‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 94 sur 221 · Pu. L. 13. —2. Tit. m, k · texte numérisé non relu

Pu. L. 13. —2. Tit. m, k

enfant que nous sommes venus adorer? Sa gloire se tempère, sa majesté se couvre, sa grandeur s'abaisse, cette justice rigoureuse ne se montre pas; il n'y a que la bonté qui paroisse, afin de nous inviter avec plus d'amour : « Apparuit gratia et benignitas Salvatoris nostri a Dei. » Voyez cette majesté souveraine que les anges n'osent regarder, devant laquelle toute la nature est émue : elle descend, elle se rabaisse, elle traite d'égal avec nous. Et ce qui est bien plus admirable, c'est afin, dit Tertullien, que nous puissions traiter d'égal avec elle : a Ex aequo agebat Deus cum homine, ut homo vel ex sequo agere a cum Deo posset '. s Traiter d'égal avec Dieu ! peut-on relever plus la nature humaine? peut-on nous donner plus de confiance? Que les anciens aient été effrayés de Dieu, il y avoit sujet de trembler. Isaïe l'a vu en sa gloire, et la crainte l'a saisi. Adam l'a vu en sa colère, et il a fui devant sa face. Mais pour nous, pourquoi craindrions-nous, puisque ce n'est pas cette majesté qui étonne, ni cette justice rigoureuse, qui se présente à nous aujourd'hui; mais que la grâce, la bénignité, la douceur de Dieu notre Sauveur nous est apparue ? « Appa- Œ ruit gratia. »

Approchons donc, mes Frères, par ce grand et par cet illustre médiateur, approchons avec confiance. « Et hoc vobis signum : » a. Voilà le signe que l'on vous donne. » Que l'on ne m'objecte plus mes foiblesses, mon imperfection, mon néant. Tout néant que je suis, je suis homme; et mon Dieu qui est tout, il est homme. Je viens hardiment au nom de Jésus : je soutiens que Dieu est à moi par Jésus-Christ. Car oc ce Fils nous est donné; c'est pour nous qu'est né ce petit enfant -; » je sais qu'un Dieu incarné, c'est un Dieu se donnant à nous. Je m'attache à Jésus en ce qu"il a de commun avec moi, c'est-à-dire la nature humaine : et par là je me mets en possession de ce qu'il a d'égal à son Père, c'est-à-dire de la divinité même. Soyons dieux avec Jésus-Christ, prenons des sentiments tout divins. Chrétien, élève tes espérances : eh ! Dieu, qu'ont de commun avec toi ces passions brutales qui régnent dans les animaux ? qu'ont de commun avec toi les choses mortelles, depuis que tu es si cher à ton Dieu, qu'en prenant miséricordieusement ce que tu es, il te donne si libéralement, si abondamment ce qu'il est lui-même? Dieu veut agir en homme, dit Tertullien, a afin que l'homme apprenne à agir en Dieu : » » Ut homo <r divine agere doceretur^ : » et cet homme, que Jésus enseigne à prendre des sentiments tout divins, attache tous ses désirs à la terre, comme s'il devoit mourir ainsi que les bêtes. Ah ! portons plus haut nos pensées : considérons la gloire de notre nature si heureusement rétablie. Si la nature est relevée, il faut que les actions soient plus nobles. Rendons grâces au Père éternel par Notre-Seigneur Jésus-Christ, de ce que, dans le choix des moyens par lesquels il a voulu nous sauver, il n'a pas choisi ceux qui étoient les plus plausibles selon le monde, mais les plus propres à toucher les cœurs; ni ce qui sembloit plus digne de lui, mais ce qui étoit le plus utile pour nous.

1. Âdv. Marcion., lib. II. n. 27. — 2. Is. ix. 6. — 3. Tbrtul., t»o« supra.

Quand j'entends les libertins qui nous disent que tout ce qu'on raconte du Verbe incarné, c'est une histoire indigne d'un Dieu; que je déplore leur ignorance! Toutefois, que cela soit indigne d'un Dieu, je ne le veux pas contredire ; mais que Tertullien répond à propos ] a Tout ce qui est indigne de Dieu est utile pour mon salut : » «Quodcumque a Deo indignum est mihi expedit'. » Et dès là qu'il est utile pour mon salut, il devient digne même de Dieu; parce qu'il n'est rien plus digne de Dieu que d'être libéral à sa créature; a. il n'est rien plus digne de Dieu que de sauver l'homme : » a Nihil enim tam dignum « Deo quam salus hominis '. » Et que l'on peut facilement renverser toutes leurs vaines oppositions! Car enfin, quelque indignité que l'on s'imagine dans le mystère du Verbe fait chair, Dieu n'en est pas moins grand, et il nous relève; Dieu ne s'épuise pas, et il nous enrichit; quand il se fait homme, il ne perd pas ce qu'il est, et il nous le communique; il demeure ce qu'il est, et il nous le donne : par là il témoigne son amour, et il conserve sa dignité. Voyez donc que si Dieu prend notre nature pour la relever, rien n'est plus digne de Dieu qu'un si grand ouvrage. Mais je n'ai pas entrepris, Messieurs, de combattre les libertins; il faut édifier les fidèles : revenons à notre dessein; et après que nous avons vu la nature si glorieusement relevée, voyons encore guérir ses infirmités par celles qu'a prises le Fils de Dieu, et que nous remarquons dans ses langes. C'est ma seconde partie.

DEUXIÈME POINT

Si je vous donne les langes du Fils de Dieu comme un signe pour reconnoître les infirmités qu'il a prises avec la nature, je ne les fais pas de moi-même; mais je l'ai a[)pris de Tertullien, qui nous l'explique très-éloquemment par une pensée qui mérite bien nos attentions. Il dit que « les langes du Fils de Dieu sont le commencement de sa sépulture : » a Pannis jam sepulturae involucrum initiatus 3. » En effet, ne parolt-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de la sépulture? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts : un berceau a quelque idée d'un sépulcre ; et c'est la marque de notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant. C'est pourquoi Tertullien voyant le Sauveur couvert de ses langes, il se le représente déjà comme enseveli; il reconnolt en sa naissance le commencement de sa mort : a Pannis jam sepulturae involucrum inia tiatus. J3 Suivons l'exemple de ce grand homme; et après avoir vu en notre Sauveur la nature humaine par le mot d'enfant, considérons la mortalité dans ses langes; et avec la mortalité, toutes les infirmités qui la suivent. C'est la seconde partie de mon texte, .yui est enchaînée avec la première par une liaison nécessaire. Car après que le P^ils de Dieu s'étoit revêtu de notre nature, c'étoit une suite infaillible qu'il

1. De Cam. Chr., n. 5. — 2. Adv. Marcion., lib. H, n. 27. 3. Ibid., lib. IV, n. 21

prendroit aussi les infirmités. Ce ne sera pas moi, Chrétiens, qui vous expliquerai un si grand mystère; il faut que je vous fasse entendre en ce lieu le plus grand théologien de TÉglise : c'est l'incomparable saint Augustin. J'ai choisi ce qu'il en a dit dans cette Épître admirable à Volusien '; parce que, dans mon sentiment, l'antiquité n'a rien de si beau ni de si pieux tout ensemble sur cette matière que nous traitons.

Puisque Dieu avoit bien voulu se faire homme, il étoit juste qu'i? n'oubliât rien pour nous faire sentir cette grâce ; et pour cela, dit saint Augustin, il falloit qu'il prît les infirmités par lesquelles la vérité de sa chair est si clairement confirmée; et il nous va éclaircir ce qu'iE vient de dire par cette belle réflexion. Toutes les Ecritures nous prê«. chent, dit-il, que le Fils de Dieu n'a pas dédaigné la faim, ni la soif, ni les fatigups, ni les sueurs, ni toutes les autres incommodités d'une chair mortelle. Et néanmoins, remarquez ceci, un nombre infini d'hérétiques, qui faisoient profession de l'adorer, mais qui rougissoient en ieurs coeurs de son Évangile, n'ont pas voulu reconnoître en lui la nature humaine. Les uns disoient que son corps étoit un fantôme; d'autres, qu'il étoit composé d'une matière céleste; et tous s'accordoient à nier qu'il eût pris effectivement la nature humaine. D'où vient cela, Chrétiens? C'est qu'il paroît incroyable qu'un Dieu se fasse homme; et plutôt que de croire une chose si difficile, ils trouvoient le chemin plus court de dire qu'en eff"et il ne l'étoit pas, et qu'il n'en avoit que les apparences. Suivez, s'il vous plaît, avec attention : ceci mérite d'être écouté. Que seroit-ce donc, dit saint Augustin, s'il fût tout à coup descendu des cieux, s'il n'eût pas suivi les progrès de l'âge, s'il eût rejeté le sommeil et la nourriture, et éloigné de lui ces sentiments? IS'auroit-il pas lui-même confirmé l'erreur ? N'auroit-il pas semblé qu'il eût en quelque sorte rougi de s'être fait homme, puisqu'il ne le paroissoit qu'à demi? N'auroit-il pas efi'acé dans tous les esprits la créance de sa bienheureuse incarnation, qui fait toute notre espérance ? Et ainsi, dit saint Augustin (que ces paroles sont belles!), a En faisant toutes choses miraculeusement, il auroit lui-même détruit ce qu'il a fait miséricordieusement. » a Et dum omnia mirabiliter facit, auferret oc quod misericorditer fecit ^. ■»

En efl'et, puisque mon Sauveur étoit Dieu, il falloit certainement qu'il fît des miracles : mais puisque mon Sauveur étoit homme, il ne devoit pas avoir honte de montrer de l'infirmité, et l'ouvrage de la puissance ne devoit pas renverser le témoignage de la miséricorde. C'est pourquoi, dit saint Augustin, s'il fait de grandes choses, il en fait de basses : mais il modère tellement toute sa conduite, « qu'il relève les choses basses par les extraordinaires, et tempère les extraordinaires par les communes : » « Ut solita sublimaret insolitis, et in- «c solita solitis temperaret ^. » Confessez que tout cela est bien soutenu : je ne sais si je le fais bien entendre. Il naît, mais il naît d'une vierge;

1. Ep. cxxxvn, n. 8 et 9, tom. Il, coL 405. - 2. Ibid., n. 9, toin. II, col. 40$. 3. Ibid., n. 9, t. m, coL 165.

il mange, mais quand il lui plaît; il se passe des nourritures mortelles, et n'a pour tout aliment que la volonté de son Père; il commande aux anges de servir sa table : il dort; mais pendant son sommeil il empêche la barque de couler à fond, d'être renversée : il marche; mais quand il l'ordonne, l'eau devient ferme sous ses pieds : il meurt; mais en mourant il met en crainte toute la nature. Voyez qu'il tient partout un milieu si juste, qu'où il paroît en homme, il nous sait bien montrer qu'il est Dieu; où il se déclare Dieu, il fait voir aussi qu'il est homme. L'économie est si sage, la dispensation si prudente; c'est-à-dire toutes choses sont tellement ménagées, q e la divinité paroît toute entière, et l'infirmité toute entière : cela esV admirable.

Le grand pape saint Hormisdas, ravi en admiration de cette céleste économie, du haut de la chaire de saint Pierre, d'où il enseignoit tout ensemble et régissoit toute l'Église , invite tous les fidèles à contempler avec lui cet adorable mélange, ce mystérieux tempérament de puissance et d'infirmité. « Le voilà, dit-il aux fidèles, celui qui est Dieu et homme, c'est-à-dire la force et la foiblesse, la bassesse et la majesté; celui qui étant couché dans la crèche, paroît dans le ciel en sa gloire. Il est dans le maillot, et les Mages l'adorent; il naît parmi les animaux, et les anges publient sa naissance; la terre le rebute, et le ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète; attaché à la croix, il y distribue les couronnes et donne le royaume éternel; infirme qui cède à la mort, puissant que la mort ne peut retenir; couvert de blessures et médecin infaillible de nos maladies; qui est rangé parmi les morts et qui donne la vie aux morts; qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter; qui descend aux enfers et ne sort point du sein de son Père : » o: Jacens in praijepio, videbatur in cœlo; invo- « lutus pannis, adorabatur à Magis; inter animalia editus, ab angelis a nuntiabatur;... virtus et infirmitas, humilitas et majestas; redimens cet venditus; in cruce positus, et cœli régna largitus;... patiens oc vulnerum, et salvalor aegrorum; unus defunctorum, et vivificalor a. obeuntium; ad inferna descendons, et à Patris gremio non rece- « dens '. j>

Joignons-nous avec ce grand pape pour adorer humblement les foiblesses qu'un Dieu incarné a prises volontairement pour l'amour de nous. C'est là tout le fondement de notre espérance.

Mais il me semble que vous m'arrêtez pour me dire : Il est vrai , nous le voyons bien; Jésus a ressenti nos infimités; mais nous attendons autre chose : vous nous avez promis de nous faire voir que ses foiblesses guérissent les nôtres; c'est ce qu'il faut que vous expliquiez. Et n'en ôtes-vous pas encore convaincus? Ne suffit-il pas. Chrétiens, d'avoir remarqué nos infirmités en la personne du Fils de Dieu, pour en espérer de lui le remède ? « Et hoc vobis signum : » a Voilà le signe que l'on vous en donne. » L'zVpôtre avoit bien entendu ce signe, lorsque, voyant les infirmités de son maître, aussitôt il p.irolt consolé

l. El). LXXix. ad Justin. Aq. ' ■t>b., t. IV, col. 1553

des siennes. Ahl dit-il, a nous n'avdbs pas un pontife qui soit insensible à nos maux'; » il compatit aux infirmités de notre nature; il y apportera du soulagement. Et quel signe nous en donnez-vous, saint Apôtre? a Et hoc vobis signum. » « C'est qu'il les a, dit-il, éprouvées : » a Tentatum per omnia^ » Je vous prie, entendez ce signe : rien n'est plus plein de consolation. N'est-il pas vrai, Fidèles, de tous ceux dont vous plaignez les disgrâces, il n'y en a point pour lesquels votre compassion soit plus tendre, que pour ceux que vous voyez dans les mêmes afflictions que vous avez autrefois senties? Vous avez perdu un ami, j'en ai perdu un autrefois; dans cette rencontre de douleurs, ma pitié en sera plus grande, parce que je sens par expérience combien il est dur de perdre un ami. Et de là quel soulagement je vois naître pour les misérables! Ah! consolez-vous, Chrétiens, qui languissez parmi les douleurs : mon Sauveur n'a épargné à son corps, ni la faim, ni la soif, ni les fatigues, ni les sueurs, ni les infirmités, ni la mort. Il n'a épargné à son âme, ni la tristesse, ni l'inquiétude, ni les longs ennuis, ni les plus cruelles appréhensions. 0 Dieu, qu'il aura d'inclination de nous soulager, nous qu'il voit, du plus haut des cieux, battus des mêmes orages dont il a été attaqué sur la terre ! C'est pourquoi l'Apôtre se glorifie des infirmités de notre pontife. Ah ! nous n'avons pas, dit-il, un pontife qui ne sente pas nos infirmités : il les sent, il en est touché, il en a pitié, dit saint Paul. Et pourquoi ? « C'est qu'il a passé comme nous, répond-il, par toutes sortes d'épreuves : » « Ten- « tatum per omnia absque peccato. » Il a tout pris à l'exception du péché : a II a fallu qu'il fût en tout semblable à ses frères, pour être touché de compassion, et être un fidèle pontife en ce qui regarde le culte de Dieu : d a Unde debuit per omnia fratribus similari, ut misea ricors fieret et fidelis pont'fex ad Deum^. » Il sait, il sait par expérience combien est grande la foiblesse de notre nature.

Et quoi donc, le Fils de Dieu, direz-vous, qui est la sagesse du Père, ne sauroit-il pas nos infirmités, s'il ne les avoit expérimentées? Ah! ce n'est pas le sens de l'Apotre, vous ne prenez pas sa pensée : entendons cette doctrine toute apostolique. Je l'avoue, cette société de malheurs ne lui ajoute rien pour la connoissance, mais elle ajoute beaucoup pour la tendresse. Car Jésus n'a pas oublié ni les longs travaux, ni les autres difficultés de son pénible pèlerinage ; cela est encore présent à son esprit : de sorte qu'il ne nous plaint pas seulement comme ceux qui sont dans le port plaignent les autres, qu'ils voient sur la mer agités d'une furieuse tempête; mais il nous plaint à peu près comme ceux qui courent le même péril se plaignent les uns les autres, par une expérience sensible de leurs communes disgrâces. Il nous plaint, si je l'ose dire, comme ses compagnons de fortune, comme ayant eu à passer par les mêmes misères que nous, ayant eu tout ainsi que nous une chair sensible aux douleurs et un sang capable de s'altérer, et une température de corps sujette, comme la nôtre, à toutes les incommodités de la vie et èi la nécessité de la mort. Quiconque après

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