée nous effraye, et fait horreur à tous vos sujets, qui vous regardent comme leur mère, aussi bien que comme celle de noire monarque. Mais, Madame, autant

1. Julimi. Pom., de vita rontemp.^ lib. II, c. xiu, int. ofter. S. Prosp.

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