‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 39 sur 126 · LE CHEVREUIL · texte numérisé non relu

LE CHEVREUIL

Le ce^f; CQjnme le plus noble des habitauts des bois, occupe dans les forêts les lieux ombragés par les cimes élevées des plus hautes futaies : le chevreuil, comme étant d'une espèce inférieure, se contente d'habiter sous des lambris plus bas, et se tient ordinairement dans le feuillage épais des plus jeunes taillis ; mais s'il a moins de noblesse, moins de force, et beaucoup moins de hauteur de taille , il a plus de grâce, plus de vivacité, et même plus de courage

que te cerf; il est plus gai , plus leste , plus éveillé ; sa forme est plus arrondie, plus élégante, et sa figure plus agréable ; ses yeux surtout sont plus beaux , plus brillants , et paraissent animés d'un sentiment plus vif; ses membres sont plus souples, ses mouvemenls plus prestes, et il bondit, sans effort, avec autant de force que de légèreté. Sa robe est toujours propre , soiji poil net et lustré; il ne se roule jamais

dans la fange comme le cerf, et ne se plaît que dans les pays les plus élevés , les plus secs, où Tair est le plus pur; il est encore plus rusé, plus adroit à, se dérober, plus difficile à suivre; il a plus de finesse, plus de ressource d'instinct : car, quoiqu'il ait le désavantage mortel de laisser après lui des impressions plus fortes, et qui donnent aux chiens plus d'ardeur et plus de véhémence d'appétit que Todeur du cerf, il ne laisse pas de savoir se soustraire à \e\ir poursuite par la rapidité de sa première courèe et par ses détours multipliés ; il n'attend pas pour employer la ruse que la force lui manque ; dès qu'il sent, au contraire , que les premiers efforts d'une fuite rapide ont été sans succès, il revient sur ses pas, retourne, revient encore , et lorsqu'il a confondu par ses mouvements opposés la direction de l'aller avec celle du retour, lorsqu'il a mêlé les émanations présentes avec les émanations passées, il se sépare de la terre par un bond, et, se jetant à côté, il se met ventre à terre, et laisse, sans bouger, passer près de lui la troupe entière de ses ennemis ameutés.

Il diffère du cerf et du daim par le naturel , par le tempérament, par les mœurs, et ausôi par presque toutes les habitudes de la nature : au lieu de se mettre en garde comme eux, et de marcher par grandes troupes, il demeure en famille; lé père, la ijfière et les petits vont ensemble, et on ne les voit jamais s'associer avec des étrangers.

LE LIÊYRE

Les petits lièvres ont les yeux ouverts en naissant. La mère les allaite pendant vingt jours, après quoi ils s'en séparent et trouvent eux-mêmes leur nourriture : ils ne s'écartent pas beaucoup les uns des autres, ni du lieu où ils sont nés; cependant ils virent solitairement , et se forment chacun un gîte à une petite distance, comme de soixante à quatrevingts pas : ainsi, lorsqu'on trouve un jeune levraut dans un endroit, on est presque sûr d'en trouver encore un ou deux autres aux environs. Ils paissent pendant la nuit plutôt que pendant le jour : ils se nourrissent d'herbes, de racines, de feuilles, de fruits, de graines, et préfèrent les plantes dont la sève est laiteuse >, ils rongent même Técorce des arbres pendant l'hiver, et il n'y a guère que l'aune et le tilleul auxquels ils ne touchent pas. Lorsqu'on en élève, on les nourrit avec de la laitue et des légumes; mais la chair de ces lièvres nourris est toujours de mauvais goût. Ils dorment ou se reposent au gîte pendant le jour, et ne vivent, pour ainsi dire, que la nuit : c'est pendant la nuit qu'ils se promènent et

qu'ils mangent; on les voit au clair de la lune jouer ensemble, sauter et courir les uns après les autres; mais le moindre mouvement, le bruit d'une feuille qui tombe , suffit pour les troubler ; ils fuient , et fuient chacun d'un côté diBFérent.

Les lièvres dorment beaucoup, et dorment les yeux ouverts ; ils n'ont point de cils aux paupières, et ils paraissent avoir les yeux mauvais : ils ont, comme par dédommagement, l'ouïe très-fine, et l'oreille d'une grandeur démesurée relativement à celle de leur corps ; ils remuent ces longues oreilles avec une extrême facilité ; ils s'en servent comme de gouvernail pour se diriger dans leur course, qui est si rapide qu'ils devancent aisément tous les autres animaux. Comme ils ont les jambes de devant beaucoup plus courtes que celles de derrière , il leur est plus commode de courir en montant qu'en descendant; aussi, lorsqu'ils sont poursuivis, commencent-ils toujours par gagner la montagne : leur mouvement dans leur course est une espèce de galop, une suite de saiîts très -prestes et très -pressés; ils marchent sans faire aucun bruit, parce qu'ils ont les pîeds couverts et garnis de poils, même par- dessous ; ce sont aussi peut-être les seuls animaux qui aient des poils au dedans de la bouche. Les lièvres ne vivent que sept à huit ans au plus ; et la durée de la vie est, comme dans les autres animaux , proportionnelle aux temps de l'entier développement du corps : ils prennent

presque tout leur accroissement en un an, et vivent environ sept fois un an. Ils passent leur vie dans la solitude et dans le silence , et l'on n'entend leur voix que quand on les saisit avec force , qu'on les tourmente ou qu'on les blessé : ce n'est point un cri aigre, mais une voix assez forte, dont le son est presque semblable à celui de la voix humaine. Ils ne sont pas aussi sauvages que leurs mœurs et leurs habitudes paraissent l'indiquer; ils sont doux et susceptibles d'une espèce d'éducation; on les apprivoise aisément, ils deviennent même caressants, mais ils ne s'attachent jamais assez pour devenir animaux domestiques ; car ceux mên es qui ont été pris tout petits et élevés dans là maison, dès qu'ils en trouvent l'occasion , se mettent en liberté et s'enfuient à la campagne. Comme ils ont foreille bonne, qu'ils s'asseyent volontiers sur leurs pattes de derrière, et qu'ils se servent de celles de devant comme de bras , on en a vu qu'on avait dressés à battre du tambour, à gesticuler en cadence, etc.

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