‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 78 sur 221 · Act. X · texte numérisé non relu

Act. X

prendre, est ce sourd et cet aveugle qui a perdu la oonnoissance de Dieu, et ne peut plus entendre sa voix. Le genre humain est ce boiteux, qui n'ayant aucune règle des mœurs, ne peut plus ni marcher droit ni se soutenir. Enfin le genre humain est tout ensemble et ce lépreux et ce mort, qui, faute de trouver quelqu'un qui le retire du péché, ne peut ni se purifier de ses taches, ni éviter sa corruption. Jésus-Christ a rendu l'ouïe à ce sourd et la clarté à cet aveugle, quand il a fondé la foi : Jésus-Christ a redressé ce boiteux, quand il a réglé les mœurs : Jésus-Christ a nettoyé ce lépreux et ressuscité ce mort, quand il a établi dans sa sainte Église la rémission des péchés. Voilà les trois grands miracles par lesquels Jésus-Christ nous montre sa divinité; et en voici le moyen.

Quiconque fait voir aux hommes une vérité souveraine et toute-puissante, une droiture infaillible, une bonté sans mesure, fait voir en même temps la divinité. Or est-il que le Fils de Dieu nous montre en sa personne une vérité souveraine par l'établissement de la foi, une équité infaillible par la direction des mœurs, une bonté sans mesure par la rémission des péchés : il nous montre donc sa divinité. Mais ajoutons, s'il vous plaît, pour achever l'explication de notre Évangile, que tout ce qui prouve la divinité de Jésus-Christ prouve aussi notre ingratitude. « Beatus qui non fuerit scandalizatus in me ! » a Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet ! » Tous ses miracles nous sont un scandale; toutes ses grâces nous deviennent un empêchement. Il a voulu, Chrétiens, diins la foi que les vérités fussent hautes, dans la règle des mœurs que la voie fût droite, dans la rémission des péchés que le moyen fût facile. Tout cela étoit fait pour notre salut; cette hauteur pour nous élever; cette droiture pour nous conduire; cette facilité pour nous inviter à la pénitence. Mais nous sommes si dépravés, que tout nous tourne à scandale, puisque la hauteur des vérités de la foi fait que nous nous soulevons contre l'autorité de Jésus-Christ; que l'exactitude de la règle qu'il nous donne, nous porte à nous plaindre de sa rigueur; et que la facilité du pardon nous est une occasion d'abuser de sa patience.

PREMIER POINT

La vérité est une reine qui habite en elle-même et dans sa propre lumière, laquelle par conséquent est elle-même son trône, elle-même sa grandeur, elle-même sa félicité. Toutefois pour le bien des hommes, elle a voulu régner sur eux, et Jésus-Christ est venu au monde pour établir cet empire par la foi qu'il nous a prêchée. J'ai promis, Messieurs, de vous faire voir que la vérité de cette foi s'est étabhe en souveraine, et en souveraine toute-puissante; et la marque assurée que je vous en donne, c'est que, sans se croire obligée d'alléguer aucune raison, et sans être jamais réduite à emprunter aucun secours, par sa propre autorité, par sa propre force, elle a fait ce qu'elle a voulu, et a régné dans le monde. C'est agir, si je ne me trompe, assez souverainement : mais il faut appuyer ce que j'avance.

206 SERMON SUR tA DIVINITÉ

J'ai dit que la vérité chrétienne n'a point cherché son appui dans les raisonnements humains, mais qu'assurée d'elle-même, de son autorité suprême et de son origine céleste, elle a dit, et a voulu être crue : elle a prononcé ses oracles et a exigé la sujétion.

Elle a prêché une Trinité, mystère inaccessible par sa hauteur : elle a annoncé un Dieu-homme, un Dieu anéanti jusques à la croix, abîme impénétrable par sa bassesse. Comment a-t-elle prouvé? Elle a dit pour toute raison qu'il faut que la raison lui cède, parce qu'elle est née sa sujette. Voici quel est son langage : « Haec dicit Dorainus : » a Le Seigneur a dit. » Et en un autre endroit : Il «^«t ainsi, « parce que j'en ai dit la parole : » « Quia verbum ego locutus sum, dicit Dominus '. » Et en effet, Chrétiens, que peut ici opposer la raison humaine? Dieu a le moyen de se faire entendre; il a aussi le droit de se faire croire. Il peut par sa lumière infinie nous montrer, quand il lui plaira, la vérité à découvert : il peut par son autorité souveraine nous obliger à nous y soumettre, sans nous en donner l'intelligence. Et il est digne de la grandeur, de la dignité, de la majesté de ce premier Être, de régner sur tous les esprits, soit en les captivant par la foi, soit en les contentant par la claire vue.

Jésus-Christ a usé de ce droit royal dans l'établissement de son Évangile; et comme sa sainte doctrine ne s'est point fondée sur les raisonnements humains, pour ne point dégénérer d'elle-même, elle a aussi dédaigné le soutien de l'éloquence. Il est vrai que les saints apôtres qui ont été ses prédicateurs, ont abattu aux pieds de Jésus la majesté des faisceaux romains, et qu'ils ont fait trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels ils étoient cités, a Paul traite devant Félix de la justice, de la chasteté, du jugement à venir : « Disputante illo de a justitià, et castitate, et judicio future. » Félix tremble, quoique infidèle; nous écoutons sans être émus. Lequel est le prisonnier ? lequel est le juge? a Tremefactus Félix respondit : Quod nunc attinet, vade; a tempore opportun© accersam te* : » a Félix effrayé répondit : C'est assez pour cette heure, retirez-vous; quand j'aurai le temps, je vous manderai. » Ce n'est plus l'accusé qui demande du délai à son juge, c'est le juge effrayé qui en demande à son criminel. Ainsi les saints apôtres ont renversé les idoles, ils ont converti les peuples, a Enfin ayant affermi, dit saint Augustin, leur salutaire doctrine, ils ont laissé à leurs successeurs la terre éclairée par une lumière céleste : » a Contt firmata saluberrima disciplina, illuminatas terras posteris relique- « runt^ » Mais ce n'est point par l'art du bien dire, par l'arrangement des paroles, par des figures artificielles, qu'ils ont opéré tous ces grands effets. Tout se fait par une secrète vertu qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant, qu'elle captive les entendements; vertu qui, venant du ciel, sait se conserver tout entière dans la bassesse modeste et familière de leurs expressions , et dans la simplicité d'un style qui paroît vulgaire : comme on voit un fleuve rapide

i. Jer. XXXIV, 5. — 2. Act. xxrv, 25.

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