‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 92 sur 221 · Exod. XX, i9. — 3. Judic. xni, 22. — 4. Gen. xxvra, i · texte numérisé non relu

Exod. XX, i9. — 3. Judic. xni, 22. — 4. Gen. xxvra, i

car j'ai vu le Seigneur des années '. » Tout est plein de pareils exemples. Quel est, Fidèles, ce nouveau malheur qui fait trembler un si grand prophète ? quel malheur d'avoir vu Dieu? et que veulent dire tous ces témoignages, et tant d'autres que nous lisons dans les Écritures ? C'est qu'elles veulent nous exprimer la terreur qui saisit naturellement tous les hommes en la présence de Dieu, depuis que le péché est entré au monde.

Quand je recherche les causes d'un effet si extraordinaire, et que je me demande à moi-même : D'où vient que les hommes s'effrayent de Dieu? il s'en présente à mon esprit deux raisons qui vont apporter de grandes lumières au mystère de cette journée. La première cause, c'est l'éloignement; la seconde, c'est la colère : expliquons ceci. Dieu est infiniment éloigné de nous. Dieu est irrité contre nous. I-l est infiniment éloigné de nous par la grandeur de sa nature; il est irrité contre nous par la rigueur de sa justice, parce que nous sommes pécheurs. Cela produit deux sortes de craintes : la première vient de l'étonnement, elle naît de l'éclat de la majesté; l'autre des menaces. Ah! je vois trop de grandeur, trop de majesté; une crainte détonnement me saisit, il est impossible que j'en approche. Ah! je vois cette colère qui me poursuit; ses menaces me font trembler, je ne puis supporter l'aspect de cette majesté irritée; si j'approche, je suis perdu. Voilà les deux craintes : la première causée par l'étonnement de la majesté; la seconde parles menaces de la justice et de la colère divine. C'est pourquoi le Fils de Dieu fait deux choses : chrétiens, voici le mystère. En se revêtant de notre nature, premièrement, il couvre la majesté, et il ôte la crainte d'étonnement : en second lieu, il nous fait voir qu'il nous aime par le désir qu'il a de nous ressembler, et il fait cesser les menaces. C'est tout le mystère de cette journée, c'est ce que j'avois promis de vous expliquer. Vous voyez par quel excès de miséricorde le Fils unique du Père éternel nous rend la liberté d'approcher de Dieu, et relève notre nature abattue. Mais ces choses ont besoin d'être méditées : ne passons pas si légèrement par-dessus; tâchons de les rendre sensibles en les étendant davantage.

Et premièrement. Chrétiens, il est bien aisé de comprendre que Dieu est infiniment éloigné de nous; car il n'est rien de plus éloigné que la souveraineté et la servitude, que la toute-puissance et une extrême foihlesse, que l'éternité toujours immuable et notre continuelle agitation. En un mot tous ses attributs l'éloignent de nous : son immensité, son infinité, son indépendance, tout cela l'éloigné; et il n'y en a qu'un seul qui l'approche : vous jugez bien que c'est la bonté. Sa grandeur l'élève au-dessus de nous, sa bonté l'approche de nous, et le rend accessible aux hommes; et cela est clair dans les saintes Lettres. « Cachez-vous, dit le prophète Isaïe '; entrez bien avant dans la terre; jetez-vous dans les cavernes les plus profondes. » « Ingredere a in pptram ; et abscondere in fossa humo. » Et pourquoi ? « Cachezvous, dit-il encore une fois, devant la face terrible de Dieu, et devant

i. Ii.y\, 5.-2. Ibid H, 10.

la gloire de sa majesté : » « A facie timoris Domiiii, et a giona ma- «r jestatis ejus. » Voyez comme sa grandeur l'éloigné des hommes. La miséricorde, au contraire, « elle vient à nous, v dit David : « Veniat a super me misericordia tua ^ » Non-seulement elle vient à nous, mais a elle nous suit : » «Misericordia tua subsequetur me ^. » Nonseulement elle nous suit, mais « elle nous environne : » « Sperantem « autem in Domino misericordia circumdabit 2. » Tellement qu'il n'est rien de plus véritable, qu'autant que la grandeur de Dieu l'éloigné de nous, autant sa bonté l'en approche.

Mais elle exige une condition nécessaire; c'est que nous soyons innocents. Sommes-nous abandonnés au péché, aussitôt elle se retire; et voyez un effet étrange. La bonté s'étant retirée, je ne vois plus ce qui m'approche de Dieu ; je ne vois que ce qui m'éloigne; la crainte et l'étonnement me saisissent, et je ne sais plus par où approcher. Comme un homme de condition médiocre qui avoit accès à la cour par une personne de crédit qui le lui donnoit, il parloit et étoit écouté, et les entrées lui étoient ouvertes. Tout d'un coup son protecteur se retire, et on ne le connoît plus : tous les passages sont inaccessibles; et de sa bonne fortune passée, il ne lui reste que l'étonnement de se voir si fort éloigné. Il en est ainsi arrivé à l'homme. Tant qu'il conserva l'innocence, Dieu lui parloit, il parloit à Dieu avec une sainte familiarité. Mais comment s'en approchoit-il, direz-vous , puisque la distance étoit infinie? Ah! c'est que la bonté descendoit à lui, et l'introduisoit près du trône. Maintenant cette bonté étant offensée, elle se retire ellemême. Que fera-t-il, et où ira-t-il? Il ne voit plus ce qui l'approchoit : il découvre seulement de loin une lumière qui l'éblouit et une majesté qui rétonne. Bonté, où êtes-vous ? bonté, qu'êtes-vous devenue? ah ! son crime l'a éloignée. Sa vue se perd dans l'espace immense par lequel il se sent séparé de Dieu; et dans l'étonnement où il est, en voyant cette hauteur sans mesure, il croit qu'il est perdu s'il approche, il croit que sa petitesse sera accablée par le poids de cette majesté infinie. Voilà quelle est la première cause qui nous empêche d'approcher de Dieu : c'est la grandeur et la majesté. C'est pourquoi les philosophes platoniciens, comme remarque saint Augustin, disoienf que la nature divine n'étoit pas accessible aux hommes, et que nos vœux ne pénétroient pas jusqu'à elle. Je ne m'en étonne pas, Chréc tiens; je ne m'étonne pas que les philosophes désespèrent d'approcher de Dieu; ils n'ont pas un Sauveur qui les y appelle, ils n'ont pas un Jésus qui les introduise. Ils ne regardent que la majesté dont ils ne peuvent supporter l'éclat, et ils sont contraints de se retirer en tremblant

Mais si la splendeur et la gloire de cette divine face nous inspire tant de terreur, que sera-ce de la colère? Si les hommes ne peuvent s'approcher de Dieu seulement parce qu'il est grand, comment pourront-ils soutenir l'aspect d'un Dieu justement irrité contre eux ? Car si la grandeur de Dieu nous éloigne, la justice va bien plus loin; ells nous repousse avec violence. C'est le second sujet de nos craintes, sur

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