LE BOUVREUIL
La nature a bien traité cet oiseau , car elle lui a donné un beau plumage et une belle voix. Le plumage a toute sa beauté d'abord après la première mue , mais la voix a besoin des secours de Tart pour acquérir sa perfection. Un bouvreuil qui n'a point eu de leçons n'a que trois cris , tous fort peu agréables ; le premier, je veux dire celui par lequel il débute ordinairement, est une espèce de coup de sifflet; il n'en fait d'abord entendre qu'un jseul, puis deux de suite, puis trois et quatre, etc. Le son du sifflet est pur; et quand l'oiseau s'anime, il semble articuler cette syllabe répétée tui^ tut, tut, et ses sons ont plus de force. Ensuite il fait entendre un ramage plus suivi, mais plus grave, presque enroué et dégénérant en fausset. Enfin dans les intervalles il a un petit cri intérieur, sec et coupé , fort aigu, mais en même temps fort doux , et si doux qu'à peine on l'entend. Il exécute ce son, fort ressemblant à celui d'un ventriloque , sans aucun mouvement apparent du bec ni du gosier, mais seul^ent avec un mouvement sensible dans les
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muscles de Tabdomen. Tel est le chant du bouvreuil de la nature, c'est-à-dire du bouvreuil sauvage abandonné à lui-même, et n'ayant eu d'autre modèle que ses père et mère, aussi sauvages que lui ; mais lorsque Thomme daigne se charger de son éducation , lorsqu'il veut bien lui donner des leçons de goût, lui faire entendre avec méthode des sons plus beaux, plus moelleux, mieux filés, l'oiseau docile, soit mâle, soit femelle, non-seulement les imite avec justesse , mais quelquefois les perfectionne et surpasse son maître, sans oublier pour cela son ramage naturel. Il apprend aussi à parler sans beaucoup de peine, et à donner à ses petites phrases un accent pénétrant, une expression intéressante , qui ferait presque soupçonner en lui une âme sensible, et qui peut bien nous tromper dans le disciple, puisqu'elle nous trompe si souvent dans l'instituteur. Au reste , le bouvreuil est trèscapable d'attachement personnel , et même d'un attachement très -fort et très -durable : on en a vu d'apprivoisés s'échapper de la volière, vivre en liberté dans les bois pendant l'espace d'une année, et, au bout de ce temps, reconnaître la voix de ]% personne qui les avait élevés, et revenir à elje pour ne la plus abandonner ; on en a vu d'autres qui , ayant été forcés de quitter leur premier n^aître , se sont laissés mourir de regret. Ces oise^iux Sie souviennent fort bien et quelquefois trop bien de ce
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qui leur a nui; un d'eux, ayant été jeté par terre avec sa cage par des gens de la plus vile populace , n'en parut pas fort incommodé d'abord , mais dans la suite on s'aperçut 'qu'il tombait en convulsion toutes les fois qu'il voyait des gens mal vêtus, et il mourut dans un de ces accès, huit mois après le premier événement.