‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 62 sur 126 · L'ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

L'ÉLÉPHANT

L'éléphant est, si noua voulons ne pas nous compter, Tétre le plus considérable de ce monde ; il surpasse tous les animaux terrestres en grandeur, et il approche de Thomme par Tintelligence, autant du moins que la matière peut approcher de Tesprit. L'éléphant, le chien, le castor et le singe sont de tous les êtres animés ceux dont l'instinct est le plus admirable : mais cet instinct , qui n'est que le produit de toutes les facultés, tant intérieures qu'extérieures, de l'animal, se manifeste par des résultats bien différents dans chacune de ces espèces. Le chien est naturellement, et lorsqu'il est livré à lui seul, aussi cruel, aussi sanguinaire que le loup; seulement il s'est trouvé dans cette nature féroce un point flexible, sur lequel nous avons appuyé ; le naturel du chien ne diffère donc de celui des autres

animaux de proie que par ce point sensible, qui le rend susceptible d'aflFection et capable d'attachement ; c'est de la nature qu'il tient le germe de ce sentiment, que l'homme ensuite a cultivé, nourri , développé, par une ancienne et constante société avec cet animal, qui seul en était digne; qui, plus susceptible , plus capable qu'un autre des impressions étrangères, a perfectionné dans le commerce toutes ses facultés relatives. Sa sensibilité, sa docilité, son courage, ses talents, tout, jusqu'à ses manières, s'est modifié par l'exemple, et modelé sur les qualités de son maître. L'on ne doit donc pas lui accorder en propre tout ce qu'il paraît avoir ; ses qualités les plus relevées, les plus frappantes, sont empruntées de nous; il a plus d'acquis que les autres animaux, parce qu'il est plus à portée d'acquérir; que, loin d'avoir comme eux de ta répugnance pour l'homme, il a pour lui du penchant ; que ce sentiment doux , qui n'est jamais muet, s'est annoncé par l'envie de plaire, et a produit la docilité, la fidélité, la soumission constante, et en même temps le degré d'attention nécessaire pour agir en conséquence et toujours obéir à propos.

Le singe est docile autant qu'extravagant; sa nature est en tout point également revêche ; nulle sensibilité relative, nulle reconnaissance des bons traitements, nulle mémoire des bienfaits ; de l'éloi-

gnement pour la société de l'homme, de Thorreur pour la contrainte , du penchant à toute espèce de mal, ou , pour mieux dire , une forte propension à faire tout ce qui peut nuire ou déplaire. Mais ces défauts réels sont compensés par des perfections apparentes; il est extérieurement conformé comme l'homme; il a des bras, des mainï, des doigts : l'usage seul de ces parties le rend supérieur pour l'adresse aux autres animaux, et les rapports qu'elles lui"^ donnent avec nous par la similitude dès mouvements et par la conformité des actions, nous plaisent, nous déçoivent , et nous font attribuer à des qualités intérieures ce qui ne dépend que de la forme des membres.

Le castor, qui paraît être fort au-dessous du chien et du singe par les facultés individuelles, a cependant reçu de la nature un don presque équivalent à celui de la parole; il se fait entendre à ceux de son espèce, et si bien entendre, qu'ils se réunissent en société , quils agissent de concert, qu'ils entreprennent et exécutent de grands et longs travaux en commun ; et cet amour social , aussi bien que le produit de leur intelligence réciproque, ont plus de droit à notre admiration que l'adresse du singe et la fidélité du chien.

Le chien n'a donc que de l'esprit (qu'on me permette, faute de termes, de profaner ce nom); le chien, dis-je, n'a donc que de l'esprit d'emprunt;

lé singe n'en a que l'apparence ^ et le castor n'a du sens que pour lui seul et les siens. L'éléphant leur est supérieur à tous trois : il réunit leurs qualités les pius^émin^ntes. La main est le principal organe de l'adresse du singe; l'éléphant, au moyen de sa trompe f qui lui sert de bras et de main, et avec

laquelle il peut enlever et saisir les plus petites choses comme les plus grandes, les porter à sa bouche, les poser sur son dos, les tenir embrassées, ou les lancer au loin, a donc le même moyen d'adresse que le singe, en même temps il a la docilité du chien; il est, comme lui, susceptible de reconnaissance, et capable d'un fort attachement ; il s'accoutume aisément à l'homme , se soumet moins par la force que par les bons traitements , le sert avec zèle, avec fidélité, avec intelligence, etc. Enfin l'éléphant, comme le castor, aime la société de ses semblables, il s'en fait entendre; on les voit souvent se rassembler, se disperser, agir de concert , et s'ils n'édifient rien , s'ils ne travaillent point en commun,

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ce n'«8t peut-être que faute d'a^ssez d'espace et de tranquillité : car les hommes se sont très-ancien** nement multipliés dans toutes les terres qu'habite l'éléphant; il vit donc dans l'inquiétude ,• et n'est nulle part paisible possesseur d'un espace assez grand, assez libre pour s'y établir à' demeure. Nous avons vu qu'il faut toutes ces conditions et tous ces avantages pour que les talents du castor se manifestent, et que partout où les hommes se sont habitués, il perd son Industrie et cesse d'édifier. Chaque être dans la nature a son prix réel et sa valeur relative; si l'on veut juger au juste de l'un et de l'autre dans l'éléphant, il faut lui accorder au moins l'intelligence du castor, l'adresse du singe, le sentiment du chien, et y ajouter ensuite les avantages particuliers, uniques, de la force, de la grandeur, et de la longue durée de la vie ; il ne faut pas oublier ses armes ou ses défenses, avec lesquelles il peut percer et vaincre le lion ; il faut se représenter que sous ses pas il ébranle la terre ; que de sa maiq il arrache des arbres; que d'un coup de son corps il fait brèche dans un mur; que, terrible par la force, il est encore ' invincible par la seule résistance de sa masse, par l'épaisseur du cuir qui la couvre ; qu'il jpent porter sur son dos une tour armée en guerre et chargée de plusieurs hommes; que seul il fait mouvoir des machines, et transporte des fardeaux que six chevaux ne pourraient remuer ; qu'à cette force prodi-

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gieuse il joint encore le courage, la prudence, le sang-froid, Tobéissance exacte; qu'il conserve de la modération, même dans ses passions les plus vives; que dans la colère il ne méconnaît pas ses amis; qu'il n'attaque jamais que ceux qui l'ont offensé ; qu'il se souvient des bienfaits aussi longtemps que des injures; que, n'ayant nul goût pour la chair et De se nourrissant que de végétaux , il n'est pay né l'ennemi des autres animaux ; qu]enfin il est aimé de tous, puisque tous le respectent et n'ont nulle raison de le craindre.

Dans l'état sauvage, l'éléphant n'est ni sangui- ' naire, ni féroce; il est d'un naturel doux, et jamais il ne fait abus de ses armes ou de sa force; il ne les emploie; il ne les exerce que pour se défendre luimême ou pour protéger ses semblables : il a les mœurs sociables ; on le voit rarement errant et solitaire; il marche ordinairement de compagnie; le plus âgé conduit la troupe, le second d'âge la fait aller et marche le dernier; les jeunes et les faibles sont au milieu des autres; les mères portent leurs petits et les tiennent embrassés de leur trompe ; ils ne gardent cet ordre que dans les marches périlleuses, lorsqu'ils vont paître sur des terres cultivées ; ils se promènent bu voyagent avec moins de précaution dans les forêts et dans les solitudes, sans cependant se séparer absolument, ni même s'écarter assez loin pour être hors de portée des secours etties

avertissements : il y en a néanmoins quelques-uns qui s'égarent ou qui traînent après les autres, et ce sont les seuls que les chasseurs osent attaquer; car il faudrait une petite armée pour assaillir la troupe entière, et Ton ne pourrait la vaincre sans perdre beaucoup de monde. Il serait même dangereux de leur faire la moindre injure; ils vont droit à l'offenseur, et quoique la masse de leur corps soit très-pesante, leur pas esj. si grand, qu'ils atteignent aisénient l'homme le plus léger à Ja course : il^ le percent de leurs défenses ou le. saisissent avec la trompe, le lancent comme une pierre, et achèvent de le. tuer en le foulant aux pieds; mais ce n'est que lorsqu'ils sont provoqués qu'ils font ainsi main basse sur les hommes, ils ne font aucun mal à ceux qui ne les cherchent pas : cependant , comme ils. sont susceptibles et délicats sur le fait des injures^, il est bon d'éviter leur rencontre; et les voyageurs qui fréquentent leur pays allument de grands feux la nuit, et battent de la caisse pour les empêcher d'approcher. On prétend que, lorsqu'ils ont une fois été attaqués par les hommes, ou qu'ils sont tombés dans quelque embûche, ils ne l'oublient jamais, et qu'ils cherchent à se venger en toute occasion^ comme ils ont t'odo* rat excellent, et peut-être plus parfait qu'aucun des animaux, à cause de la grande étendue de leur nez, l'odeur de l'homme les frappe de très-loin ; ils pourraient aisément le suivre à la piste. Les anciens ont

écrit que les éléphants arrachent Therbe des endroits où le chasseur a passé, et qu'ils se la donnent de main en main, pour que tous soient informés du passage et de la marche de l'ennemi. Ces animaux aiment le bord des fleuves , les profondes vallées, les lieux ombragés et les terrains humides; ils ne peuvent se passer d'eau, et la troublent avant que de la boire; ils en remplissent souvent leur trompe, soit pour la porter à leur bouche, ou seulement pour se rafraîchir le nez, et s'amuser en la répandant à flots, ou l'aspergeant à la ronde : ils ne peuvent supporter le froid, et souffrent aussi de Texcès de la chaleur; car^ pour éviter la trop grande ardeur du soleil, ils s'enfoncent autant qu'ils peuvent dans les profondeurs des forêts les plus sombres ; ils se mettent aussi assez souvent dans l'eau ; le volume énorme de leur corps leur nuit moins qu'il ne leur aide à nager ; ils enfoncent moins dans l'eau que les autres animaux , et d'ailleurs la longueur de leur trompe , qu'ils redressent en haut, et par laquelle ils respirent, leur ôte toute crainte d'être submergés.

Leurs aliments ordinaires sont des racines, des herbes, des feuilles et du bois tendre; ils mangent aussi des fruits et des grains ; mais ils dédaignent la chair et le poisson ; lorsque l'un d'entre eux trouve quelque part un pâturage abondant , il appelle les autres, et les invite à venir manger avec lui. Comme il leur faut une grande quantité de fourrage, ils

changent souvent de lieu; et lorsqu'fls arrivent à des terres enseraencéesi ils y font un dégât prodigieux ; leur corps étant d'un poids énorme ^ ils écachent et détruisent dix fois plus de plantes avec leurs pieds qu'ils n'en consomment pour leur nourriture, laquelle peut monter à cent cinquante livres d'herbe par jour; n'arrivant jamais qu'en nombre, ils dévastent donc une campagne en une heure. Aussi les Indiens et les Nègres cherchent tous les moyens de prévenir leur visite et de les détourner, en faisant de grands bruits, de grands feux autour de leurs terres cultivées; souvent, malgré ces précautions, les éléphants viennent s'en emparer, en chassent le bétail domestique, font fuir les hommes, et quel-' quefois renversent de fond en <îomble leurs minces habitations. Il est difficile de les épouvanter, et ils ne sont guère susceptibles de crainte; la seule chose qui les surprenne et puisse les arrêter, sont les feux d'artifice, les pétards qu'on leur lance, et dont l'effet subit et promptement renouvelé les saiâit, et leur fait quelquefois rebrousser chemin. On vient très -rarement à bout de les séparer les uns des autres ; car ordinairement ils prennent tous ensemble le môme parti d'attaquer, de passer indifféremment, ou de fuir.

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