‹ Œuvres choisies de BuffonChapitre 63 sur 126 · FACULTÉS DE L'ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

FACULTÉS DE L'ÉLÉPHANT

Maintenant examinons en détail les facultés de l'individu, les sens, les mouvements, la grandeur, la force, l'adresse, l'intelligence, etc. L'éhéphant a les yeux très-petits relativement au volume de son corps, mais ils sont brillants et spirituels; et ce qui les distingue de ceux de tous les autres animaux , c'est l'expression pathétique du sentiment et la conduite presque réfléchie de tous leurs mouvements ; il les tourne lentement et avec douceur vers son maître ; il a pour lui le regard de Tâmitié, celui de l'attention lorsqu'il parle, le coup d'oeil de Tintelligence quand il Ta écouté, celui de la pénétration lorsqu'il veut le prévenir; il semble réfléchir, délibérer, penser, et ne se déterminer qu'après avoir examiné et regardé à plusieurs fois et sans précipitation, sans passion, les signes auxquels il doit obéir. Les chiens, dont les yeux ont beaucoup d'expression, sont des animaux trop vifs pour qu'on puisse distiiifguer aisément les nuances successives de leurs sensations; msnis comme l'éléphant est naturellement grave et modéré, on lit, pour ainsi dire, dans ses yeux , dont les mouvements se succèdent lentement, l'ordre et la suite de ses affections intérieures.

Jl a l'ouïe très-bonne, et cet organe est, à l'extérieur, comme celui de l'odorat, plus marqué dans

l'éléphant que dans aucun autre animal; ses oreilles sont très-grandes, beaucoup plus longues, même à proportion du corps, que celles de l'âne, et aplaties contre la tète comme celles de Thompie : elles sont ordinairement pendantes; mais il les relève ^t les remue avec une grande facilité ; elles lui servent à essuyer ses yeux, à les préserver de Tincommodité de la poussière et des mouches. Il se délecte au son des instruments, et parait aimer la musique ; il apprend aisément à marquer la mesure, à. se remuer en. cadence, et à joindre à propos quelques accents au bruit des , tambours et.au son des trompettes. Son odorat est exquis , et il aime avec passion les parfums de toute espèce, et surtout les fleurs odorantes; il les choisit, il les cueille une à une, il en fait des bouquets, et après en avoir savouré l'oçleur, il les porte à sa bouche, et semble les goûter ; la fleur d'oranger est un de ses mets les plus délicieux ; il dépouille avec sa trompe un oranger de toute sa verdure, et en mange les fruits, les fleurs, les feuilles, et jusqu'au jeune bois. Il choisit dans les prairies les plantes odoriférantes, et dans les bois il préfère les cocotiers, les bananiers, les palmiers, les sagous : et comme ces arbres sont moelleux et tendres, il en mange non-seulement les feuilles et les fruits, mais même les branches , le tronc et les racines ; car, quand il ne peut arracher ces arbres avec sa trompe, il les déracine avec ses défenses.

A regard du sens du toucher, il ne Ta, pour ainsi dire, que dans la trompe; mais il est aussi délicat, aussi distinct dans cette espèce de main que dans celle de Thomme. Cette trompe, composée de membranes, de nerfs et de muscles, est en même temps un membre capable de mouvement et un organe de isentiment; Tanimal peut non-sôulement ta remuer, la fléchir, mais il peut 1^ raccourcir, l'allonger, la courber, et la tourner en tout sens ; l'extrémité de la trompe est terminée par un rebord qui s'allonge par le dessus en forme de doigt ; c'est par le moyen de ce rebord et de celte espèce de doigt que l'éléphant fait tout ce que nous faisons avec les doigts : il ramasse à terre les plus petites pièces de monnaie, il cueille les herbes et les fleurs en les choisissant une à une; il dénoue les cordes, ouvre et ferme les portes en tournant les clefs et pouissant les verrous ; il apprend à tracer dés caractères réguliers avec un instrument aussi petit qu'une plume. On ne peut même disconvenir que cette main de l'éléphant n'ait plusieurs avantages sur la nôtre; elle est d'abord, comme on vient de le voir, également flexible , et tout aussi adroite pour saisir, palper en gros, et toucher en détail. Toutes ces opérations se font par le moyen de l'appendice en manière de doigt situé à la partie supérieure du rebord qui environne l'extrémité de la trompe, et laisse dans le milieu une concavité faite en Forme de tasse, au fond de laquelle

se trouvent les deux orifices des conduits communs de l'odorat et de la respiration. L'éléphajit a donc le nez dans la main, et il est le maître de joindre la puissance de ses poumons à l'action de ses doigts, et d'attirer par une forte succion les liquides, ou d'enlever des corps solides très-pesants en appliquant à leur surface le rebord de sa trompe , et faisant un vide au dedans par aspiration^

La délicatesse du toucher, la finesse de Tjodorat, la facilité du mouvement, et la puissance de la succion , se trouvent donc à l'extrémité du nez de Téléphant. De tous les instruments dont la nature a si libéralement mui^i ses productions chéries, la trompe est peut-être le plus complet et le plus admirable ; c'est non-seulement un instrument organique, mais un triple sens, dont les fonctions réunies et combinées sont en même temps la cause, et produisent les effets de cette intelligence et de ces facultés qui distinguent l'éléphant, et l'élèvent au-dessus de tous les animaux. Il est moins sujet qu'aucun autre aux erreurs du sens de la vue , parce qu'il les rectifie promptement par le sens du toucher, et que se servant de sa trompe comme d'un long bras pour toucher les corps au loin , il prend , comme nous, "des idées nettes de la distance par ce moyen ; au lieu que les autres animaux (à l'exception du singe et de quelques autres, qui ont des espèces de bras et de mains) ne peuvent acquérir ces mêmes idées qu'en

parcourant l'espace avec leurs corps. Par un seul et même membre , l'éléphant sent, aperçoit, et juge plusieurs choses à la fois ; or une sensation multiple équivaut en quelque sorte à la réflexion : donc, quoique cet animal soit, ainsi que tous les autres, privé de la puissance de réfléchir, comme ses sensations se trouvent combinées dans l'organe même, qu'elles sont contemporaines, et, pour ainsi dire, indi?ises les unes avec les autres, il n'est pas étonnant qu'il ait de lui-même des espèces d'idées, et qu'il acquière en peu de temps celles qu'on veut lui transmettre. La réminiscence doit être ici plus parfaite que dans aucune autre espèce d*animal, car la mémoire tient beaucoup aux circonstances des actes, et toute sensation isolée, quoique très-vive, ne laisse aucune trace distincte ni durable; mais plusieurs sensations combinées et contemporaines font des impressions profondes et des empreintes étendues ; en sorte que , si l'éléphant ne peut se rappeler une idée par le seul toucher, les sensations voisines et accessoires de l'odorat et de la force de succion, qui ont agi en même temps que le toucher, lui aident à s'en rappeler le souvenir. Dans nous-mêmes, la meilleure manière de rendre la mémoire fidèle est de se servir successivement de tous nos sens pour considérer un objet; et c'est faute de cet usage combiné des sens que l'homme oublie plus de choses qu'il n'en retient.

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