Rom. xi
tence une fois exercées par le fidèle, le justifient et le sanctifient actuellement et pour toujours, encore qu'il cesse de les exercer, et même qu'il les abandonne par des crimes abominables : chose plus horrible à penser que tout ce qu'on a pu voir jusqu'ici dans cette matière.
Au reste, ce n'est point ici une question chimérique : c'est une question que chaque fidèle, quand il pèche . se doit faire à lui-même; ou plutôt c'est un jugement qu'il doit prononcer : Si je mourois en l'état où je suis, je serois damné. Ajouter après cela : Mais je suis prédestiné, et je reviendrai un jour; et à cause de ce retour futur, dès à présent je suis saint et juste, et membre vivant de Jésus-Christ: c'est le comble de l'aveuglement.
Pendant que les catholiques, et les luthériens mieux écoutés qu'eux dans la nouvelle réforme, poussoient ces raisonnements, plusieurs calvinistes revenoient : et voyant d'ailleurs parmi les luthériens une doctrine plus douce, ils s'y laissoient attirer. Une volonté générale en Dieu de sauver tous les hommes; en Jésus-Christ une intention sincère de les racheter, et des moyens suffisants offerts à tous; c'est ce qu'enseignoient les luthériens dans le livre de la Concorde. Nous l'avons vu : nous avons vu même leurs excès touchant ces moyens offerts, et la coopération du libre arbitre1 : ils entroient tous les jours de plus en plus dans ces sentiments; et on commençoit à les écouter dans le calvinisme, principalement en Hollande.
Jacques Arminius, célèbre ministre d'Amsterdam, et depuis professeur en théologie dans l'académie de Leyde, fut le premier à se déclarer dans l'académie contre les maximes reçues par les églises du pays : mais un homme si véhément n'étoit pas propre à garder de justes mesures. Il blâmoit ouvertement Bèze, Calvin, Zanchius, et les autres qu'on regardoit comme les colonnes du calvinisme2. Mais il combattoit des excès par d'autres excès; et outre qu'on le voyoit s'approcher beaucoup des pélagiens, on le soupçonnoit, non sans raison, de quelque chose de pis : certaines paroles qui lui échappoient, le faisoient croire favorable aux sociniens; et un grand nombre de ses disciples, tournés depuis de ce côté-là, ont confirmé ce soupçon.
11 trouva un terrible adversaire en la personne de François Gomar, professeur en théologie dans l'académie de Leyde3, rigoureux calviniste s'il en fût jamais. Les académies se partagèrent entre ces deux professeurs : la division s'augmenta : les ministres prenoient parti : Arminius vit des églises entières dans le sien : sa mort ne termina pas la querelle; et les esprits s'échauffèrent tellement de part et d'autre sous le nom de remontrants et contre-remontrants, c'est-à dire d'arminiens et de gomaristes, que les Provinces-Unies se voyoient à la veille d'une guerre civile.
Le prince d'Orange Mauroe eut ses raisons pour soutenir les goma-
1. Ci-dessus, liv. VIII, n. 52 et suiv. -, Epist., c. XI. ConccrJ., p. 621 ; Solid. repet., 669, 805 et seq.
2. Act. Syn, Dordr. edit. Dordr. 1620. prœf. ad. Ecc. ante Synod. Dordr, 3 II ne fut à Groningue qu'après la mort d'Arminius.
in IR
ristes. On croyoit Barnevel, son ennemi, favorable aux arminiens; et la raison qu'on en eut, c'est qu'il proposa une tolérance mutuelle, et qu'on imposa silence aux uns et aux autres '.
C'étoit en effet ce que souhaitoient les remontrants. Un parti naissant, et foible encore, rie demande que du temps pour s'affermir. Mais les ministres, parmi lesquels Gomar prévaloit, vouloient vaincre, et le prince d'Orange étoit trop habile pour laisser fortifier un parti qu'K croyoit autant opposé à sa grandeur qu'aux maximes primitives de la réforme.
Les synodes provinciaux n'avoient fait qu'aigrir le mal en condamnant les remontrants. Il en fallut enfin venir à un plus grand remède. Ainsi les états-généraux convoquèrent un synode national, où ils invitèrent tous ceux de leur religion, en quelque pays qu'ils fussent. A cette invitation, l'Angleterre, l'Ecosse, le Palatinat, la Hesse, les Suisses, les républiques de Genève, de Brème, d'Embden, et en un mot tout le corps de la réforme qui n'étoit pas uni aux luthériens, députèrent, à la réserve des François, qui en furent empêchés par des raisons d'État : et de tous ces députés, joints à ceux de toutes les Provinces-Unies, fut composé ce fameux synode de Dordrect , dont il nous faut maintenant expliquer la doctrine et la procédure.
L'ouverture de cette assemblée se fit le 14 novembre 1618, par un sermon de Baltasar Lydius, ministre de Dordrect. Les premières séances furent employées à régler diverses choses de discipline, ou de procédure; et ce ne fut proprement que le 13 décembre, dans la trenteunième séance, que l'on commença à parler de la doctrine.
Pour entendre de quelle manière on y procéda, il faut savoir qu'après beaucoup de livres et de conférences la dispute s'étoit enfin réduite à cinq chefs. Le premier regardoit la prédestination; le second, l'universalité de la rédemption; le troisième et le quatrième, qu'on traitoit toujours ensemble, regardoient la corruption de l'homme, et la conversion; le cinquième regardoit la persévérance.
Sur ces cinq chefs, les remontrants avoient déclaré en général en plein synode par la bouche de Simon Episcopius, professeur en théologie à Leyde, qui paroît toujours à leur tête, que des hommes de grand nom et de grande réputation dans la réforme avoient établi des choses qui ne convenoient ni avec la sagesse de Dieu, ni avec sa bonté et sa justice , ni avec l'amour que Jésus-Christ avoit pour les hommes, ni avec sa satisfaction et ses mérites, ni avec la sainteté de la prédication et du ministère, ni avec l'usage des sacrements, ni enfin avec les devoirs du chrétien. Ces « grands hommes » qu'ils vouloient taxer, étoient les auteurs de la réforme, Calvin, Bèze, Zanchius, et les autres qu'on ne leur permettoit pas de nommer, mais qu'ils n'avoient pas épargnés dans leurs écrits. Après cette déclaration générale de leur sentiment, ils s'expliquèrent en particulier sur les cinq articles2, et leur déclaration attaquoit principalement la certitude du salut, et i'ina-
1. Act. Syn. Dordr. edit. Dordr. 1620, prœf. ad. Ecc. ante Synod. Dordr 1. Sess. 31. p. 112.
missibilité de la justice : dogmes par lesquels ils prétendoient qu'on avoit ruiné la piété dans la réforme, et déshonoré un si beau nom. Je rapporterai la substance de cette déclaration des remontrants, afin qu'on entende mieux ce qui fit la principale matière de la délibération, et ensuite des décisions du synode.
Sur la- prédestination, ils disoient ' « qu'il ne falloit reconnoître en Dieu aucun décret absolu, par lequel il eût résolu de donner Jésus- Christ aux élus seuls, ni de leur donner non plus à eux seuls par une vocation efficace la foi, la justification, la persévérance, et la gloire; mais qu'il avoit ordonné Jésus-Christ rédempteur commun de tout le monde, et résolu par ce décret de justifier et sauver tous ceux qui croiroient en lui, et en même temps leur donner à tous les moyens suffisants pour être sauvés; que personne ne périssoit pour n'avoir point ces moyens, mais pour en avoir abusé; que l'élection absolue et précise des particuliers se faisoit en vue de leur foi et de leur persévérance future, et qu'il n'y avoit d'élection que conditionnelle; que la réprobation se faisoit de même en vue de l'infidélité et de la persévérance dans un si grand mal. »
Ils ajoutoient deux points dignes d'une particulière considération ; l'un, que tous les enfants des fidèles étoient sanctifiés, et qu'aucun de ces enfants qui mouroient devant l'usage de la raison n'étoit damné; l'autre, qu'à plus forte raison aucun de ces enfants qui mouroient après le baptême avant l'usage de la raison, ne l'étoit non plus2.
En disant que tous les enfants des fidèles étoient sanctifiés, ils no faisoient que répéter ce que nous avons vu plus clairement dans les confessions de foi calviniennes; et s'ils étoient sanctifiés, il étoit évident qu'ils ne pouvoient être damnés en cet état. Mais après ce premier article, le second sembloit inutile; et si ces enfants étoient assurés de leur salut avant le baptême, ils l'étoient beaucoup plus après. Ce fut donc avec un dessein particulier qu'on mit ce second article; et les remontrants vouloient noter l'inconstance des calvinistes, qui d'un côté, pour sauver le baptême donné à tous ces enfants, disoient qu'ils étoient tous saints et nés dans l'alliance, de laquelle par conséquent on ne leur pouvoit refuser le signal : et qui, pour sauver de l'autre côté de la doctrine de l'inamissibilité de la justice, disoient que le baptême donné aux enfants n'avoit son effet que dans les seuls prédestinés; en sorte que les baptisés qui vivoient mal dans la suite n'avoient jamais été saints, pas même avec le baptême qu'ils avoient reçu dans leur enfance.
Remarquez, je vous en conjure, lecteur judicieux, cette importante difficulté : elle porte coup pour coup pour décider sur l'inamissibilité; et il sera curieux de voir ce que dira ici le synode.
A l'égard du second chef, qui regarde l'universalité de la rédemption, les remontrants disoient « que le prix payé par le Fils de Dieu n'étoit pas seulement suffisant à tous, mais actuellement offert pour tous et un chacun des hommes; qu'aucun n'étoit exclus du fruit de la