‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 32 sur 126 · U CHÈVRE · texte numérisé non relu

U CHÈVRE

Quoique les espèces dans les animaux soient toutes séparées par un intervalle que la nature ne peut franchir, quelques-unes semblent se rapprocher par un si grand nombre de rapports, qu*il ne reste, pour ainsi dire, entre elles que l'espace nécessaire pour tirer la ligne de séparation ; et lorsque nous comparons ces espèces voisines, et que nous les considérons relativement à nous , les unes se présentent comme des espèces de première utilité , et les autres semblent n'être que des espèces auxiliaires qui pourraient^ à bien des égards, remplacer les premières, et nous servir aux mêmes usages. L'âne pourrait presque remplacer le cheval; et de même, si l'espèce de la brebis venait à nous manquer, celle de la chèvre pourrait y suppléer. La chèvre fournit du lait comme la brebis, et même en plus grande abondance; elle donne aussi du suif en quantité : son poil , quoique plus rude que la laine, sert à faire de trèç* bonnes étoffes : sa peau vaut mieux que celle du mouton : la chair du chevreau approche assez de celle de l'agneau , etc. Ces espèces auxi-

liaires sont plus agrestes, plus robustes que les espèces principales ; Tâne et la chèvre ne demandent pas autant de soin que le cheval et la brebis ; partout ils trouvent à vivre, et broutent également les plantes de toute espèce, les herbes grossières, les

arbrisseaux chargés d'épines; ils sont moins affectés de Tintempérie du climat ; ils peuvent mieux se passer du secours de l'homme : moins ils nous appartiennent, plus ils semblent appartenir à la nature; et au lieu d'imaginer que ces espèces subalternes n'ont été produites que par la dégénération des espèces premières, au lieu de regarder l'âne comme un cheval dégénéré , il y aurait plus de raison de dire que le cheval est un âne perfectionné, que la brebis n'est qu'une espèce de chèvre plus délicate que nous avons soignée, perfectionnée, propagée pour notre utilité, et qu'en général les espèces les plus parfaites , surtout dans les animaux domestiques, tirent leur origine de l'espèce moins parfaite des animaux sauvages qui en approchent le plus , la

nature seule ne pouvant faire autant que la nature et Thomme réunis.

La chèvre a de sa nature plus de sentiment et de ressource que la brebis ; elle vient à Tbomme volontiers, elle se familiarise aisément, elle est sensible aux caresses et capable d'attachement ; elle est aussi plus forte , plus légère , plus agile et moins timide que la brebis; elle est vive, capricieuse et vagabonde. Ce n'est qu avec peine qu'on la conduit et qu'on peut la réduire en troupeau : elle aime à s'écarter dans les solitudes , à grimper sur les lieux escarpés , à se placer, et même à dormir sur la pointe des rochers et sur le bord des précipices; elle est robuste, aisée à nourrir; presque toutes les herbes lui sont bonnes, et il y en a peu qui l'incommodent. Le tempérament, qui dans tous les animaux influe beaucoup sur le naturel, ne parait cependant pas dans la chèvre différer essentiellement de celui de la brebis. Ces deux espèces d'animaux, dont l'organisation intérieure est presque entièrement semblable, se nourrissent, croissent et multiplient de la même manière, et se ressemblent encore par le caractère des maladies, qui sont les mêmes, à rexception de quelques-unes auxquelles la chèvre n'est pas sujette ; elle ne craint pas, comme la brebis, la trop grande chaleur; elle dort au soleil, et s*expose volontiers à ses rayons les plus vifs, sans en être incommodée, et sans que cette ardeur lui cause ni étourdissements,

Ô4 OEUVRES CHOlàîES DE BUFFON.

ni vertiges ; elle ne s'effraie point des orages , ne s'impatiente pas à Ta pluie; mais elle parait être sensible à la rigueur du froid. Les mouvements extérieurs, lesquels^ comme nous l'avons dit, dépendent beaucoup moins de la conformation du corps que de la force et de la variété des sensations relatives à l'appétit et au désir, sont par cette raison beaucoup moins métrés, beaucoup plus vifs dans la chèvre que dans la brebis. L'inconstance de son naturel se marque par l'irrégularité de ses actions; elle marche, elle s'arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s'approche, s'éloigne, se montre, se cache ou fuit, comme par caprice, et sans autre cause déterminante que la vivacité bizarrerie son sentiment intérieur ; et toute la souplesse des organes^ tout le nerf du corps, suffisent à peine à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements, qui lui sont naturels.

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