POUR SES POUSSINS
Cette mère qui a montré tant d'ardeur pour couver, qui a couvé avec tant d'assiduité, qui a soigné avec tant d'intérêt des embryons qui n'existaient point encore pour elle, ne se refroidit pas lorsque ses poussins sont éclos ; son attachement, fortifié par la vue de ces petits êtres qui lui doivent la naissance ,
s'accrott encore tous les jours par les nouveaux soins qu'exige leur faiblesse : sans cesse occupée d'eux , elle ne cherche de la nourriture que pour eux ; si elle n'en trouve point, elle gratte la terre avec ses ongles pour lui arracher les aliments qu'elle recèle
dans son sein^ et elle s'en prive en leur faveur : elle les rappelle lorsqu'ils s'égarent , les met sous ses ailes à Tabri des intempéries j et les couve une seconde fois; elle se livre à ces tendres soins avec tant d'ardeur et de souci , que sa constitution en est sensiblement altérée, et qu'il est facile de distinguer de toute autre poule une mère qui mène ses petits, soit à ses plumes hérissées et à ses ailes traînantes , soit au son enroué de sa voix, et à ses différentes inflexions toutes expressives, et ayant toutes une forte empreinte de sollicitude et d'affection maternelle.
Mais si elle s'oublie elle-même pour conserver ses petits , elle s'expose à tout pour les défendre : paraît-il un épervier dans l'air, cette mère si faible, si timide, et qui, en toute autre circonstance, chercherait son salut dans la fuite, devient intrépide par tendresse; elle s'élance au-devant de la serre redoutable, et par ses crisL redoublés, ses battements d'ailes et son audace, elle impose souvent à l'oiseau carnassier, qui , rebuté d'une résistance imprévue, s'éloigne et va chercher une proie plus facile. Elle paraît avoir toutes les qualités du bon cœur ; mais ce qui ne fait pas autant d'honneur au surplus de son instinct, c'est que, si par hasard on lui a donné à couver des œufs de cane ou de tout autre oiseau de rivière, son affection n'est pas moindre pour ces étrangers qu'elle le serait pour ses propres poussins : elle ne voit pas qu'elle n'est que leur nourrice
OU leur bonne, et non pas leur mère; et lorsqu'ils vont, guidés par la nature , s'ébattre ou se plonger dans la rivière voisine , c'est un spectacle singulier de voir la surprise, les inquiétudes , les transes de cette pauvre nourrice, qui se croit encore mère, et qui , pressée du désir de les suivre au milieu des eaux, mais retenue par une répugnance invincible pour cet élément, s'agite incertaine sur le rivage, tremble et se désole, voyant toute sa couvée dans un péril évident, sans oser lui donner du secours.