LIVRE I. XXV
L'intention de M. Colbert était que nous travaillassions à lliistoîre du roi , et pour y parvenir il me faisait écrire dans le registre dont je viens de parler, plusieurs choses que le roi avait dites, pour les insérer dans son histoire. Je me souviens entre autres de celle-ci. Un jour il dit en présence de M. de ^Ueroy, de M. le Tellier, de M. de Lionne , de M. le maréchal de Grammont , de M. Colbert, et de queltpts autres dont il ne me souvient pas : « Vous êtes tous mes amis , ceux de mon royaume que j'affectionne le plus, et en qui j'ai le plus de confiance. Je suis jeune , et les femmes ont ordinairement bien du pouvoir sur ceux démon âge. Je vous ordonne à tous , que si vous remarquez qu'une femme , quelle qu'elle puisse être , prenne empire sur moi et me gouverne le moins du monde , vous ayez à m'en avertir. Je ne veux que vingt-quatre heures pour m'en débarrasser et vous donner contentement là-dessus. » Il me faisait aussi écrire des actions fort considérables de S. M. , lesquelles étaient ou peu connues de tout le monde , ou dont les motifs et quelques circonstances n'étaient sues que de lui seul. Urne dicta, entre autres, l'afiaire de M. Fouquet d'un bout à l'autre , et il me la fit retoucher trois ou quatre fois avant que de la tra nscrire dans le registre. J'oubliais de remarquer que peu de tems après qu'il nous eût assemblés, il nous mena faire la révérence au roi. C'était dans le tems que la reine-mère tomba malade, de la maladie dont elle mourut Le roi était dans une petite garde-robe der* rière la chambre de la reine , d'où il allait à tout moment la voir, la servant dans sa maladie presque dans tous ses besoins , soit pour lui donner à boire , soit pour lui porter ses bouillons : fils n'ayant jamais davantage honoré sa mère pendant toute sa vie. Après que M. Colbert nous eut présentés au roi , il nous dit ces paroles : « Vous pouvez, mes-
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sieurs y juger de Testhne que je fais de vous , puisque je vous confie la chose du monde qui m'estla plus précieuse, qui est ma gloire : je suis sûr que vous ferez des merveilles; je tâcherai de ma part de vous fournir de la matière qui mérite d'être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes. » Quelque tems après, M. Charpentier, dont M. l'abbé de Bourseis et M* Chapelain parlèrent avantageusement à M. Colbert , fut associé à cette petite académie. Nous jetâmes tous les yeux sur lui pour écrire l'histoire du roi , c'està*-dire pour tenir la plume : car toute la compagnie devait y travailler en la revoyant et la corrigeant. Lorsqu'il fut question de décider comment il y travaillerait , on lui dit qu'il se servît des gazettes , et de tout ce qui se peut recouvrer dans le public pour former le corps de son histoire : qu'à mesure qu'il aurait fait quelque chose de considérable , et que l'académie l'aurait revu , M. Colbert y ajouterait ou en retrancherait ce qu'il jugerait nécessaire. Pour faciliter la chose , je proposai un expédient : c'était que quand M.Charpentier aurait composé la valeur d'un petit cahier, et que ce cahier aurait été revu par la compagnie , il l'enverrait à M. Colbert dans un paquet qu'on mettrait sur sa table avec les autres paquets de lettres qu'il recevait incessamment , de sorte que la lecture qu'il ferait de ce cahier le délasserait de la lecture des autres lettres ; et qu'en mettant en marge ou en interligne ce qu'il jugerait à propos d'y ajouter , et en rayant ce qu'il faudrait en retrancher, la chose se ferait sans que ce travail consumât un tems particulier , et fût une occupation de surcroît à toutes les autres. M. Colbert approuva fort cet expédient; mais M. Charpentier ne voulut jamais l'accepter , demandant tou- ^ jours que M. Colbert lui fournît des mémoires et l'entretînt du secret des affaires , ce quil n'avait pas le tems de faire et