‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 84 sur 221 · Luc · texte numérisé non relu

Luc

plus grand de tous les maux, nous ne nous plaindrions pas si souvent qu'on résiste à notre parole, et nous aurions la consolation de voir nos discours suivis de conversions signalées. Oui, mes Frères, de quelques douceurs que se flattent les hommes du monde en contentant leurs désirs, il nous est aisé de prouver qu'ils se blessent, qu'ils se déchirent, qu'ils se donnent un coup mortel par leurs volontés déréglées. Et pour éclaircir cette vérité dans les formes et par les princip*es, il faut rappeler ici la définition du péché que nous avons déjà établie. Nous avons donc dit, Chrétiens, que le péché est un mouvement de la volonté de l'homme contre les ordres suprêmes de la sainte volonté de Dieu. Sur ce fondement principal il nous est aisé d'appuyer une belle doctrine de saint Augustin, qui nous explique admirablement en quoi la malignité du péché consiste '. Il dit donc qu'elle est renfermée en une double contrariété, parce que le péché est contraire à Dieu, et qu'il est aussi contraire à l'homme. Contraire à Dieu; il est manifeste, parce qu'il combat ses saintes lois : contraire à l'homme , c'est une suite; à cause que l'attachant à ses propres inclinations, comme à des lois particulières qu'il se fait lui-même, il le sépare des lois primitives et de la première raison à laquelle il est lié par son origine céleste, c'est-à-dire par l'honneur qu'il a de naître l'image de Dieu, et de porter en son âme les traits de sa face , et lui ôte sa félicité qui consiste dans sa conformité avec son auteur.

Il paroît donc, Chrétiens, que le péché est également contraire à Dieu et à l'homme; mais avec cette mémorable différence, qu'il est contraire à Dieu, parce qu'il est opposé à sa justice; mais de plus contraire à l'homme, parce qu'il est préjudiciable à son bonheur • c'est-àdire contraire à Dieu comme à la règle qu'il combat; et outre cela, mais funestement. contraire à l'homme, comme au sujet qu'il corrompt : à Dieu, comme mauvais; à l'homme, comme nuisible. Et c'est ce qui a fait dire au divin Psalmiste , que « celui qui aime l'iniquité se hait soi-même, » ou, pour traduire mot à mot, qu'il a d8 l'aversion pour son âme, à cause qu'il y corrompt avec la grâce, le, principes de sa santé, de son bonheur, et de sa vie : a Qui autem diligit ini- Œ quitatem, odit animam suam \ »

Et certes il est nécessaire que les hommes se perdent eux-mêmes en s' élevant contre Dieu. Car que sont-ils autre chose, ces hommes rebelles, que sont-ils, dit saint Augustin, que des ennemis impuissants : oc Ennemis de Dieu, dit le même saint, par la volonté de lui résister et non par le pouvoir de lui nuire : « a Inimici Deo resistendi volunatate, non potestate laedendi^? » Et de là ne s'ensuit-il pas que la malice du péché ne trouvant point de prise sur Dieu qu'elle attaque, laisse nécessairement tout son venin dans le cœur de celui qui le commet? Comme la terre, qui élevant des nuages contre le soleil qui l'éclaire, ne lui ôte rien de sa lumière et se couvre seulement elle-même de ténèbres; ainsi le pécheur téméraire résistant follement à Dieu,

1. De Cuil. Dei, lib. XII, cap. 3, tom. VII, col. 302. - 2. Ps x. Cr, 3. Ih C:v.Dei,ibid.

par un juste et équitable jugement n'a de force que contre lui-môme, et ne peut rien que se détruire par son entreprise insensée : il se met en pièces lui-même par l'eflort téméraire qu'il fait contre Dieu.

C'est pour cela que le Roi-prophète a prononcé cette malédiction contre les pécheurs : a Gladius eorum intret in corda ipsorum, et arcus a eorum confringatur '. » « Que leur épée leur perce le cœur, et que leur arc soit brisé. » Vous voyez deux espèces d'armes entre les mains du pécheur; un arc pour tirer de loin, un glaive pour frapper de près. L'arc se rompt et est inutile; le glaive porte son coup, mais contre lui-même. Entendons le sens de ces paroles : le pécheur tire de loin, il tire contre le ciel et contre Dieu; et non-seulement les traits n'y arrivent pas, mais encore l'arc se rompt au premier effort. Impie, tu t'élèves contre Dieu, tu te moques des vérités de son Evangile, et tu fais un jeu sacrilège des mystères de sa bonté et de sa justice. Et toi, blasphémateur impudent, profanateur du saint nom de Dieu, qui non content de prendre en vain ce nom vénérable qu'on ne doit jamais prononcer sans tremblement, profères des exécrations qui font frémir toute la nature, et te piques d'être inventif en nouveaux outrages contre cette bonté suprême, si féconde pour toi en nouveaux bienfaits; tu es donc assez furieux pour te prendre à Dieu, à sa providence de toutes les bizarreries d'un jeu excessif qui te ruine, dans lequel tune crains pas de hasarder à chaque coup plus que ta fortune , puisque tu hasardes ton salut et ta conscience. Ou bien poussé à bout par tes ennemis sur lesquels tu n'as point de prise, tu tournes contre Dieu seul ta rage impuissante; comme s'il étoit du nombre de tes ennemis, et encore le plus foible et le moins à craindre, parce qu'il ne tonne pas toujours, et que meilleur et plus patient que tu n'es ingrat et injurieux, il réserve encore à la pénitence cette tête que tu dévoues par tant d'attentats à sa justice. Tu prends un arc en ta main; tu tires hardiment contre Dieu, et les coups ne portent pas jusqu'à lui, que sa sainteté rend inaccessible à tous les outrages des hommes : ainsi tu ne peux rien contre lui, et ton arc se rompt entre tes mains, dit le saint prophète.

Mais, mes Frères, il ne suffit pas que son arc se brise et que son entreprise demeure inutile; il faut que son glaive lui perce le cœur, que pour avoir tiré de loin contre Dieu, il se donne de près un coup sans remède, si Dieu ne le guérit par miracle. C'est la commune destinée de tous les pécheurs. Le péché qui trouble tout l'ordre du monde, met le désordre premièrement dans celui qui le commet. La vengeance qui sort du cœur pour tout ravager, porte toujours son premier coup; et le plus mortel sur ce cœur qui la produit, la nourrit. L'injustice qui veut profiter du bien d'autrui, fait son essai sur son auteur qu'elle dépouille de son plus grand bien, qui est la droiture, avant qu'il ait pu ravir et usurper celui des autres. Le médisant ne déchire dans les autres que la renommée, et déchire en lui la vertu même. L'impudicité qui veut tout corrompre, commence son effet par sa propre source,

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