LE CORBEAU
Cet oiseau a été fameux dans tous les temps : mais sa réputation est encore plus mauvaise qu'elle n'est étendue, peut-être par cela même qu'il a été confondu avec d'autres oiseaux, et qu'on lui a imputé
tout ce quHl y avait de mauvais dans plusieurs espèces. On Ta toujours regardé comme le dernier des oiseaux de proie , et comme Tun des plus lâches et des plus dégoûtants. Les voiries infectes, les charognes pourries , sont , dit - on , le fond de sa nourriture; s*il s'assouvit d'une chair vivante, c'est de celle des animaux faibleà ou utiles , comme agneaux, levrauts, etc. On prétend même qu'il attaque quelquefois les grands animaux avec avantage , et que, suppléant à la force qui lui manque par la ruse et lagilité, il se cramponne sur je dos des buffles, les ronge tout vifs et en détail , après leur avoir crevé les yeux ; et ce qui rendrait cette férocité plus odieuse, c'est qu'elle serait en lui-même l'eflFet, non de la nécessité, mais d'un appétit de préférence pour la chair et le sang, d'autant qu'il peut vivre de tous les fruits, de toutes les graines, de tous les insectes, et même des poissons morts, et qu'aucun autre animal ne mérite, mieux la dénomination A'omnivore.
Si aux traits sous lesquels nous venons de représenter le corbeau on ajoute son plumage lugubre , son cri plus lugubre encore, quoique très- faible à proportion de sa grosseur, son port ignoble, son regard farouche, tout son corps exhalant l'infection, on ne sera pas surpris que , dans presque tous les temps, il ait été regardé comme un objet de dégoût et d'horreur. Sa chair élait interdite aux Juifs; les
sauvages n'en masgent jamais, et/ parmi nous, les plus misérables n'en mangent qu'avec répugnance et après avoir enlevé la peau, qui est très-coriaee ; partout on le met au nombre des oiseaux sinistres qui
n'ont le pressentiment de l'avenir que pour annoncer des malheurs. De graves historiens ont été jusqu'à publier la relation de batailles rangées entre des armées de corbeaux et d'autres oiseaux de proie , et à donner ces combats comme un présage des guerres cruelles qui se sont allumées dans la suite entre les nations. Combien de gens encore aujourd'hui frémissent et s'inquiètent au bruit de son croassement! Toute sa science de l'avenir se borne cependant, ainsi que celle des autres habitants de l'air, à connaître mieux que nous l'élément qu'il habite, à être plus susceptible de ses moindres impressions, à pressentir ses moindres changements, ^t à nous les annoncer par certains cris et certaines actions qui sont en lui l'effet naturel de ces changements. Dans
DE BUF^ON. 289
le temps des aruspices^ les corbeaux, quoique mauvais prophètes , ne pouvaient qu'être des oiseaux fort intéressants : aussi s'attachait-on beaucoup à étudier toutes leurs actions, toutes les circonstances de leur vol, toutes les différences de leur voix, dont on avait compté jusqu'à soixante-quatre inflexions distinctes, sans parler d'autres différences plus fines et trop difficiles à apprécier : chacune avait sa signification déterminée ; il ne manque pas de charlatans pour en procurer Tintelligence, ni de gens simples pour y croire. Pline lui-même, qui n'était ni charlatan ni superstitieux , mais qui travailla quelquefois sur de mauvais mémoires, a eu soin d'indiquer celle de toutes ces voix qui était la plus sinistre. Quelquesuns ont poussé la folie jusqu'à manger le cœur et les entrailles de ces oiseaux, dans l'espérance de s'approprier leur don de prophétie. Non -seulement le corbeau a un grand nombre d'inflexions de voix répondant à ses différentes affections intérieures, il a encore le talent d'imiter le cri des autres animaux et même la parole de l'homme ; et l'on a imaginé de lui couper le filet afin de perfectionner cette disposition naturelle. Colas est le mot qu'il prononce le plus aisément ; etScaliger en a entendu un qui, lorsqu'il avait faim , appelait distinctement le cuisinier de la maison, nommé Conrad. Ces mots ont, en effet, quelque rapport avec le cri ordinaire du corbeau. On faisait grand cas à Rome de ces oiseaux par-
leurs; et un philosophe n'a pas dédaigné de nous raconter assez au long l'histoire de l'un d'eux. Ils n'apprennent pas seulement à parler pu plutôt à répéter la parole humaine , mais ils deviennent familiers dans la maison ; ils se privent /quoique vieux, et paraissent même capables d'un attachement personnel et durable.