‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 44 sur 126 · LE RENARD · texte numérisé non relu

LE RENARD

Le renard est fameux par ses ruses , et mérite en partie sa réputation ; ce que le loup ne fait que par la farce, il le fait par adresse , et réussit plus souvent. Sdnscfaercher à combattre ni les chiens ni les bergers, sans attaquer les troupeaux, sans traîner les ca^ davres , il est plui^ sûr de vivre. Il emploie plus d'esr prit que de mouvement; ses ressources semblent ^tre en lui -môme; ce sont, comme Ton sait, celles qui manquent le moins. Fin autant que circonspect, ingénieux et prudent, même jusqu'à la patience, il varie sa conduite; il a des moyens de réserve qu'il sait n'employer qu'à propos. Il veille de près à sa conservation; quoique aussi infatigable, et même plus léger que le loup, il ne se fie pas entièrement à la vitesse de sa course; il sait se mettre en sûreté en se pratiquant un asile où il se retire dans les dangers pressants , où il s'établit, où il élève ses petits : il n'est point animal vagabond , mais animal domicilié.

Cette différence, qui se fait sentir même parmi les hommes, a de bien plus grands effets, et suppose de^

bien plus grandes causes parmi les animaux. L'idée seule du domicile présuppose une attention singulière sur soi-même; ensuite le choix du lieu, Tartde faire son manoir, de le rendre commode, d'en dérober l'entrée, sont autant d'indices d'un sentiment supérieur. Le renard en e^st doué, et tourne tout à son profit; il se loge au bord des bois, à portée des hameaux ; il écoute le chant des coqs et le cri des volailles; illes savoure de loin , il prend habilement son temps, cache son dessein et sa marche, se glissa, se traîne, arrive, et fait rarement des tentatives inutiles. S'il peut franchir les clôtures, ou passer pardessous, il ne perd pas un instant, il ravage la bassecoïkr, il y met tout à mort, se retire ensuite lestement en emportant sa proie, qu'il cache sous la mousse ou porte à son terrier; il revient quelques moments après en chercher une autre, qu'il einporte et cache de même , mais dans un autre endroit; ensuite une troisième^ une quatrième, etc., jusqu'à ce que le jour ou le mouvement dans la maison l'avertisse qu'il faut se retirer et ne plus revenir. H fait la même manœuvre dans les pipées et dans les boqueteaux où l'on prend les grives et les bécasses au lacet ; il devance le piqueur, va de très^ grand matin , et souvent plus d'une fois par- jour, visiter les lacets, les gluaux , emporte successivement les oiseaux qui se sont empêtrés, les dépose tous en différents endroits, surtout au bord des chemins, dans les ornières, sous de la

mousse, SOUS un genièvre, les y laisse quelquefois deux ou trois jours, et sait parfaitemeut les retrouver au besoin. Il chasse les jeunes levrauts en plaine , saisit quelquefois les lièvres au gîte, ne les manque jamais lorsqu'ils sont blessés, déterre les lapereaux dans les garennes , découvre les nids de perdrix , de cailles , prend la mère sur les œufs , et détruit une quantité prodigieuse de gibier. Le loup nuit plus au paysan , le renard nuit plus au genlilhomme.

Lâchasse du renard demande moins d'appareil que celle du loup ; elle est plus facile et plus amusante. Tous les chiens ont de la répugnance pour le loup ; tous les chiens, au contraire, chassent le renard volontiers, et même avec plaisir; car, quoiqu'il ait l'odeur très- forte , ils le préfèrent souvent au cerf, au chevreuil et au lièvre.

Pour détruire les renards, il est encore plus commode de tendre des pièges, où Ton met de la chair pour appât, un pigeon, une volaille vivante, etc. Je fis un jour suspendre à neuf pieds de hauteur, sur un arbre, les débris d'une halte de chasse, de la viande,

du pain, <ies os; dès la première nuit les renards s'étaient si fort exercés à sauter, que le terrain autour de l'arbre était battu comme une aire de grange. Le renard est aussi vorace que carnassier; il mange de tout avec une égale avidité, des œufs, du lait, du fromage, des fruits, et surtout des raisins : lorsque les levrauts et les perdrix lui manquent , il se rabat sur les rats, les mulots, les serpents, les lézards, les crapauds, etc.; il en détruit un grand nombre, c'est là le seul bien qu'il procure. Il est très- avide de miel : il attaque les abeilles sauvages, les guêpes, les frelons, qui d'abord tâchent de le mettre en fuite en le perçant de mille coups d'aiguillon ; il se retire, en effet, mais c'est en se roulant pour les écraser; et il revient si souvent à la charge , qu'il les oblige à abandonner le guêpier; alors il le déterre, et en mange le miel et la cire. Il prend aussi les hérissons, les roule avec ses pieds, et les force à s'étendre. Enfin il mange du poisson, des écrevisses, des hannetons, des sauterelles, etc.

Le renard a les sens aussi bons que le loup, le sentiment plus fin, et l'organe de la voix plus souple et plus parfait. Le loup ne se fait entendre que par des hurlements affreux ; le renard glapit, aboie, et pousse un son triste , seniblable au cri du paon ; il a des tons différents selon les sentiments différents dont il est affecté ; il a la voix de la chasse , l'accent du désir, le son du murmure , le ton plaintif de la tris-

iiS CHUVRES CHOISIES

tesse, le cri de la douleur, qu'il ne fait jamais enteudre qu'a» moment où il reçoit un coup de feu qui lui casse quelque membre; car il ne crie point pour tou'e autre blessure, et il^e laisse tuer à coups de bâton , comme le loup^ sans se plaindre, mais toujours en se défendant avec courage. Il mord dangereusement, opiniâtrement; et Ton est obligé de se servir d'un ferrement ou d'un bâton pour le faire démordre. Son glapissement est une espèce d'aboiement qui se fait par des sons semblables et très-précipilés. C'est ordinairement à la fin du glapissement qu'il donne un coup de voix plus fort, plus élevé, et semblable au cri du paon. En hiver, surtout pendant la neige et la gelée, il ne cesse tie donner de la voix , et il est, au contraire, presque muet en été. C'est dans cette saison que son poil tombe et se renou* velle ; l'on fait peu de cas de la peau des jeunes renards, ou des renards pris en été, La chair du renard est moins mauvaise que celle du loup; les chiens, et même les hommes en mangent en automne , surtout lorsqu'il s'est nourri et engraissé de raisins, et sa peau d'hiver fait de bonnes fourrures. Il a le sommeil profond , on l'approche aisément sans réveiller : lorsqu'il dort, il se met en rond comme les chiens; mais lorsqu'il ne fait que se reposer, il étend les jambes de derrière, et demeure étendu sur le ventre; c'est dans cette posture qu'il épie les oiseaux le long des baies. Ils ont pour lui une si grande antipathie,

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que dès qu'ils l'aperçoivent ils font un petit cri d avertissement ; les geais, les merles surtout, le conduisent du haut des arbres, répètent souvent le petit cri d'avis , et le suivent quelquefois à plus de deux ou trois cents pas.

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