Jer. u
douleur et un repentir imaginaire. Ne vous trompez pas. Chrétiens, il n'est pas si aisé de se repentir. Pour produire un repentir sincère, il faut renverser son cœur jusqu'aux fondements, déraciner ses inclinations avec violence, s'indigner implacablement contre ses foiblesses, s'arracher de vive force à soi-même. Si vous prévoyiez un tel repentir, il vous seroit un frein salutaire. Mais le repentir que vous attendez n'est qu'une grimace; la douleur que vous espérez, une illusion et une chimère : et vous avez sujet de craindre que par une juste punition d'avoir si étrangement renversé la nature de la pénitence, un Dieu méprisé et vengeur de ses sacrements profanés ne vous envoie, en sa fureur, non le « peccavi » d'un David, non les regrets d'un saint Pierre, non la douleur amère d'une Madelaine, mais le regret politique d'un Saûl, mais la douleur désespérée d'un Judas, mais le repentir stérile d'un Antiochus; et que vous ne périssiez malheureusement dans votre fausse contrition et dans votre pénitence impénitente.
Vivons donc, mes Frères, de sorte que la rémission des péchés ne nous soit pas un scandale. Rétablissons les choses dans leur usage naturel. Que la pénitence soit pénitence, un remède et non un poison; que l'espérance soit espérance, une ressource à la foiblesse et non un appui à l'audace; que la douleur soit une douleur; que le repentir soit un repentir, c'est-à-dire l'expiation des péchés passés et non le fondement des péchés futurs. Ainsi nous arriverons par la pénitence au lieu où il n'y a plus ni repentir ni douleur, mais un calme perpétuel et une paix immuable, que je vous souhaite au nom, etc.
SERMOxN SUR LA NÉCESSITÉ DE LA PÉNITENCE*,
Jam enim securis ad radicem arborum posita est : omnis ergo arbor non faciens fructum bonum, excidetur et in ignem mittetur.
La cognée est déjà à la racine de Varbre : donc tout arbre qui ne porte pas de bons fruits, sera coupé et jeté au feu. (Luc, m. 9.)
Quelque effort que nous fassions tous les jours pour faire connoître aux pécheurs l'état funeste de leur conscience, il ne nous est pas possible de les émouvoir, ni par la vue du mal présent qu'ils se font euxmêmes, ni par les terribles approches du jugement futur dont Dieu les menace. Le mal présent du péché ne les touche point, parce qu'il ne tombe pas sous leurs sens, auxquels ils abandonnent toute leur conduite. Et si pour les éveiller, dans cet assoupissement létnargique, nous faisons retentir à leurs oreilles cette trompette épouvantable du jugement à venir qui les jettera dans des peines si sensibles et si cui-
i. Sermon pour le 3» dimanche de l'A vent, prêché à la cour
santés, cette menace est trop éloignée pour les presser à se rendre : « Cette vision, disent-ils, chez le prophète Ézéchiel, ne sera pas si tôt accomplie: » « In dies multos et in tempora longa iste prophetat'.» Ainsi leur malice obstinée résiste aux plus pressantes considérations que nous leur puissions apporter, et rien n'est capable de les émouvoir; parce que le mal du péché, qui est si présent, n'est pas sensible; et qu'au contraire le mal de l'enfer, qui est si sensible, n'est pas présent. C'est pourquoi la bonté divine qui ne veut point la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive, pour effrayer ces consciences malheureusement intrépides, fait élever aujourd'hui du fond du désert une voix dont le désert même est ému : « Vox Domini con- « cutientis desertum, et commovebit Dominus desertum Cades ' : » a La voix du Seigneur ébranle le désert : le Seigneur remuera et agitera le désert de Cadès. » C'est la voix de saint Jean-Baptiste, qui non content de menacer les pécheurs a de la colère qui doit venir, » « a «c Ventura ira; » sachant que ce qui est éloigné ne les touche pas, leur montre dans les paroles de mon texte la main de Dieu déjà appuyée sur eux, et leur dénonce de près sa vengeance toute présente : « Jam a enim securis ad radicem arborum posita est : » « La cognée est déjà mise à la racine des arbres. » Mais, mes Frères, comme cette voix du grand précurseur résonnera en vain au dehors, si le Saint-Esprit ne parle au dedans , prions la divine Vierge qu'elle nous obtienne la grâce d'être émus de la parole de Jean -Baptiste, comme Jean- Baptiste lui-même fut ému dans les entrailles de sa mère par la parole de cette Vierge, lorsqu'elle alla visiter sainte Elisabeth, et lui communiqua dans cette visite une partie de la grâce qu'elle avoit reçue avec plénitude par les paroles de l'ange que nous allons réciter : Ave , Maria.
Faisons paroltre à la cour le prédicateur du désert; produisons aujourd'hui un saint Jean-Baptiste avec toute son austérité. La cour n'est pas inconnue à cet illustre solitaire: et s'il n'a pas dédaigné de prêcher autrefois dans la cour d'Hérode, il prêchera bien plus volontiers dans une cour chrétienne et religieuse, qui a besoin toutefois et de ses exhortations et de son autorité pour être touchée, Paroissez donc, divin précurseur; parlez avec cette vigueur plus que prophétique, et faites trembler les pécheurs superbes sous cette terrible cognée qui porte déjà son coup, non aux branches et aux rameaux, mais au tronc et à la racine de l'arbre, c'est-à-dire à la source même de la vie : a Jam enim securis ad radicem arborum posita est. »
Pour entendre exactement les paroles de ce grand prophète, remarquons, s'il vous pUlt, Messieurs, qu'il ne nous représente pas seulement ni une main armée contre nous, ni un bras levé pour nous frapper : le coup, comme vous voyez, a déjà porté, puisqu'il dit que la cognée est à la racine. Mais encore que le tranchant soii déjà entré bien avant, saint Jean toutefois nous menace encore d'un second coup qui suivra bientôt, pour abattre tout à fait l'arbre infructueux, après
l. Ezech. xn, 27. — 2. Ps. xxvm, 7.
quoi il ne restera qu'à le jeter dans les flanimes : « Omnis ergo arbor oc non faciens fructum bonum , excidetur et in ignem mittetur ' : » « Tout arbre donc qui ne porte pas de bon fruit, sera coupé et jeté au feu. 1»
En eiïet, il est certain qu'avant que la justice de Dieu lance sur nos têtes coupables le dernier trait de sa vengeance, nous somnaes déjà . yrappés par le péché même. Une blessure profonde a suivi ce coup, • par laquelle notre cœur a été percé; tellement que nous avons à craindre deux coups infiniment dangereux; le premier, de notre main propre par le crime; le second, de la main de Dieu par sa vengeance : et Ses deux coups suivent nécessairement de la nature même du péché. Et afin que cette vérité soit expliquée par les principes, je suis obligé, Messieurs, de bien poser avant toutes choses une doctrine que j'ai tirée de saint Augustin, laquelle s'éclaircira davantage par la suite de ce discours : c'est qu'on peut considérer le péché en deux différentes manières, et avec deux rapports divers : premièrement, par rapport à la volonté humaine; secondement, par rapport à la volonté divine. Il est la malheureuse production de la volonté humaine, et il se commet avec insolence contre les ordres sacrés et inviolables de la volonté divine : il sort donc de l'une, et résiste à l'autre. Entin ce n'est autre chose, pour le définir, qu'un mouvement de la volonté humaine contre les règles invariables de la volonté divine.
Ces deux rapports différents produisent deux mauvais effets. Le péché est conçu dans notre sein par notre volonté dépravée; U ne faut donc pas s'étonner s'il y corrompt, s'il y attaque directement le principe de la vie et de la grâce : voilà la première plaie. Mais comme il se forme en nous en s'élevant contre Dieu et contre ses saintes lois, il arme aussi contre nous infailliblement cette puissance redoutable; et c'est ce qui nous attire le second coup, qui nous blesse à mort. Ainsi, pour donner au pécheur la connoissance de tout son mal, il faut lui faire sentir, s'il se peut, premièrement. Chrétiens, que la cognée l'a déjà frappé, qu'il est entamé bien avant, et qu'il s'est fait par son péché même une plaie profonde : « La cognée est déjà mise à la racina des arbres : » « Jam enim securis ad radicem arborum posita est. Mais il faudra lui montrer ensuite que, s'il diffère de faire guérir cette première blessure, Dieu est tout prêt d'appuyer la main pour le trancher tout à fait; afin que s'il ne cramt pas le coup qu'il s'est donné par son crime, il appréhende du moins celui que Dieu frappera bientôt par sa justice : <t Tout arbre donc qui ne porte pas de bon fruit, sera coupé et jeté au feu : » « Omnis ergo arbor non faciens fructum bonum, excidetur et in ignem mittetur. » Et ce sont ces deux puissantes considérations qui partageront ce discours.
PREMIER POINT
S'il nous étoit aussi aisé d'inspirer aux hommes la haine de leurs péchés, comme il nous est aisé de leur faire voir que le péché est le