LE ROUGE-GORGE
Ce petit oiseau passe tout Tété dans nos bois^ et ne vient à Tentour des habitations qu'à son départ en automne et à son retour au printemps ; mais, dans ce dernier passage, il ne fait que paraître, et il se hâte d'entrer dans les forêts pour y retrouver, sous le feuillage qui vient de naître, sa solitude et ses amours. Il place son nid près de terre, sur les racines des jeunes arbres, ou sur des herbes assez fortes pour le soutenir ; il le construit de mousse entremêlée de crin et de feuilles de chêne, avec un lit de plumes au dedans. Souvent, dit Willoughby, après l'avoir construit, il le comble de feuilles accumulées, ne laissant sous cet amas qu'une entrée étroite et oblique, qu'il bouche encore d'une feuille en sortant. On trouve ordinairement dans le nid du rouge-gorge cinq et jusqu'à sept œufs de couleur brune. Pendant tout le temps des nichées, le mâle fait retentir les bois d'un chant léger et tendre : c'est un ramage suave et délié , animé par quelques modulations éclatantes, et coupé par des accents gracieux et touchants, qui semblent être les exprès-
sioDS de la tendresse : la douce société de sa femelle non-seulement remplit tous ses désirs, mais semble même lui rendre importune toute autre compagnie. Il poursuit avec vivacité tous les oiseaux de son espèce, et les éloigne du petit canton qu'il s'est choisi ; jamais le même buisson ne logea deux paires de ces oiseaux aussi fidèles que tendres.
Le rouge-gorge cherche l'ombrage épais et les endroits humides. Il se nourrit dans le printemps de vermisseaux et d'insectes, (ju'il chasse avec adresse et légèreté: oale voit voltiger comme un papillon autour d'une feuille sur laquelle il aperçoit une mouche, à terre, il s'élance pa» petits. sauts et fond sur sa proie en battant des ailes. Dans l'automne il mange aussi des fruits de ronces, des naisii^&à son passage dans les vignes, et des alises dans les bois, ce qui le feit donner aux pièges tendus pour les grives, qu'on amorce de ces petits fruits sauvages. Il va souvent aux fontaines, soit pour s'y baigner, soit pour boire, et plus souvent dans l'automne, parce qu'il est alors plus gras qu'en aucune autre saison, et qu'il a plus besoin de rafraichissement.
Il n'est pas d'oiseau plus matinal que celui-ci. Le rouge-gorge est la premier éveillé dans les bois, et se £ait entendre dès l'aube du jour : il est aussi le dernier qu'on y entende et qu'on y voie voltiger le soir; souvent il se prend dans les tendues, qu'à peine reste-t-il encore assez de jour pour le ramasser.
Il est peu. déCi^nt'^ facile à émouvoir, et son inquiétude ou sa curiosité fait qu'il donne aisément dans tous les pièges; c'est toujours le premier oiseau qu'on prend à la pipée; la voix seule des pipeurs, ou le bruit qu'ils font en taillant des branches, l'altire, et il vient derrière eux se prendre à la sauterelle ou au gluau presque aussitôt qu'on l'a posé; il répond également à Tappeau de la chouette et au son d une feuille de lierre percée. Il suffit même d'imiter, en suçant le doigt ^ son petit cri uip, uip, ou de faire crier quelque oiseau, pour mettre en mouvement tous les rouges-gorges des environs ; ils viennent, en faisant entendre de loin leur cri : tirii, tiritity tirititii, d'un timbre sonore, qui n'est point leur chant modulé, mais celui qu'ils font le matin et le soir, et dans toute occasion où ils sont émus par quelque objet nouveau ; ils voltigent avec agitation dans toute la pipée, jusqu'à ce qu'ils soient arrêtés par les gluaux sur quelqiues-unes des avenues ou perchées, qu'on a taillées basses exprès pour les mettre à la portée de leur vol ordinaire, q.ui ne s'élève guère au-dessus de quatre à cinq pieds de terre; mais s'il en est un qui s'échappe du gluau» il fait entendre un troisième petit cri d'alarme : iUi^ tî4, auquel tous ceux qui s'approchaient fuient. On les prend aussi à la rive du bois , sur des perches garnies de lacets ou de gluaux ; mais les rejets ou sau*terelles fournissent une chasse plus sûre et plus
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abondante. 11 n'est pas même besoin d'amorcer ces petits pièges, il suffit de les tendre au bord des clairières ou dans le milieu des sentiers, et le malheureux petit oiseau/poussé parsa curiosité, va s'y jeter lui-même.
Les jeunes , avant la première mue, n'ont pas ce beau roux orangé sur la gorge et la poitrine, d'^où , par une extension un peu forcée, le rouge-gorge a pris son nom. Il leur perce quelques plumes dès la fin d'août ; à la fin de septemjjre ils portent tous la même livrée, et on ne les distingue plus. C'est alors qu'ils commencent à se mettre en mouvement pour leur départ; mais il se fait sans attroupement: ils passent seul à seul, les uns après les autres : ils volent pendant le jour de buisson en buisson ; mais apparemment ils s'élèvent plus haut pendant la nuit, et font plus de chemin; du moins arrive-t-il aux oiseleurs, dans une forêt qui le soir était pleine de rouges-gorges et promettait la meilleure chasse pour le lendemain, de les trouver tous partis avant l'arrivée de l'aurore.
Le départ n'étant point indiqué, et, pour ainsi dire, proclamé parmi les rouges -gorges comme parmi les autres oiseaux alors attroupés , il en reste plusieurs en arrière, soit des jeunes, que l'expérience n'a pas encore instruits du besoin de changer de climat, soit de ceux à qui suffisent les petites ressources^u'ils ont su trouver au milieu de nos hivers.
C'est alors qu'on les voit s'approcher des habita-' tioDS et chercher les expositions les plus chaudes; s'il en est quelqu'un qui soit resté au bois dans cette .rude saison, il y devient compagnon du bûcheron; il s'app^oche pour se chauffer à son feu , il becquette dans son pain et voltige toute la journée à l'entour de lui , en faisant entendre son petit cri ; mais lorsque le froid augmente et qu'une neige épaisse couvre la terre, il vient jusque dans nos maisons frapper du beç aux vitres , comme pour demander un asile , qu'on lui donne volontiers , et qu'il paie par la plus aimable familiarité, venant ramasser les miettes de la table, paraissant reconnaître et affectionner les personnes de la maison, et prenant un ramage moins éclatant , mais encore plus délicat que celui du printemps, et qu'il soutient pendant tous les frimas, comme pour saluer chaque jour la bienfaisance de ses hôtes et la douceur de sa retraite. Il y reste avec tranquillité jusqu'à ce que le printemps de retour, lui annonçant de nouveaux besoins et de nouveaux plaisirs, l'agite et lui fait demander sa liberté.
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