‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 115 sur 126 · LE PLUVIER · texte numérisé non relu

LE PLUVIER

L'iostinct social n'est pas donné à toutes les espèces d'oiseaux ; mais dans celles où il se manifeste, il est plus grand, plus décidé, que dans les autres animaux. Non-seulement leurs attroupements sont plus nombreux et leur réunion plus constante que celle des quadrupèdes, mais il semble que ce n'est qu'aux oiseaux seuls qu'appartiennent cette communauté de goûts, de projeta, de plaisirs, et cette union de volontés qui fait Iç lien de l'attachement mutuel, et le motif de la liaison générale. Cette supériorité d'instinct social dans les oiseaux suppose d'abord une nombreuse multiplication , et vient ensuite de ce qu'ils ont plus de moyens et de facilités de se rapprocher, de se rejoindre, de demeurer et voyager ensemble ; ce qui les met à portée de s'entendre et de se communiquer assez d'intelligence pour connaître les premières lois de la société, qui, dans toute espèce d'êtres, ne peut s'établir que sur un plan dirigé par des vues concertées. C'est cette intelligence qui produit entre les individus TafiFection, la confiance et les douces habitudes de l'union , de la paix et de tous

les biens qu'elle procure. En effet, si nous considérons les sociétés libres ou forcées des animaux quadrupèdes, soit qu'ils se réunissent furtivement et à Técart dans l'état sauvage, soit qu'ils se trouvent rassemblés avec indifférence ou regret sous l'empire de l'homme, et attroupés en domestiques ou en esclaves, nous ne pourrons les comparer aux grandes sociétés des oiseaux formées par un pur instinct, entretenues par goût, par affection, sous les auspices de la pleine liberté. Nous avons vu des pigeons chérir leur commun domicile, et s'y plaire d'autant plus qu'ils y sont plus nombreux ; nous voyons les cailles se rassembler, se reconnaître, donner et suivre Tavis général du départ; nous savons que les oiseaux gallinacés ont, même dans l'état sauvage, des habitudes sociales que la domesticité n'a fait que seconder, sans contraindre leur nature ; enfin nous voyons tous les oiseaux qui sont écartés dans les bois , ou dispersés dans les champs, s'attrouper à l'arrièresaison, et, après avoir égayé de leurs jeux les derniers beaux jours de l'automne, partir de concert pour aller chercher ensemble des climats plus heureux et des hivers tempérés; et tout cela s'exécute .indépendamment de l'homme, quoique à l'en tour de lui, et sans qu'il puisse y mettre obstacle, au lieu qu'il anéantit ou contraint toute société, toute volonté commune , dans les animaux quadrupèdes : en les désunissant il les a dispersés. La marmotte^

sociale par instinct, se trouve reléguée, solitaire, à la cime des montagnes; le castor» encore plus aimant, plus uni, et presque policé, a été repoussé dans le fond des déserts. L'homme a détruit ou prévenu toute société entre les animaux ; il a éteint celle du cheval en soumettant Tespèce entière au frein ; il a gêné celle même de l'éléphant , malgré la puissance et la force de ce géant des animaux, malgré son refus constant de produire en domesticité. Les oiseaux seuls ont échappé à la domination du tyran; il n'a rien pu sur leur société, qui est aussi libre que l'empire de l'air; toutes ses atteintes ne peuvent porter que sur la vie des individus ; il en diminue le nombre; mais l'espèce ne soufiFre que cet échec, et ne perd ni la liberté, ni son instinct , ni ses mœurs. Il y a même des oiseaux que nous ne connaissons que par les efiFets de cet instinct social, et que nous ne voyons que dans les moments de l'attroupement général et de leur réunion en grande compagnie. Telle est, en général, la société de la plupart des espèces d'oiseaux d'eau , et en particulier celle des pluviers.

Ils paraissent en troupes nombreuses, dans nos provinces de France, pendant les pluies d'automne; et c'est de leur arrivée dans la saison des pluies qu'on les a nommés pluviers. Ils fréquentent, comme les vanneaux, les fonds humides .et les terres limoneuses, où ils cherchent des vers et des insectes. Ils vont à l'eau le matin pour se laver le bec et les

pieds, (]u*ils se sont remplis de terre en la fouillaDl ; et cette habitude leur est commune avec les bécasses, les vanneaux , les courlis et plusieurs autres oiseaux qui se nourrissent de vers. Ils frappent la terre avec les pieds pour les faire sortir, et ils les saisissent souvent même avant qu'ils soient hors de leurs retraites. Quoique les pluviers soient ordinairement fort gras, on leur trouve les intestins si vides qu'on

a imaginé qu'ils pouvaient vivre d'air; mais apparemment la substance fondante du ver se tourne toute en nourriture et donne peu d'excréments. D'ailleurs ils paraissent capables de supporter un long jeûne. Schwenckfeld dit avoir gardé un de ces oiseaux quatorze jours, qui pendant tout ce temps n'avala que de l'eau et quelques grains de sable.

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