LE RENNE
Le renne est devenu domestique chez le dernier des^ peuples; les Lapons n'ont pas dautre bétail. Dans ce climat glacé , qui ne reçoit du soleil que des rayons obliques , où la nuit a sa saison comme le jour, où la neige couvre la terre dès le commencement de l'automne jusqu'à la fin du printemps; où la ronce, le genièvre et la mousse font seuls la verdure de Tété, Thomme pouvait- il espérer de nourrir des troupeaux? Le cheval, le bœuf, la brebis, tous nos autres animaux utiles, ne pouvant y trouver leur subsistance, ni résister à la rigueur du froid, il a fallu chercher, parmi les hôtes des forêts, l'espèce la moins sauvage et la plus profitable ; les Lapons ont fait ce que nous ferions nousmêmes si nous venions à perdre notre bétail : il faudrait bien alors, pour y suppléer, apprivoiser les cerfs, les chevreuils de nos bois, et les rendre animaux domestiques; et je suis persuadé qu'on en viendrait à bout, et qu'on saurait bien en tirer autant d'utilité que les Lapons en tirent de leurs rennes. Nous devons sentir par cet exemple jus-
qu'où s'étend pour nous la libéralité de la nature; nous n'usons pas à beaucoup près de toutes les richesses qu'elle nous ofiFre , le fonds en est bien plus immense que nous ne l'imaginons : elle nous a doD&é le cheval , le bœuf, la brebis , tous nos autres animaux domestiques , pour no|Us servir, nous Bourrir, nous vêtir; et elle a encore des espèces de réserve qui pourraient suppléer à leur défaut, et qu'il ne tiendrait qu^'à nous d'assujettir et de faire servir à nos besoins. L'homme ne sait pas assez
ce que peut la nature, ni ce qu'il peut sur elle : au lieu de la rechercher dans ce qu'il ne connaît pas , il aime mieux en abuser dans tout ce qu'il en connaît.
En comparant les avantages que les Lapons tirent du renne apprivoisé avec ceux que nous retirons de nos animaux domestiques , on verra que cet animal en vaut seul deux ou trois : on s'en sert , comme du cheval, pour tirer des traîneaux, des voitures; il
marche avec bien plus de diligence et de légèreté, fait aisément trente lieues par jour, et court avec autant d'assurance sur la neige' g^lée que sur une pelouse. La femelle donne du lait plus substantiel et plus nourrissant que celui de la vache; la chair de cet animal est très-bonne à manger; son poil fait une excellente fourrure , et la peau passée devient un cuir très- souple et très -durable: ainsi le renne donne seul tout ce que nous tirons du cheval ^ du bœuf et de la brebis.
Le bois du renne , beaucoup plus grand , plus étendu, et divisé en un bien plus grand nombre de rameaux que celui du cerf, est une espèce de singularité admirable et monstrueuse : la nourriture de cet animal pendant Thiver est une mousse blanche qu'il sait trouver sous les neiges épaisses en les fouillant avec son bois, et les détournant avec ses pieds; en été, il vit de boutons et de feuilles d'arbres ^ plutôt que d'herbes, que les rameaux de son bois avancés en avant ne lui permettent pas de brouter aisément : il court sur la neige , et enfonce peu à cause de la largeur de ses pieds. Ces animaux sont doux : on en fait des troupeaux qui rapportent beau-' coup de profit à leur maitre; le lait, la peau, les nerfs, les os, les cornes des pieds, le bois, le poil , la chair, tout en est bon et utile.