‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 20 sur 97 · LETTRE DU ROL · texte numérisé non relu

LETTRE DU ROL

« Seigneur cavalier Bernîn, je fais une estime si parti-^ cullère de votre mérite , que j'ai un grand désir de voir et de connaître une personne aussi illustre , pourvu que ce qae je souhaite se puisse accorder avec le service que vous devez à notre Saint Père le pape , et avec votre commodité particulière^ Je vous envoie en conséquence ce courrier exprès, par lequel je vous prie de me donner cette satisfaction , et de vouloir entreprendre le voyage de France, prenant l'occasion favorable qui se présente du retour de mon cousin le duc de Créqui, ambassadeur extraordinaire qai vous fera savoir plus particulièrement le sujet qui me Eût désirer de vous voir et de vous entretenir des beaux

iitnn de ses plus beaux monumens: on compte, dans la seul^ ëglîse deSt-Pierre, nombre d'ouvrages de son invention , qui font Tadmiration des connaisseurs. Les principaux sont : le mattre -autel , le tabernacle , la chaire de saint Pierre , les tombeaux d*Urbain TllI et d^Âlexandre VU, la statue équestre de Constantin, la colonnade circulaire qui environne la place de St.-Pierre de Borne , la fontaine de la place de Navone, et IVglist, du Noviciat des jësuîtes , I Monte" Caçallo, Il mourut à Rome , le 39 novembre 1680, âgé de 8a ans.

( Note de Patte- )

xllj MÉMOIRES,

dessins que tous m'avez envoyés ponr le bâtiment du Lonvre ; et du reste , me rapportant à ce que mondlt cousin vous fera entendre de mes bonnes intentions. Je prie Dieu qu'il vous tienne en sa sainte garde , seigneur cavalier Bemin. Signé Louis.

« De Ltonne. a Paris, le ii avril iGG5. »

Une lettre à peu près semblable fut écrite au pape et au cardinal Chigi , et fut portée par l'abbé Benedetti.

C'est une chose qui n'est pas croyable que les honneurs que l'on fit au cavalier Bemin. Quand M. de Créqui alla prendre congé du pape , colla soUta pompa , il alla ensuite chez le cavalier Bemin, colla medesima, le prier de venir en France ; et quand il partit de Rome toute la ville fut dans une grande alarme, k ce que l'on dit , pour la crainte que l'on avait que le roi ne le retînt, en France pour toujours.

Dans toutes les villes où il passa , les officiers eurent ordre de la part du roi de le complimenter , et de lui porter les présens de la ville. La ville de Lyon même , qui ne rend cet honneur qu'aux seuls princes du sang , s'en acquitta comme les autres. Des officiers envoyés de la cour lui apprêtaient k manger sur sa route , et quand il approcha de Paris , on envoya aû-devant de lui M. de Chambray, seigneur de Chantelou, maître d'hôtel de Sa Majesté , pour le recevoir , lui tenir compagnie et l'accompagner partout où il irait. M. de Chantelou fut choisi parce qu'il savait très-bien l'italien; qu'il avait été en Italie, où il avait fait amitié avec le cavalier Bernin , et qu'il avait pour lui une estime au-delà de ce qui se peut imaginer. Le cavalier arriva en France sur la fin du mois de mai , et M. de Chantelou alla au^evant de lui jusqu'à Juvisi.

LIVft£ n. xliij

On le logea d'abord à l'hôtel de Frontenac , que M. du Metz , intendant des meuUes de la couronne , eut ordre de faire meubler pour lui et pour son fils, et où il établit des officiers pour faire sa cuisine et le servir. Il salua le roi y le i juin i665 , jour de la Fête-Dieu, et en (ut reçu aussi bien qu'on le saurait imaginer. U fit tendre ses dessins dans un cabinet fort propre, où personne n'entrait que lui, M. de Chantelou et M. Colbert. Quelques personnes de qualité , à qui M. Colbert voulut bien donner ce régal , y furent aussi admises. Au bout de quinze jours ou environ, le sieur Fossier , qui avait ordre de fournir au cavalier tout ce qui lui serait nécessaire pour dessiner , me dit que si je voulais, il me ferait voir les dessins du cavalier. «Tacceptai son offre , et je vis ses dessins le lendemain. M. Colbert me demanda si je les avais vus ; et je lui répondis que non : je puis assurer que c'est la seule fois que je n'ai pas dit la vérité à ce ministre. « C'est quelque chose de fort grand , me dît-il. — U y a sans doute des colonnes isolées , lui répondis-je. — Non, reprit-il, elles sont au tiers du mur. — La porte est-elle fort grande , lui dis-je. — ^Non, repliqua-t-il , elle n'est pas phis grande que la porte de la cour des cuisines. » Je lui dis encore quelque autre chose de semblable , qui allait à lui faire remarquer que le cavalier Bemîn était tombé dans les mêmes défauts que Ton reprochait au dessin de M. le Yau, et de la plupart des autres architectes ; et ce fut à cette occasion que je feignis de ne point connaître les dessins du cavalier : ces critiques, devant avoir plus de force ne les ayant pas vus , que si jeles eusse faites après les avoir examinés; outre que je n'aurais peut-être pas osé en dire alors mon avis avec autant de liberté.

Le cavalier proposa, dès qu'il fut arrivé, de faire le

xliv UÉM^IftES,

buste du roi. Ce fut un bon moyoi de faire sa cour. On porta chez lui le plus beau Uot de marbre qu'on put trouver. Il travailla d'abord sur le marbre , et ne fit point de modèle de terre , selon Tusage des autres sculpteurs ; il se contenta de dessiner en pastel deux ou trois profds du visage du roi , non , k ce qu'il disait , pour les copier dans son buste , mais seulement pour rafraîchir son idée de tems en tems, ajoutant qu'il n'avait garde de copier son pastel , parce qu'alors son buste n'aurait été qu'une copie , qui de sa nature est toujours moindre que son original.

Avant d'aller plus loin, il est bon que je vous fasse le portrait du cavalier Bemin. Il avait une taille un peu audessous de la médiocre , bonne mine , un air hardi ; son âge avancé et sa grande réputation lui donnaient encore beaucoup de confiance. Il avait l'esprit vif et brillant , et un grand talent pour se faire valoir ; beau parleur , tout plein de sentences, de paraboles , d'historiettes et de bons mots dont il assaisonnait la plupart de ses réponses. Il était fort bon sculpteur, quoiqu'il ait fait une statue équestre du roi fort misérable, et si peu digne du prince qu'elle représentait, que le roi lui a fait mettre une tête antique S C'était un médiocre architecte , quoiqu'il s'estimât extrêmement de ce côté-là. U ne louait et ne prisait guère que les hommes et les ouvrages de son pays ; il citait fort souvent Michel-Ange, et on l'entendait presque toujours dire : Si corne diceQa il Michet-Agnolo BuonarotU.

Le roi ne fut pas, long-tems à s'apei;cevoir qu'il louait peu de choses, et l'ayant dit à l'abbé Butti, grand parti-

' Cette figure toute en marbre , d'un seul bloc , est au bout de la pièce des Suisses du jardin de Versailles. A la place de la tête de Louis XIV , on y a mis une tête de Marcus-Gurtius , que M. Girardon avait copiée diaprés Tanlique. ( Note de PatU' )

Page 1