‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 78 sur 210 · Chron., ad. an · texte numérisé non relu

Chron., ad. an

5. Apud.Ëm. //, part, direct. Inq., q. xiv, pag. 287, et apud Maria. Praef. in Luc. Tud,, tom. IV. Bibl. PP., 2 part., pag. 582.

6. Bern. de Font. Cal. adv. Vald. sect. in praef., tom. IV. Bibl. PP., 3 paît, pag. 1195.

On voit par là que les vaudois, quoique condamnés, n'avoient pa£ encore rompu toutes mesures avec l'Église romaine, puisqu'ils con« vinrent d'un arbitre catholique et prêtre. L'abbé de Fontcald, qui fui présent à la conférence, a rédigé par écrit avec beaucoup de netteté e§ de jugement les points débattus, et les passages qu'on employa d€ part et d'autre : de sorte qu'il n'y a rien de meilleur pour connoître tout l'état de la question telle qu'elle étoit alors, et au commencement de la secte.

La dispute roule principalement sur l'obéissance qui étoit due aux pasteurs. On voit que les vaudois la leur refusoient, et que malgré toutes les défenses ils se croyoient en droit de prêcher, nommes et femmes. Comme cette désobéissance ne pouvoit être fondée que sur l'indignité des pasteurs, les catholiques, en prouvant l'obéissance qui leur est due, prouvent qu'elle est due même à ceux qui sont mauvais, et que quel que soit le canal , la grâce ne laisse pas de se répandre sur les fidèles1. Pour la même raison on fait voir que les médisances contre les pasteurs, dont on prenoit le prétexte de la désobéissance, sont défendues par la loi de Dieu2. Dans la suite on attaque la liberté que se donnoient les laïques de prêcher sans la permission des pasteurs, et même malgré leurs défenses; et on fait voir que ces prédications séditieuses tendent à la subversion des foibles et des ignorants3. Surtout on prouve par l'Écriture que les femmes, qui n'ont que le silence en partage, ne doivent pas se mêler d'enseigner4. Enfin on montre aux vaudois. le tort qu'ils ont de rejeter la prière pour les morts qui avoit tant de fondement dans l'Écriture, et une suite si évidente de la tradition5 : et comme ces hérétiques s'absentoient des églises pour prier entre eux en particulier dans leurs maisons, on leur fait voir qu'ils ne dévoient pas abandonner la maison d'oraison, dont toute l'Écriture et le Fils de Dieu lui-même avoit tant recommandé la sainteté6.

Sans exprimer ici qui a raison ou tort dans cette querelle, on voit quel en étoit le fondement, et quels furent les points contestés; et il est plus clair que le jour, que dans ces commencements, loin qu'il s'agît ou de la présence réelle et de la transsubstantiation, ou des sacrements , on ne parloit pas encore de la prière des saints, de leurs reliques ou de leurs images.

Ce fut à peu près dans ce même temps qu'Alanus écrivit le livre dont il a été parlé; où après avoir soigneusement distingué les vaudois des autres hérétiques de son temps, il entreprend de prouver, contre leur doctrine, « qu'on ne doit point prêcher sans mission; qu'il faut obéir aux prélats, et non-seulement aux bons, mais encore aux mauvais; que leur mauvaise vie ne leur fait pas perdre leur puissance ; que c'est à l'ordre sacré qu'il faut attribuer le pouvoir de consacrer et celui de lier et de délier, et non pas au mérite de la personne; qu'il se faut confesser aux prêtres et non aux laïques; qu'il est permis de jurer en certains cas, et de punir de mort les malfaiteurs7. >» C'est à peu près

l Ren., c 1, 2. — 2. Ibid., c. 3. — 3. Ibid., c. k et scq. —4. Ibid.,c. 7, 5. Ibid., 8. — 6. Ibid., c. 9. — 7. Alan., lib. II, pag. 175 et sea,

ce qu'il oppose aux erreurs des vaudois. S'ils avoient erré sur l'eucharistie, Alanus ne l'auroit pas oublié; car il sait bien le reprocher aux albigeois, contre lesquels il entreprend de prouver et la présence réelle et la transsubstantiation '■; et après avoir repris dans les vaudois tant de choses moins importantes, il n'en auroit pas omis une si essentielle.

Un peu après Alanus, et environ l'an 1209, Pierre de Vaucernai, homme assez simple, et assurément très-sincère, distingue les vaudois des albigeois par leurs propres caractères, en disant que « les vaudois étoient méchants, mais bien moins que ces autres hérétiques2;» qui admetioient les deux principes et toutes les suites de cette damnable doctrine. « Pour ne point parler, poursuit cet auteur, de leurs autres infidélités, leur erreur consistoit principalement en quatre chefs : en ce qu'ils portoient des sandales à la manière des apôtres; en ce qu'ils disoient qu'il n'étoit pas permis de jurer pour quelque cause que ce fût, et qu'il n'étoit non plus permis de faire mourir les hommes (môme pour crime); enfin en ce qu'ils disoient que chacun d'eux (quoiqu'ils fussent de purs laïques), pourvu qu'il eût des sandales (c'est-à-dire, comme on a vu, la marque de la pauvreté apostolique), pouvoit consacrer le corps de Jésus-Christ. » Voilà en effet les caractères particuliers qui désignent le vrai esprit des vaudois : l'affectation de la pauvreté dans les sandales qui en étoient la marque; la simplicité et la douceur apparente, en rejetant tout serment et tout supplice; et ce qu'il y avoit de plus propre à cette secte, la croyance que les laïques, pourvu qu'ils eussent embrassé leur prétendue pauvreté apostolique, et qu'ils en portassent la marque, c'est-à-dire pourvu qu'ils fussent de leur secte, pouvoient faire les sacrements, et môme le « corps de Jésus-Christ. » Le reste, comme leur doctrine sur les prières pour les morts, alloit avec les autres infidélités de ces hérétiques, que cet auteur ne veut pas marquer en particulier. Mais s'ils étoient élevés contre la présence réelle; après le bruit que cette matière avoit fait dans l'Église, non-seulement ce religieux ne l'auroit pas oublié, mais encore il se seroit bien gardé de dire « qu'ils faisoient le corps de Jésus-Christ : » ne les faisant en ce point différer d'avec les catholiques, sinon en ce qu'ils attribuoient aux laïques le pouvoir que les catholiques ne recon- . noissent que dans les prêtres.

Il paroît donc clairement que les vaudois en 1209, lorsque Pierre de Vaucernai écrivoit, n'avoient pas seulement songé à nier la présence réelle; et il leur restoit alors tant de soumission ou véritable ou apparente envers l'Église romaine, qu'encore en 1212 ils vinrent à Rome pour y obtenir « du saint Siège l'approbation de leur secte. » Ce fut alors que Conrad, abbé d'Ursperg, les y vit, comme il le raconte lui-même3, kvec leur maître Bernard. On les reconnoît aux caractères que leuf donne ce chroniqueur : c'étoit « les pauvres de Lyon, ceux que Lu-

.1. Alan., lib. I, pag. 128 et seq.

2. Petr. de Val. Cevn., Hist. albign c. 2; Duch., Eist. franc, tom. V, p. 557, H. Conr. Ursper., ad an. 12J3.

rius III avoit mis au nombre des hérétiques, » qui se rendoient remarquables par l'affectation «de la pauvreté apostolique, avec leurs souliers coupés par-dessus; qui dans leurs secrètes prédications et dans leurs assemblées cachées ravilissoient l'Église et le sacerdoce. » Le pape trouvoit étrange l'affectation qu'ils faisoient paroître a dans ces souliers coupés par-dessus, et dans leurs capes semblables à celle des religieux, quoiqu'ils eussent contre la coutume une longue chevelure comme les laïques. « En effet, ordinairement ces affectations bizarres couvrent quelque chose de mauvais. Mais surtout on fut offensé de la liberté que se donnoient ces nouveaux apôtres d'aller pêlemêle, hommes et femmes, à l'exemple, à ce qu'ils disoient, des femmes pieuses qui suivoient Jésus-Christ et les apôtres pour les servir : mais les temps, les personnes et les circonstances étoient Lien différentes.

Ce fut, dit l'abbé d'Ursperg , pour donner à l'Église de vrais pauvres, plus dépouillés et plus soumis que ces faux pauvres de Lyon, que le pape approuva dans la suite l'institut des Frères mineurs, rassemblés sous la conduite de saint François, un modèle d'humilité, et la merveille de ce siècle : et ces pauvres remplis de haine contre l'Église et ses ministres, malgré leur humilité trompeuse, furent rejetés parle saint Siège; de sorte qu'on les traita dans la suite comme des hérétiques opiniâtres et incorrigibles. Mais enfin ils firent semblant d'être soumis jusqu'à l'an 1212, qui étoit le quinzième d'Innocent III, et cinquante ans après leur naissance.

De là on peut juger de la patience de l'Église envers ces hérétiques; puisqu'on voit cinquante ans durant qu'on n'exerce contre eux aucune rigueur, mais qu'on tâche de les ramener par des conférences. Outre celle que Bernard, abbé de Fontcald, nous a rapportée, nous en avons encore une dans Pierre de Vaucernai, environ l'an 1206, où les vaudoi.s furent confondus1; et enfin en 1212 ils viennent encore à Rome, où l'on se contente soulement de rejeter leur tromperie. Trois ans après Innocent III tint le grand concile de Latran, où en condamnant les hérétiques, il note en particulier « ceux qui, sous prétexte de piété, s'attribuent l'autorité de prêcher sans être envoyés 2 : » par où il semble avoir voulu noter principalement les vaudois, et les faire remarquer par l'origine de leur schisme.

On voit maintenant avec évidence les commencements de la secte. C'étoit une espèce de donatisme, mais différent de celui que les anciens ont combattu dans l'Afrique, en ce que ces donastistes d'Afrique en faisant dépendre l'effet des sacrements de la vertu des ministres, réservoient du moins aux saints prêtres et aux saints évêques le pouvoir de les conférer, au lieu que ces nouveaux donasties l'attribuoient, comme on a vu, aux laïques dont la vie étoit pure. Mais ils n'en vinrent à cet excès que par degrés; car d'abord ils ne permettoient aux laïques que la prédication. Ils reprenoient non-seulement les mauvaises

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