‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 106 sur 126 · L'HIRONDELLE DE CHEMINÉE · texte numérisé non relu

L'HIRONDELLE DE CHEMINÉE

ou HIRONDELLE DOMESTIQUE.

Elle est, en effet, domestique par instinct, elle recherche la société de Thomme par choix; elle la préfère, malgré ses inconvénients, à toute autre société. Elle niche dans nos cheminées, et jusque dans l'intérieur de nos maisons, surtout de celles où il y a peu de mouvement et de bruit : la foule n'est point la société. Lorsque les maisons sont trop bien closes,

et que les cheminées sont fermées par le haut comme elles le sont à Nantua et dans les pays de montagnes, à cause de l'abondance des neiges et des pluies, elle change de logement sans changer d'inclination; elle se réfugie sous les avant-toits et y construit son

nid : mais jamais elle ne s'établit volontairement loin de l'homme , et toutes les fois qu'un voyageur égaré aperçoit dans l'air quelques-uns de ces oiseaux, il peut les regarder comme des oiseaux de bon augure, et qui lui annoncent infailliblement quelque habitation prochaine.

Il semble que l'homme devrait accueillir» bien traiter un oiseau qui lui annonce la belle saison , et qui d'ailleurs lui rend des services réels ; il semble au moins que ces services devraient faire sa sûreté personnelle, et cela a lieu à Fégard du plus grand nombre des hommes, qui le protègent quelquefois jusqu'à la superstition : mais il s'en trouve trop souvent qui se font un amusement inhumain de lés tuer à coups de fusil, sans autre motif que celui d'exercer ou de perfectionner leur adresse sur un but très-inconstant, très- mobile, par conséquent très-difficile à atteindre; et ce qu'iLy a de singulier, c'est que ces oiseaux innocents paraissent plutôt attirés qu'effrayés par les coups de fusil, et qu'ils ne peuvent se résoudre à fuir l'homme, lors même qu'il leur fait une guerre si cruelle et si ridicule. Elle est plus que ridicule, cette guerre; car elle est contraire aux intérêts de celui qui la fait , piar cela seul que les hirondelles nous délivrent du fléau des cousins, des charançons et de plusieurs autres insectes destructeurs de nos potagers , de .nos mai- Slôus, de nos forêts, et qu^ces insectes se multiplient

dans un pays, et nos pertes avec eux, en même proportion que le nombre des hirondelles et autres insectivores y diminue. L'expérience de Frisch , et quelques autres semblables, prouvent que les mêmes hirondelles reviennent aux mêmes endroits : elles n'arrivent que pour faire leurs pontes; et se mettent tout de suite à l'ouvrage. Elles construisent chaque année un nouveau nid^ et rétablissent au-dessus de celui de Tannée précédente, si le local le permet. J'en ai trouvé dans un tuyau de cheminée qui étaient ainsi construits par étage ; j'en comptai jusqu'à quatre les uns sur les autres > tous quatre égaux entre eux, maçonnés de terre gâchée avec de la paille et du crin. Il y en avait de deux grandeurs et de deux formes différentes : les plus grands repré- . sentaient un demi-cylindi^e creux ouvert par le dessus, d'environ un pied de hauteur; ils occupaient le milieu des parois de la cheminée : les plus petits occupaient les angles, et ne formaient que le quart d'un cylindre ou même d'un cône renversé. Le premier nid, qui était le plus bas, avait son fond maçonné comme le reste ; mais ceux des étages supérieurs n'étaient séparés des inférieurs que par leur ifiatelas, composé de paille, d'herbe sèche et de plumjBS. Au reste ^ parmi les petits nids des angles, je n'en ai trouvé que deux qui fussent par étages; je crois que c'étaient les nids des jeunes : ils n'étaient pas si bien faits que les grands. Lorsque les petits

sont éclos, les père et mère leur portent sans cesse à manger, et ont grand soin d'entretenir la propreté dans le nid jusqu'à ce que les petits, devenus plus forts, sachent s'arranger de manière à leur épargner cette peine. Mais ce qui est le plus intéressant, c'est de Toir les vieux donner aux jeunes les premières leçons de voler, en les animant de la voix, leur présentant d'un peu loin la nourri tyre, et s'éloignant encore à mesure qu'ils ^avancent pour la recevoir, les poussant doucement, et non sans quelque inquiétude, hors du nid, jouant devant eux et avec eux dans l'air, comme pour leur oflrir un secours toujours présent, et accompagnant leur action d'un gazouillement si expressif, qu'on croirait en entendre le sens. Si l'on joint à cela ce que dit Boerhaave d'un de ces t)iseàux , qui , étant allé à la provision , et trouvant à son retour la maison où était son nid embrasée, se jeta au travers des flammes pour porter nourriture et secours à ses petits, on jugera avec quelle passion les hirondelles aiment leur géniture.

Page 1