LE LAMA
Le Pérou est le pays natal, la vraie patrie des lamas : on les conduit, à la vérité, dans d'autres provinces , comme à la Nouvelle - Espagne , mais c'est plutôt pour la curiosité que pour l'utilité ; au lieu que dans toute l'étendue du Pérou, depuis Potosi jusqu'à Caracas, ces animaux sont en très^grand nombre : ils sont aussi de la plus grande nécessité ; ils font seuls toute la richesse des Indiens , et contribuent beaucoup à celle des Espagnols. Leur chair est bonne à manger; leur poil est une laine fine dun excellent usage ; et pendant toute leur vie ils servent constamment à transporter toutes les denrées du pays ; leur charge ordinaire est de cent cinquante livres , et les plus forts en portent jusqu'à deux cent cinquante ; ils font des voyages assez longs dans des pays impraticables pour tous les autres animaux ; ils marchent assez lentement, et ne font que quatre ou cinq lieues par jour; leur démarche est grave et ferme, leur pas assuré ; ils descendent des ravines précipitées , et surmontent des rochers escarpés où les hommes mêmes ne peuvent les accompagner; ordinairement
ils marchent quatre ou cinq jours de suite, après quoi ils veulent du repos , et prennent d'eux-mêmes un séjour de vingt-quatre ou trente heures avant de se remettre en marche. On les occupe beaucoup au transport des riches matières que Ton tire des mines du Potosi : Bolivar dit que de son temps on employait à ce travail trois cent mille de ces animaux.
Leur accroissement est assez prompt, et leur vie n'est pas bien longue ; ils sont en pleine vigueur depuis trois ans jusqu'à douze, et ils commencent ensuite à dépérir, en sorte qu'à quinze ils sont entièrement usés. Leur naturel paraît être modelé sur celui des Américains ; ils sont doux et flegmatiques, et font tout avec poids et mesuré : lorsqu'ils voyagent et qu'ils veulent s'arrêter pour quelques instants, ils plient les genoux avec la plus grande précaution , et baissent le corps en proportion , afin d'empêcher leur charge de tomber ou de se déranger ; et dès qu'ils entendent le coup de sifflet de leur conducteur,
ils se relèvent ayec les mêmes précautions et se remettent en marche : ils broutent chemin faisant, et partout où ils trouvent de Therbe ; mais jamais ils ne mangent la nuit , quand même ils auraient jeûné pendant le jour ; ils emploient ce temps à ruminer : ils dorment appuyés sur la poitrine ^ les pieds repliés sous le ventre , et ruminent aussi dans cette situation. Lorsqu'on les excède de travail et qu'ils succombent une fois sous le faix , il n'y a nul moyen de les faire relever : on les frappe inutilement ; ils s'obstinent à demeurer au lieu même où ils sont tombés ; et si on continue de les maltraiter, ils se désespèrent et se tuent, en battant la terre à droite et à gauche avec leur tête. Ils ne se défendent ni des pieds ni des dents, et n'ont, pour ainsi dire, d'autres armes que celles de l'indignation ; ils crachent à la face de ceux qui les insultent, et l'on prétend que cette salive qu'ils lancent dans la colère est acre et mordicante au point de faire lever des ampoules sur la peau.
Ces animaux si utiles, et même si nécessaires dans le pays qu'ils habitent, ne coûtent ni entretien ni nourriture; comme ils ont le pied fourchu, il n'est pas nécessaire de les ferrer ; la laine épaisse dont ils sont couverts dispense de les bâter; ils n'ont besoin ni de grain, ni d'avoine, ni de foin; l'herbe verte qu'ils broutent eux-mêmes leur suffit, et ils n'en prennent qu'en petite quantité : ils sont encore plus
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sobres sur la boisson ; ils s'abreuvent de leur salive, qui, dans cet animal, est plus abondante que dans aucun autre.
Les pacos ou vigognes sont aux lamas une espèce succursale^ à peu près comme l'âne l'est au cheval; ils sont plus petits et moins propres au service, mais plus utiles par leurs dépouilles; la longue et fine laine dont ils sont couverts est une marchandise de luxe aussi chère , aussi précieuse que la soie ; on en fait de très-beaux gants, de très-bons bas ^ d'excellentes couvertures, et des tapis d'un très -grand prix.