LA BREBIS
Si l'on fait attention à la faiblesse et à la stupidité de la brebis ; si Ton considère en même temps que cet animal sans défense ne peut même trouver son salut dans la fuite; qu'il a pour ennemis tous les animaux carnassiers , qui semblent le chercher de préférence et le dévorer par goût; que d'ailleurs cette espèce produit peu ; que chaque individu ne vit que peu de temps , etc., on serait tenté d'imaginer que dès les commencements la brebis a été confiée à la garde de l'homme , qu'elle a eu besoin de sa protection pour subsister, et de ses soins pour se multiplier, puisqu'en effet on ne trouve point de brebis sauvages dans les déserts; que dans tous les lieux où Thomme ne commande pas, le lion, le tigre , le loup régnent par la force et par la cruauté; que ces animaux de sang et de carnage vivent plus longtemps et multiplient tous beaucoup plus que la brebis , et qu'enfin , si Ton abandonnait encore aujourd'hui dans nos campagnes les troupeaux nombreux de cette espèce, que nous avons tant multipliée, ils seraient bientôt détruits sous nos yeux, et
Tespèce entière anéantie par le nombre et la voracité des espèces ennemies.
Il paraît donc que ce n'est que par notre secours et par nos soins que cette espèce a duré, dure et pourra durer encore; il parait qu'elle ne subsisterait pas par elle* même. La brebis est absolument sans
ressource et sans défense ; le bélier n'a que de faibles armes; son courage n'est qu'une pétulance inutile pour lui-même, incommode pour les autres; les moutons sont encore plus timides que les brebis ; c'est par crainte qu'ils se rassemblent si souvent en troupeaux ; le moindre bruit extraordinaire suffit pour qu'ils se précipitent et se serrent les uns contre les autres : et cette crainte est accompagnée de la plus grande stupidité ; car ils ne savent pas fuir le danger ; ils semblent même ne pas sentir l'incommodité de leur situation ; ils restent où ils se trouvent, à la pluie, à la neige ; ils y demeurent opiniâtrement, et pour les obliger à changer de lieu et à prendre une route, il leur faut un chef, qu'on instruit à marcher
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le premier, et dont ils suivent tous les mouvements pas à pas. Ce chef demeurerait lui-même avec le reste du troupeau, sans mouvement , dans la même place , s'il n'était chassé par le berger ou excité par le chien commis à leur garde , lequel sait, en effet, veiller à leur sûreté , les défendre , les diriger, les rassembler, et leur communiquer les mouvements qui leur manquent.
Ce sont donc de tous les animaux quadrupèdes les plus stupides; ce sont ceux qui ont le moins de ressource et d'instinct; les chèvres, qui leur ressemblent à tant d'autres égards, ont beaucoup plus de sentiment : elles savent se conduire, elles évitent les dangers, elles se familiarisent aisément avec les nouveaux objets, au lieu que la brebis ne sait ni* fuir, ni s'approcher f quelque besoin qu'elle ait de secours , elle ne vient point à l'homme aussi volontiers que la chèvre; et, ce qui dans les animaux parait être le dernier degré de la timidité ou de l'insensibilité, elle se laisse enlever son agneau sans k défendre, sans s'irriter, sans résister, et sans marquer sa douleur par un cri différent du bêlement ordinaire.
Mais cet animal si chétif en lui-même, si dépourvu de sentiment, si dénué de qualités intérieures, est pour l'homme l'animal le plus- précieux, celui dont l'utilité est la plus immédiate et la plus étendue ; seul il pput suffire aux besoins de première nécessité;
il fournit tout à la fois de quoi se nourrir et^e vêtir, sans compter les avantages particuliers que Ton sait tirer du suif , du lait, de la peau et même des boyaux , des os et du fumier de cet animal , auquel ii semble que la nature n'ait , pour ainsi dire , rien accordé en propre , rien donné que pour le rendre à l'homme... Le jeune agneau cherche lui-même dans un nombreux troupeau, trouve et saisit la ma* melle de sa mère sans jamais se méprendre. L'on dit aussi que les moutons sont sensibles aux douceurs du chant, qu'ils paissent avec plus d'assiduité, qu'ils se portent mieux, qu'ils engraissent, au son du chalumeau» que la musique a pour eux des attraits. Mais l'on dit encore plus souvent, et avec plus de fondement, qu'elle sert au moins à charmer l'ennui du berger, et que c'est .à ce- genre de vie oisive et solitaire que Ton doit rapporter l'origine de cet art.