LE PAON
Si l'empire appartenait à la beauté, et non à la force, le paon serait sans contredit le roi des oiseaux; il n'en est point sur qui la nature ait versé ses trésors avec plus de profusion : la taille grande, le port imposant, la démarche fière, la figure noble, les proportions du corps élégantes etsveltes, tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné. Une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches
couleurs , orne sa tète et l'élève sans la charger : son incomparable plumage semble réunir tout ce qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais des
plus belles fleurs , tout ce qui les éblouit dans les reflets pétillants des pierreries, tout ce qui les étonne dans l'éclat majestueux de l'arc-en-ciel ; non-seulement la nature a réuni sur le plumage du paon toutes les couleurs du ciel et de la terre pour en faire le chef-d'œuvre de sa magnificence; elle les a encore mêlées , assorties , nuancées^ fondues de son inimitable pinceau , et en a fait un tableau unique, où elles tirent de leur mélange avec des nuances plus sombres, et leurs oppositions entre elles, un nouveau lustre et des effets de lumière si sublimes, que notre art ne peut ni les imiter ni les décrire.
Tel parait à nos yeux le plumage du paon lorsqu'il se promène paisible et seul dans un beau jour de printemps : mais s'il éprouve quelque vive émotion, toutes ses beautés se multiplient, ses yeux s'animent et prennent de l'expression , son aigrette s'agite sur sa tète , les longues plumes de sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses éblouissantes; sa tête et son col, se renversant noblement en arrière, se dessinent avec grâce sur ce fond radieux, 011 la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse, et semble prendre un nouvel éclat plus doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées et plus harmonieuses ; chaque mouvement de l'oiseau produit des milliers de nuances nouvelles, des gerbes de reflets
ondoyants et fugitifs, sans cesse remplacés par d'autres reflets et d'autres nuances toujours diverses et toujours admirables.
Mais ces plumes brillantes, qui surpassent en éclat les plus belles fleurs^ se flétrissent aussi comme elles, et tombent chaque année. Le paon^ comme s'il sentait la honte de sa perte, craint de se faire voir dans cet état humiliant, et cherche les retraites les plus sombres pour s'y cacher à tous les yeux , jusqu'à ce qu'un nouveau printemps, lui rendant sa parure accoutumée , le ramène sur la, scène pour y jouir des hommages dus à la beauté : car on prétend qu'il en jouit en efiet, qu'il est sensible à l'admiration, que le vrai moyen de l'engager à étaler ses belles plumes, c'est de lui donner des regards d'attention et des louanges, et qu'au contraire, lorsqu'on parait le regarder froidement et sans beaucoup d'intérêt, il replie tous ses trésors, et les cache à qui ne sait point les admirer.