‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 85 sur 221 · I. Pa. XXXVI · texte numérisé non relu

I. Pa. XXXVI

parce que nul ne peut attenter à l'intégrité d'autnii, que par la perte

de la sienne. Ainsi tout pécheur est ennemi de soi-même, corrupteur en sa propre conscience du plus grand bien de la nature raisonnable, c'est-à-dire de l'innocence. D'où il s'ensuit que le péché, je ne dis pas dans ses suites, mais le péché en lui-même est le plus grand et le plus extrême de tous les maux : plus grand sans comparaison que tous ceux qui nous menacent par le dehors, parce que c'est le dérèglement et l'entière dépravation du dedans : plus grand et plus dangereux que les maladies du corps les plus pestilentes, parce que c'est un poison fatal à la vie de l'âme : plus grand que tous les maux qui attaquent notre esprit , parce que c'est un mal qui corrompt notre conscience : plus grand par conséquent que la perte de la raison, parce que c'est perdre plus que la raison, que d'en perdre le bon usage, sans lequel la raison même n'est plus qu'une folie criminelle. Enfin pour conclure ce raisonnement, mal par-dessus tous les maux, malheur excédant tous les malheurs, parce que nous y trouvons tout ensemble et un malheur et un crime; malheur qui nous accable, et crime qui nous déshonore; malheur qui nous ôte toute espérance, et crime qui nous ôte toute excuse; malheur qui nous fait tout perdre, et crime qui nous rend coupables de cette perte funeste, et qui ne nous laisse pas même sujet de nous plaindre.

Après cela, Chrétiens, il ne faut pas s'étonner si l'on nous prêche souvent que notre crime devient notre peine. Et je n'ai pas dit sans raison que la cognée qui nous frappe, c'est le péché même; puisqu'il sera dans l'éternité le principal instrument de notre supplice. « Coma plebo furorem meum in te : d a J'assouvirai en vous toute ma fureur : » « Et ponam contra te omnes abominationes tuas.... Et abo- « minationes tuae in medio tui erunt.... Et imponam tibi omnia scelera oc tua* :»aEtje vous opposerai à vous-mêmes toutes vos abominations.... Et vos abominations subsisteront au milieu de vous-mêmes.... Et je vous chargerai du poids de tous vos forfaits. » Voilà le juste supplice; un homme tout pénétré, tout environné de ses crimes. Et en effet, dit saint Augustin, il ne faut pas se persuader que cette lumière infinie et cette souveraine bonté de Dieu tire d'elle-même et de son sein propre de quoi punir les pécheurs. Dieu est le souverain bien, et de luimême il ne produit que du bien aux hommes : ainsi pour trouver les armes par lesquelles il détruira ses ennemis, il se servira de leurs péchés mêmes, qu'il ordonnera de telle sorte que ce qui a fait le plaisir de l'homme pécheur, deviendra l'instrument d'un Dieu vengeur, at Ne putemus illam tranquillitatem et ineffabile lumen Dei de se pro- X ferre, unde peccata puniantur; sed ipsa peccata sic ordinare, utquae « fuerunt delectamenta homini peccanti, sint instrumenta Domino pu* « nienti^ » Et ne me demandez pas, Chrétiens, de quelle sorte se fera ce grand changement de nos plaisirs en supplices ; la chose est prouvée par les Écritures. C'est le Véritable qui le dit, c'est le Tout-Puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des passions aux-

1. Esech. VII, 3, 4, 8. — 2. Enar. in Ps. vu, n. 16, tom. IV, col. 37.

quelles vous ubandonHez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui mê'e dans elles toutes des emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues, et l'enfer de ses jalousies : « Dura sicut infernus aemulatio' : » et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités, ses empressements, ses défiances et ses craintes, dans sa hauteur même, qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse, passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais encore les inquiétudes avec les trésors. Eh ! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est trèsjuste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent? Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous : trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles.

Ainsi ne nous flattons pas de l'espérance de l'impunité, pendant que nous portons en nos cœurs l'instrument de notre supplice. « Producam ce ignem de medio tui qui comedat te' : » a Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévorera tes entrailles. » Je ne l'enverrai pas de loin contre toi, il prendra dans ta conscience, et ses flammes s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront. Le pensezvous. Chrétiens, que vous fabriquiez en péchant l'instrument de votre supplice éternel? Cependant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité comme l'eau; vous avalez des torrents de flammes. Par conséquent, mes Frères, malheur sur nous qui avons péché et ne faisons point pénitence ! Le coup est lâché; l'enfer n'est pas loin, ses ardeurs éternelles nous touchent de près, puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde. « La cognée est à la racine. » Ah! quel coup elle t'a donné, puisque tu nourris déjà en ton cœur ce qui fera un jour ton dernier supplice ! Autant de péchés mortels, autant de coups redoublés. Aussi l'arbre ne peut-il plus se soutenir : il chancelé, il penche à sa perte par ses habitudes vicieuses, et bientôt il tombera de son propre poids. Que s'il faut encore un dernier coup, Dieu le lâchera sans miséricorde sur cette racine stérile et maudite. Le pécheur ne se soutient plus; les moindres tentations le font chanceler, les plus légers mouvements lui impriment une pente dangereuse. Mais enfin il a pris sa pente funeste par ses mauvaises inclinations; il ne se peut plus relever, et je le vois qui va tomber. Il est vrai que Dieu lui donne encore un peu d'espérance; mais, puisqu'il en abuse : Je vis éternellement, dit le Seigneur, je ne puis plus souffrir celte dureté : c Finis venit, venit finis.... Fac conciusionem » : »

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