‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 19 sur 97 · LIVRE II. XXXVÎj · texte numérisé non relu

LIVRE II. XXXVÎj

aossi que le long séjour que vous arez fait à Rome , joint à votre mérite j vous ayant sans doute attiré Tamitié de tout ce qu'elle a' d'excellens hommes f personne ne pourrait mieux que vous en tirer les lumières et les avis qu'on leur demande. Le discours qui accompagne les plans et les éléyations que je vous envoie f et qui leur sert d'explication , vous instruira suffisamment des choses sur lesquelles il les faut consulter , et il suffira de toucher quelques observations sur la manière dont je crois que vous devez vous conduire avec eux. J'estime qu'avant que de les assembler j il serait nécessaire de les voir , de leur communiquer les dessins à tous séparément , et de les leur laisser même quelque temspour former leurs idées en particulier, afin qu'il se rencontre plus de diversité dans leurs pensées, afin aussi que chacun ait la gloire tout entière de ce qu'il ain*a inventé, sans qu'on puisse lui reprocher d'avoir été secouru par Tavis de quelqu'autre.

n Ensuite il serait bon de les assembler, si cela se pouvait, et de les entendre approuver ou condamner ce qu'ils auraient proposé les uns et les autres , pour juger en gros de quel côté pencherait l'avis de l'assemblée , et savoir ce qui aurait été le plus généralement approuvé^ Je ne limite point le nombre de ceux que vous consulterez ; il faut prendre garde seulement que la chose ne. traîne en longueur,^ en admettant indifféremment toutes sortes de gens à dire leur ayis : d'un autre côté il faut avoir soin de n'oublier aucun de ceux qui sont en grande réputation , comme les signori PietrodiCortone, Reinaldi, le cavalier Bernint et quelques-autres des plus fameux. U faut les prier tous de donner leur avis par écrit , ce qu'ils feront , je crois, volontiers ; é\^i malaisé qu'ils aient de l'indifférence pour la gloire qû leur reviendra d'avoir donné àes dessins pour le pliis

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beau et le plus superbe palais du inonde, et de les voir préférer , en cas qa'on suive leurs avis , à ceux des plus fameux architectes de leur siècle. Mais ce qu'il est nécessaire de leur faire entendre , c'est que quand ils condanmeront quelque chose dans les dessins qu'on leur envoie , ils ajoutent les raisons qu'ils en ont ; comme aussi quand ils avanceront quelque pensée et quelque dessin , ils l'appuient ou de quelques raisons d'architecture , ou d'exemples considérables. Yoilà de quelle sorte je pense que la chose se doit traiter : néamoins, comme il se peut rencontrer des difficultés imprévues en s'y conduisant de cette manière , je remets le tout à votre prudence , et vous laisse le choix de l'ordre que vous tiendrez en cette affaire , qui ei^t sans doute trèsimportante , puisqu il s'agit de mettre en sa perfection le plus bel édifice du monde , et de le rendre digne , s'il se peut, de la grandeur et de la magnificence du prince qui le doit/habiter. Je ne doute pas , Monsieur , que la pensée qu'a eue le roi d'achever son palais du Louvre , ne vous ait donné bien de la joie , puisqu'il est aisé de remarquer dans ce dessin l'amour que Sa Majesté a pour tous les beaux arts que vous possédez. Il est constant qu'elle a dessein de les mettre dans le plus haut point de perfection où ils aient jamais été , et qu'elle veut que son règne soit fameux , nonseulement par les grandes actions de sa vie , mais aussi par une infinité d'hommes illustres en toute sorte de professions, qui égalent et surpassent même ceux de l'antiquité. Pour cet effet elle n'oublie rien de tout ce qui peut exciter naturellement la vertu dans le cœur de ceux qui ont quelqu es dispositions aux grandes choses , et elle leur donne de sa part tous les moyens de se perfectionner. Pour allumer le désir des sciences, elle a gratifié tous les gens de lettres qui avaient quelque réputation extraordinaire. Partout où le

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mérite a éclaté , non-seulement en Franee, mais encore dans tonte rEurope , on y a yu paraître en même tems des marques de sa libéralité royale. A l'égard de la peinture et de 6calptiu*e, que Sa Majesté aime singulièrement^ et qu'elle regarde comme deux arts qui doivent particulièrement travailler à sa gloire , et transmettre son nom à la postérité , elle n'omet rien de ce qui peut les remettre en leur dernière perfection. Ce fut par ce motif si noble et si louable qu'elle établit à Paris, il y a quelques années, une Académie royale de peinture et de sculpture , gagea des professeurs pour l'instruction de la jeunesse , proposa des prix aux étudians , et donna à cette assemblée tous les privilèges qu'elle pouvait sodudter. Cette institution n'a pas été infructueuse : il s'y forme des élèves qui promettent beaucoup, et qui doimeront quelque jour d'excellens maîtres. Mais parce qu'il semble encore nécessaire aux jeunes gens de votre profession , de faire quelque séjour à Rome pour s'y former le goût et la manière , sur les orilginaux et les modèles des plus grands maîtres de l'antiquité et des siècles derniers , et qu'il arrivera souvent que ceux qui ont le plus de génie et de dispositions , négligeraient ou ne pourraient en faire le voyage à cause de la dépense , Sa Majesté a'résolu d'y en envoyer tous les ans un certain nombre qui seront choisis dans l'académie , et qu'elle entretiendra à Rome durant le séjour qu'ils y feront Sa Majesté , considérant encore qu'il serait trcs^-utile pour l'avancement et le progrès de ces jeunes gens , d'être sous la direction de quelque excellent mahre qui les conduisît dans leurs études , qui leur donnât le bon goût et la manière des anciens , et qui leur fasse remarquer dans les ouvrages qu'ils copierqnt , ces beautés seerètes et presque inimitables qui échappent aux yeux de la plupart de ceux qui les regardent, et qui ne sont aperçues que par les

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plus habiles , pour cet effet Sa Majesté a résolu d'avoir toujours à Rome cpelque mahre illustre pour avoir le soin et la direction des étudians qu'elle y enverra , et vous a choisi , Monsieur, et nommé pour celui qu'elle charge présentement de cette conduite. C'est pour cette considération et dans cette vue qu'elle m'a commandé de vous faire tenir la somme de douze cents écus, que vous recevrez par la lettre de change ci-incluse. Voilà , Monsieur, ce que Sa Majesté m'a commandé de vous écrire. Je ne doute point qu'elle ne reçoive de votre part toute sorte de satisfaction dans l'exécution àes deux choses importantes dont elle vous charge. En mon particulier, je vous assure que Thonneur que le roi vous a fait , me donne beaucoup de joie , et j'en aurai tou^ jours d'en rendre aux personnes de votre mérite. »

Cette lettre qui devait être signée de M. Colbert , ne fut point envoyée , et je n'en sais point la raison. Les dessins partirent , et furent vus à Rome par tous les fameux architectes de ce tems-la, qui envoyèrent tous des projets de leur façon, auxqueb on n'eut aucun égard. Ces dessins étaient tous fort bizares , et n'avaient aucun goût de la belle et sage architecture.

Dans ce même tems , il y avait à Paris un certain abbé - Benedetti, qui avait fait connaissance avec M. Colbert, du tems qu'il était intendant de M. le cardinal Mazarin. Cet abbé , soit qu'il fût ami du cavalier Bemin ' , soit que le

' Le cavalier Bernîn, peintre, sculpteur et arcbitecte, naquit à Kaples^ en iSgS* Ce fut sous Paul Y qu'il commença à se faire connaître. Ce pontife , en voyant ses premiers ouvrages , prédit la grande réputation qu41 s'acquît depuis. Grégoire XV le décora de l'ordre de Christ. Urbain VIII lui donna la surintendance de la fabrique des bâtimens de St.-Picrre de Rome. Alexandre VII et CUment IX l'hono* rèrent de leur estime et de leur amitié'. Rome lui est redevable de plu-

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caralier se le fût rendu ami par des voies que je n'ai pointsues , prôna tellement son mérite , et le mit si fort au-dessus de toas les architectes d'Italie, que M. Colbertprit la résolution de le faire venir en France. Quelques-uns disent que le cardinal Barberîn fut le premier qui prôna le cavalier Bemîn ; M. de Belle fonds ensuite , et que ce' fut sur le bien qu'ils en dirent , qa'on prit la résolution de le faire venir. Voilà les leltres qui lui furent écrites.

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