ANIMAUX CARNASSIERS
Quoique , en tout , ce qui nuit paraisse plus abondant que ce qui sert, cependant tout est bien^ parce que dans l'univers physique le mal concourt au bien, et que rien, en effet, ne nuit à la nature. Si nuire est détruire des être animés, fhomme, considéré comme faisant partie du système général de ces êtres, n'estil pas l'espèce la plus nuisible de toutes? Lui seul immole, anéantit plus d'individus vivants que tous les animaux carnassiers n'en dévorent. Ils ne sont donc nuisibles que parce qu'ils sont rivaux de l'homme, parce qu'ils ont les mêmes appétits, le même goût pour la chair, et que, pour subvenir à un besoin de première nécessité, ils lui disputent quelquefois une proie qu'il réservait à ses excès ; car nous sacriâons plus encore à notre intempérance que nous ne donnons à nos besoins. Destructeurs -nés des êtres qui nous sont subordonnés, nous épuiserions la nature, si elle n'était inépuisable, si, par
OEUVRES CHOISIES bE BUFFON. in
Une fécondité aussi graiide que notre déprédation, elle nç savait se réparer «Ue-mème et se renouveler^ Mais il est dans l'ordre que la n^ort serve à la vie , que la reproduclioa naisse de la destruction ; quel-: que grande y quelque prématurée que soit donc la dépense de l'homme et des. animaux carnassiers, le fonds , la quantité totale de substance vivante n'est point diminuée : et s'ils précipitent les destructions, ils hâtent en même temps des naissances nouvelles. Les animaux qui , par leur grandeur, figurent dans l'univers , ne font que la plus petite partie des substances vivantes; la terre fourmille de petits animaux. Chaque plante, chaque graine, chaque particule de matière organique contienjt des milliers d'atomes animés. Les végétaux paraissent être le premier fonds de la nature ; mais ce fonds de subsistance, tout abondant, tout inépuisable qu*il soit> suffirait à peine ati nombre encore plus abondant d'insectQS de toute espèce. Leur pullulalion, tout aussi nombreuse, et' souvent plus prompte que la reproduction des plantes , indique assez combien ils sont surabondants; car les plantes ne se reproduisent que tou« les ans , il faut une saison entière pour en former la graine, au lieu que dans les insectes, et surtout dans les plus petites^spèces, comme celle des pucerons, une seule saison suffit à plusieurs générations. Ils multiplieraient donc plus que les plantes, s'ils u'étaient détruits par d'autres animaux
IdÛ OEUVRES CHOISIES
dont ils paraissent être la pâture naturelle, comme les herbes et les graines semblent être la nimrritore préparée pour eux-mêmes. Aussi parmi les inscuotes y en a- 1- il beaucoup qui ne vivent que d'autres ia-» sectes ; il y en a même quelques espèces^ qui, comme les araignées, dévorent indifféremment les autres espèces et la leur : tous servent de pâture -aux oiseaux, et les oiseaux domestiques et sauvagetf nourrifssent l'bomme^ ou deviennent la proie des animaul carnassiers.
Ainsi la mort violente .est tin usage presque aussi nécessaire que la lei de la mort natirrelle ; ce sont deux moyens de destroetion et de renouvellement , donit Y un sert à entretenir la jeunesse perpéttfétfe de lai sature, et dont Tautre maintient Tordre de ses productions, et peut seul limiter le nembre dans les eâpècesi. Tous deux sont des effets dépendants des calices générales; chaque individu qui nait tombe de lui-même au boutiTun temps; ou, lorsqu'il est pirématurétnent détruit par les autres, c'est qu'il était Siurabondant. Eh! comlâen n'y en a-t-il pas de supprimés d*avance ! que de fleurs moissonnées au printemps! que de races éteintes au moment de leur naissance ! que de germes anéantis avant leurdéveloppement! L'homme et les animaux carnassiers ne vivent que d'individus tout formés, ou^d'in* dividus prêta à l'être ; la chair^ les œufs ^ tes grarms, les germes de toute espèce font leur nourriture
ordinaire ; cela seul peut borner Texubérance de la naturer. Oue Ton considéré un instant queti^u'une de ces espèces inférieures qui servent de pâture aux autres, celle des harengs, par exempfe ; ils viennent par milliers s'offrir à nos pêcheurs, et après avoir tfatirrî tou^ îes monétres des mers du Nord, i lé fburnië^ent encore à Id subsistance de tous les peuplés de rEurope pendant une partie de Tannée. Quellér puHttlartîdn prodigieus:e parmi ces animaux! et s*îf* n'étaieïrt en grande partie défhiîts par les autres , quelè sefaient les effets de cette immense ihultiplicatiûfi ! eu:x seuls couvriraient la surface entière de la mer; mais bientôt, se nuisant par le nombre, iteâe cotrompfraient, ifô se détruiralient eux-mêmes; faute de nourriture suffisante, leur fécondité dimi-' riiterrait, la contagion et la disette feraient ce que fait la consommation ; le nombre de ces animaux nef serait guère augmenté , et le nombre de ceux qui s'en notirrrssent serait diminué. Et comme l'on peut dire la ntiême chose de toutes les autres éspèceis , il est dottc nécessaire que les unes vivent siir les autres; et dès lors la mort violente des animaux est un tsage légitime, innocent, puisqu'il est fondé dans la nature , et qu'ils ne naissent qu'à cette condition'.