‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 52 sur 126 · LA TAUPE · texte numérisé non relu

LA TAUPE

La laupe, sans être aveugle, a les yeux si petits," si couverts, qu'elle ne peut faire grand usage du sens de la vue. En dédommagement elle a le toucher délicat ; son poil est doux comme la soie ; elle a Fouïe très-fine, et de petites mains à cinq doigts , bien différents de Textrémilé des pieds des

autres animaux, et presque semblables aux mains de rhomme; beaucoup de force pour le volume de son corps , l'art de se mettre en sûreté, de se faire en un instant un asile , un domicile, la facilité de l'étendre et d'y trouver sans en sortir une abondante subsistance. Elle ferme l'entrée de sa retraite, n'en sort presque jamais qu'elle n'y soit forcée par Tabondance des pluies d'été lorsque l'eau la remplit, ou lorsque le pied du jardinier en affaisse le dôme.

Elle se pratique une voûte en rond dans les prairies, et assez ordinairement un boyau long dans les jardins , parce qu'il y a plus de facilité à diviser et à soulever une terre meuble et cultivée qu'un gazon ferme et tissu de racines ; elle ne demeure ni dans la fange ni dans les terrains durs, trop compactes ou

.trop pierreux : il lui faut une terre douce, fournie de racines succulentes, et surtout bien peuplée d'insectes et de vers, dont elle fait sa principale nourriture.

Comme les taupes ne sortent que rarenàent de leur domicile souterrain , elles ont peu d'ennemis, et échappent aisément aux animaux carnassiers : leur plus grand fléau est le débordement des rivières; on les voit dans les inondations fuir en nombre à la nage, et faire tous leurs efforts pour gagper les terres plus élevées ; mais la plupart périssent , aussi

. bien que leurs petits, qui restent dans les trous. Le domicile où elles font leurs petits mériterait une description particulière; il est fait avec une intellîgent'e singulière. Elles commencent par pousser, par élever la terre et former une voûte assez élevée ; elles laissent des cloisons , des espèces de piliers de distance en distance; elles pressent et battent la terre, la mêlent avec des racines et des herbes, et la rendent si dure et si solide par-dessus, que Teôu ne peut pénétrer la voûte à cause de sa convexité et de sa solidité; elles élèvent ensuite un tertre par- dessous, au sommet duquel elles ap-

portent de Therbe et des feuilles pour faire un lit à leurs petits ; dans cette situation , ils se trouvent au-dessus du niveau du terrain y et par conséquent à Tabri des inondations ordinaires , et en même temps à couvert de la pluie par la voûte qui recouvre le tertre sur lequel ils réposent. Ce tertre est percé tout autour de plusieurs trous en pente, qui descendent plus bas et s'étendent de tous côtés , comme autant de routes souterraines par où U mère taupe peut sortir et aller chercher la subsistance nécessaire à ses petits} ces sentiers souterrains sont fermes et battus, s'étendent à douze ou quinze pas, et partent tous du domicile comme des rayons d'un centre. On y trouve, aussi bien que sous la yoûte, des débris d'oignons de colchique, qui sont apparemment la première nourriture qu'elle donne à ses petits. On voit bien par cette disposition qu'elle ne sort jamais à une distance considérable de son domicile, et que la manière la plus simple et la plus sûre de la prendre avec ses petits est de faire autour une tranchée qui l'environne en en-< tier, et qui coupe toutes les communications ; mais comme la taupe fuit au moindre bruit, et quelle tâche d'emmener ses petits, il faut trois ou quatre homEQiBS qui, travaillant ensemble avec la bêche, enlèvent la motte tout entière ou fassent une tranchée presque dans un moment, et qui ensuite les saisissent ou les attendent aux issues.

LA CHAUYE-SOURIS

Quoique tout soit également parfait en soi, puisque tout est sorti des mains du Créateur, il est cependant, relativement à nous, des êtres accomplis, et d'autres qui semblent être imparfaits ou difformes. Les premiers sont ceux dont la figure nous parait agréable et complète, parce que toutes les parties sont bien ensemble , que le corps et les membres sont proportionnés, les mouvements assortis, toutes les fonctions faciles et naturelles. Les autres, qui nous paraissent hideux, sont ceux dont les qualités nous sont nuisibles, ceux dont la nature s'éloigne de la nature commune, et dont la forme est trop différente des formes ordinaires desquelles BOUS avons reçu les premières sensations , et tiré les idées qui nous servent de modèles pour juger. Un animal qui, comme la chauve- souris, est à demi quadrupède^ à demi volatile, et qui n'est en tout ni l'un ni l'autre, est, pour ainsi dire, un être monstre, en ce que , réunissant les. attributs de deux genres si différents, il ne ressemble à aucun des modèles que nous offrent les grandes classes de la nature. Il

n'est qu'imparfaitement quadrupède, et il esl encore plus imparfaitement oiseau. Un quadrupède doit avoir quatre pieds, un oiseau a deis plumes et des ailes ; dans la chauve-souris les pieds de devant

ne sont ni des pieds ni des ailes, quoiqu'elle s'en serve pour voler, et qu^elIe puisse aussi s'en servir pour se traîner : ce sont, en effet, des extrémités difformes, dont les os sont monstrueusement allonges, et réunis par une membrane qui n'est couverte ni de plumes, ni même de poils comme le reste du corps : ce sont des espèces d'ailerons, ou, si Ton veut, des pattes ailées, où l'on ne voit que l'ongle d'un pouce court, et dont les quatre autres doigts très- longs ne peuvent agir qu'ensemble, et n'ont point de mouvements propres ni de fonctions séparées : ce sont des espèces de mains dix fois plus grandes que les pieds, et en tout quatre fois plus longues que le corps entier de l'animal ; ce sont, en un mot, des parties qui ont plutôt l'air d'un caprice que d'une production régulière.

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