LE CHIEN
La grandeur de la taille , Télégance de la forme, la force du corps, la liberté des mouvements, toutes les qualités extérieures, ne sont pas ce qu'il y a de plus noble dans un être animé ; et comme nous pré- • ferons dans Thomme Tesprit à la figure, le courage à la force, les sentiments à la beauté, nous jugeons aussi que les qualités intérieures sont ce qu'il y a de plus relevé dans Tanimal ; c'est par elles qu'il difiFère de l'automate , qu'il s'élève au-dessus du végétal et s'approche de nous; c'est le sentiment qui ennoblit son être , qui le régit , qui le vivifie, qui commande aux organes, rend les membres actifs, fait naître le désir, et donne à la matière le mouvement progressif, la volonté, la vie.
La perfection de l'animal dépend donc de la perfection du sentiment; plus il est étendu, plus l'animal a de facultés et de ressources; plus il existe, plus il a de rapports avec le reste de l'univers : et lorsque le sentiment est délicat , exquis , lorsqu'il peut encore être perfectionné par l'éducation, l'ani-
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mal devient digne d'entrer en société avec rhomme; il sait concourir à ses desseins^ veiller à sa sûreté , Faider, le défendre ^ le flatter; il sait^ par des services assidus, par des caresses réitérées, se concilier son maître , le captiver, et de son tyran se faire un protecteur.
Le chien, indépendamment de la beauté de sa forme, de la vivacité, de la force, de la légèreté, a par excellence toutes lés qualités intérieures qui
peuvent lui attirer les regards de Thomme. Un naturel ardent, colère, même féroce et sanguinaire, rend le chien sauvage redoutable à tous les animaux, Qt cède dans le chien domestique aux sentiments les plus doux , au plaisir de s'attacher et au désir de plaire; il vient en rampant mettre aux pieds de son maître son courage, sa force, ses talents; il attend ses ordres pour en faire usage; il le consulte, il l'interroge, il le supplie; un coup d'œil suffit, il entend les signes de sa volonté : sans avoir, comme l'homme, la lumière de la pensée, il a toute la chaleur du sen-
timent; il a de plus que lui la fidélité , la constance dans ses affections; nulle ambition , nul intérêt, nul désir de vengeance , nulle crainte que celle de déplaire ; il est tout zèle , tout ardeur, et tout obéissance; plus sensible au souvenir des bienfaits qu'à celui des outrages, il ne se rebuta pas par les mauvais traitements ) il les subit, les oublie, ou ne s'en souvient que pour s'attacher davantage; loin de s'irriter ou de fuir, il s'expose de lui-même à de nouvelles épreuves; il lèche cette main, instrument de douleur, qui vient de le frapper; il ne lui oppose que la plainte , et le désarme enfin par la patience et la soumission.
Plus docile que l'homme , plus souple qu'aucun des animaux^ non -seulement le chien s'instruit en peu de temps , mais même il se conforme aux mouvements, aux manières, à toutes' les habitudes de ceux qui lui commandent; il prend le ton de la mai* son qu'il habite; comme les autres domestiques, il est dédaigneux chez les grands , et rustre à la campagne : toujours empressé pour son maître et prévenant pour ses seuls amis, il ne fait aucune attention aux gens indifférents, et se déclare contre ceux qui par état ne sont faits que pour importuner; il les connaît aux vêtements, à la voix, à leurs gestes, et les empêche d'approcher. Lorsqu'on lui a confié pendant la nuit la garde de la maison, il devient plus fier, et quelquefois féroce; il veille, il fait la ronde;
il sent de loin les étrangers ; et j pour peu qu'ils s'arrêtent ou tentent de franchir les barrières, il s'élance, s'oppose , et par des aboiements réitérés, des eflTorts et des cris de colère, il donne l'alarme, avertit et combat : aussi furieux contre les hommes de proie que contre les animaux carnassiers, il se précipite sur eux, les blesse , les déchire, leur ôte ce qu'ils s'efforçaient d'enlever ; mais, content d'avoir vaincu, il se repose sur les dépouilles, n'y touche pas, même pour satisfaire son appétit, et donne en même temps des exemples de courage, de tempérance et de fidélité.
On sentira de quelle importance cette espèce est dans l'ordre de la nature. En supposant un instant qu'elle n'eût jamais existé, comment l'honime aurait-il pu, sans le secours du chien, conquérir, dompter, réduire en esclavage les autres animaux? comment pourrait- il encore aujourd'hui découvrir, chasser, détruire les bêtes sauvages et nuisibles? Pour se mettre en sûreté, et pour se rendre maître de l'univers vivant, il a fallu commencer par se faire un parti parmi les animaux, se concilier avec douceur çt par caresses ceux qui se sont trouvés capables de s'attacher et d'obéir, afin de les opposer aux autres. Le premier art de l'homme a donc été l'éducation du chien , et le fruit de cet art la. conquête et la possession paisible de la terre.
La plupart des animaux ont plus d'agilité, plus de
vitesse y pius de force , et même plus de courage que rhomme ; la nature les a mieux munis y mieux ar> mes; ils ont aussi les sens, et surtout Todorat, plus parfaits. Avoir gagné une espèce courageuse et docile comme celle du chien , c'est avoir acquis de nouveaux sens et les facultés qui nous manquent. Les machines , les instruments que nous avons imaginés pour perfectionner nos autres sens, pour en augmenter l'étendue, n'approchent pas, même pour l'utilité, de ces machines toutes faites que la nature nous présente, et qui, en suppléant à l'imperfection de notre odorat, nous ont founti de grands et d'éternels moyens de vaincre et de régner ; et le chien , fidèle à l'homme, conservera toujours une portion de l'empire , un degré de supériorité sur les autres animaux; il leur commande, il règne lui-même à la tête d'un troupeau , il s'y fait mieux entendf e que la voix du berger; la sûreté, l'ordre et la discipline, sont les fruits de sa vigilance et de son activité; c'est un peuple qui lui est soumis, qu'il conduit, qu'il protège, «t contre lequel il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix.
• Mais c'est surtout à la guerre, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants, qu'éclate son courage , et que son intelligence se déploie tout entière : les talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre , dès que le son du cor et la voix du chasseur
ont donné le signal d'une guerre prochaine , brillant d'une àrdepr nouvelle, le chien marque sa joie par les plus vifs transports; il annonce par ses mouvements et par ses cris l'impatience de combattre et le désir de vaincre ; marchant ensuite en silence,, il cherche à reconnaître le pays, à découvrir, à surprendre l'ennemi dans son fort; il recherche ses traces , il les suit pas à pas, et par des accents différents indique le temps, là dislance, l'espèce, et même l'âge de celui qu'il poursuit.
Intimidé, pressé, désespérant de trouver son salut dans la fuite, l'animal se sert aussi de toutes ses facultés; il oppose la ruse à la sagacité; jamais les ressources de Tinstinct ne furent plus admirables : pour faire perdre sa trace , il va, vient et revient sur ses pas ; il fait des bonds ; il voudrait se détacher de la terre et supprimer les espaces; il franchit d'un saut les routes, les haies, passe à la nage les ruisseaux , les rivières ; mais, toujours poursuivi , et ne pouvant anéantir son corps, il cherche à en mettre un autre à sa place, il va lui-même troubler le repos d'un voisin plus jeune et moins expérimenté, le faire lever, marcher, fuir avec lui , et lorsqu'ils ont con^ fonda leurs traces, lorsqu'il croit l'avoir substitué à sa mauvaise fortune, il le quitte plus brusquement encore qu'il ne l'a joint, afin de le rendre seul l'objet et la victime de Tennemi trompé.
Mais le chien, par cette supériorité que donnent
l'exercice et rèducàlion » par cette finesse de sentiment qui n'appartient qu'à lui, ne perd pas l'objet de sa poursuite : il démêle les points communs , délie les nœuds du fil tortueux qui seul peut y conduire ; il voit de l'odorat tous les détours du labyrinthe, toutes les fausses routes où l'on a voulu l'égarer; et loin d'abandonner l'ennemi pour un indifférent, après avoir triomphé de la ruse, il s'indigne, il redouble d'ardeur, arrive enfin ^ l'attaque, et, le mettant à mort , étanche dans le sang sa soif et sa haine.
Le penchant pour la chasse ou la guerre nous est commun avec les animaux; l'homme sauvage ne sait que combattre et chasser. Tous les animaux qui aiment la chair , et qui ont de la force et des armes, chassent naturellement : le lion, le tigre, doit la force est si grande qu'ils sont sûrs de vaincre , chassent seuls et sans art ; les loups, les renards ; les chiens sauvages, se réunissent, s'entendent, s'aident, se relaient, et partagent la proie; et lorsque l'éducation a perfectionné ce talent naturel dans le chien domestique, lorsqu'on lui a appris à réprimer son ardeur, à mesurer ses mouvements, qu'on l'a accoutumé à une marche régulière, et à l'espèce de discipline nécessaire à cet art, il chasse avec méthode, et toujours avec succès.
Dans les pays déserts , dans les contrées dépeuplées, il y a des chiens sauvages, qui, pour les mœurs, ne diffèrent des loups que par la facilité qu'on
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trouve à les apprivoiser; ils se réunissent aussi en plus grandes troupes pour chasser et attaquer en force les sangliers, les taureaux sauvages, et même les lions et les tigres. En Amérique , ces chiens sauvages sont des races anciennement domestiques; ils y ont été transportés d'Europe, et quelques-uns, ayant été oubliés ou abandonnés dans ces déserts, s'y soot multipliés au point qu'ils se répandent par troupes dans les contrées habitées , où ils attaquent le bétail , et insultent même les hommes : on est donc obligé de les écarter par la force, et de les tuer comme les autres bêtes féroces; et les chiens sont tels, en efTat, tant qu'ils net^onnaissent pas les hommes : mais lorsqu'on les approche avec douceur, ils s'adoucissent, deviennent bientôt familiers, et demeurent fidèlement attachés à leurs maîtres; au lieu que le loup, quoique pris jeune et élevé dans les maisons, n'est doux que dans le premier âge, ne perd jamais son goût pour la proie , et se livre tôt ou tard à son penchant pour la rapine et la destruction.
On peut dire que le chien est le seul animal dont la fidélité soit à l'épreuve, le seul qui connaisse tou^ jours son maître et les amis de la maison ; le seul qui, lorsqu'il arrive un inconnu , s'en aperçoive, le seul qui entende son nom, et qui reconnaisse la voix domestique; le seul qui ne se confie point à lui-même; le seul qui, lorsqu'il a perdu son maître, et qu'il ne peut le retrouver, l'appellepar ses gémissements; le
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seul qui, dans un voyage long qu'il n'aura fait qu'une fois , se souvienne du chemin et retrouve la route; le seul enfin dont les talents naturels soient évidents et réducation toujours heureuse. Et de même que de tous les animaux le chien est celui dont le naturel esfcle plus susceptible d'impression, et se modifie le plus aisément par les causes morales , il est aussi de tous celui dont la nature est le plus sujette aux variétés et aux altérations causées par les influences physiques : le tempérament, les facultés, les habitudes du corps varient prodigieusement; la forme même n'est pas constante : dans le même pays un chien est très-différent d'un autre chien , et l'espèce est, pour ainsi dire, toute différente d'elle-même dans les différents climats. Si Ton considère que le chien du berger, malgré sa laideur et son air triste et sauvage, est cependant supérieur par l'instinct à tous les autres chiens , qu'il a un caractère décidé auquel l'éducation n'a point de part, qu'il est le seul qui naisse, pour ainsi dire, tout élevé, et que, guidé par le seul naturel , il s'attache de lui-même à la garde des troupeaux avec une assiduité, une vigilance, une fidélité singulières; qu'il les conduit avec une intelligence admirable et non communiquée; que ses talents font l'étonnement et le repos de son maître; tandis qu'il faut, au contraire, beaucoup de temps et de peine pour instruire les autres chiens, et les dresser aux usages auxquels on les destine , on se
cdnfinnerà dans l'opinion que ce chien est le vrai chien de la nature y celui qu'elle nous a donné pour la plus grande utilité, celui qui a le plus de rapport avec Tordre général des êtres vivants , qui ont mutuellement besoin les uns des autres ; celui enfin qu'on doit regarder comme la souche et le modèle de l'espèce entière.