‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 43 sur 97 · LIVRE IV. Ixzxri · texte numérisé non relu

LIVRE IV. Ixzxri

se tirer d'une conjecture âiussl dure que celle qui se présentait, lui fit affronter ce travail pour le bien du royaume.

Cet événement , ou, pour mieux dire, cet horrible surcroit de dépense, est une des époques des plus considérables qui soit arrivée il y a bien long-tems* Jusques-lÀ toutes les charges de TËtat se payaient au jour ordinaire de leur échéance : depuis ce jour les pensions , dont beaucoup furent retranchées , furent de seize ou dix-huit mois. Dans lesbâtimens, les ordonnances qui, étant signées le matin, se payaient souvent Faprès dinée, ne se payaient guères que plusieurs mois après , en vertu d^un état de distribution qui se faisait à mesure qu il y avait des fonds. Le trésorier des bâtimens, à qui il restait ordinairement cinquante mille écus oa deux cents mille francs à la fin de son année , et qu'il remettait entre les mains de son confrère qui entrait en exercice , se trouvait ordinairement en avance de pareille somme dont il était fort long-tems à être remboursé. Nous remarquions que jusqu'à ce tems , quand M. Colbert entrait dans son cabinet , ou le voyait se mettre au travail avec un' air content et en se frottant les mains de joie ; mais que de^ puis il ne se mettait guères sur son siège pour travailler , qa avec un air chagrin et même en soupirant* M. Colbert , de facile et aisé qu'il était , devint difficile et difficultueux , en sorte qu'cm n'expédiait pas alors tant d'affaires à beaucoup près que dans les premières années de sa surintendance des bâdmens.

J'ai t>id>iié de vouis rapporter ici comment mon frère le receveur-général des finances de Paris , fut dépossédé de sa charge de receveur-général , et ce que nous fîmes , mais inutilement , pour lui faire rendre justice par M. Colbert. La diose est aussi étonnante de la part de ce ministre qu'aucune autre qu'il ait faite en sa vie. Pour bien en-

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tendre cette affaire , il faut la prendre dès son commencement

Mon frère a passé un tems très-considérable dans remploi de commis des parties casaelles ; d'abord chez M. de Yassau , qui exerçait pour M. Sabatier , où il fut premier commis en méme-tems que M. Colberl qui était son subalterne dans ce bureau ; et ensuite chez M. Duhousset qui le prit pour le même emploi |orsqu il acheta de M. Sabatier la charge de trésorier des parties casuelles. Après plusieurs années d'exercice, M. Duhoasset lui fit acheter une charge de receveur-général des finances de Paris, qui appartenait à M. Bonnçau son allié. Il posséda cette charge pendant dix années, depuis i654 jusqu^en 1664. Pendant tout ce tems les recettes furent si difficiles , qu au commencement de 1664 1 nion frère se trouva en avance de quatre cents mille livres ou environ ; ce qui arriva particulièrement , parce que le roi avait remis au peuple tout ce qui pouvait être dû de reste des tailles de dix années , libéralité amirable , si elle n'eût point été faite aux dépens des receveurs-généraux , à qui ces restes appartenaient , et qui ont presque tous été ruinéç faute d'en avoir fait le recouvrement. M. Fouquet, alors surintendant, avait beau être sollicité, il ne faisait et n'a jamais fait aucun fonds pour remplacer les restes , remis gratuitement au peuple. Je me souviens d'avoir ouï dire plusieurs fois à mon frère , en parlant k ceux qui étaient assignés sur la recette générale de Paris y et qui lui demandaient leur paiement : « Vous vous plaignez de moi, et vous avez raison; mais plaignez-vous davantage encore. Allez dire partout , mais particulièrement h M. le surintendant, que je vous retiens votre bien ; que je suis un fripon, un voleur, vous me ferez plaisir; car, comme c'est à lui à faire un fonds pour remplacer les restes

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que le roi a donnés , cela FoUigera peut-être à le faire , pour mettre fin à vos plaintes , qui sont très-raisonnables et très-justes. »

Quand M. Colbert fut mis en la place de M. Fouqnet , tout Paris, et particulièrement tous les gens d'affaires, vinrent chez mon frère lui faire compliment sur cette promotion , parce que personne n'ignorait Tamitié ancienne (pi était entre M. Colbert et lui. Cependant cette élévation de M. Colbert a été la ruine entière de mon frère. On a cm que la réputation qu'il voulait s'acquérir auprès du roi, d'un homme parfaitement intègre , le porta à avoir pour mon frère des duretés qu'il n'aurait pas exercées contre un autre.

Comme mon frère était horriblement persécuté par ceux à qui il devait , il crut qu'il pourrait prendre quelques deniers sur le courant de l'année i664- , pour acquitter les dettes les plus criardes. Mais M. Colbert , rigide observateur de l'ordre et des règles qu'il s'était imposées dans l'administration des finances , et qui avait fixé à un certain jour les paiemens que les receveurs-généraux devaient faire au Trésor royal , ayant été averti par M. Olivier, huissier de la chaîne y préposé au recouvrement de ces^ deniers, que mon frère ne faisait pas ses paiemens en leur entier, voulut en savoir la raison. Mon frère , intimidé plus qu'il n^ fallait, se cacha , de sorte que M. Colbert me fit venir , et me dit avec beaucoup de marques d'amitié : « I>'où vient que votre frère ne dût pas ses paiemens , comme il en a été convenu? je suis fiché de ce désordre , et je voudrais qu'il m'en eût coûté dix mille écus de mon argent et que cela ne fût pas arrivé, a Je lui répondis que j'étais fort surpris de ce qu'il me disait ; que je n'avai3 aucune connaissance de l'état des affaires de mon. frère , et que j'irais incessamment, s'il l'a-

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vait pour agréable , le trouver pour en être înstniit ; que cepefidaot je ne pouvais le trop remercier de la bonne volonté qu^il témoignait avoir pour lui , le suppliant de vouloir bien la lui continuer. Ayant appris de mon frère une partie de ce que j^ai déjà rapporté ci-dessus, et que lacraiàte d^étre mis en prison par les plus fâcheux de ses créanciers, lui avait fait prendre, sur le courant, quelques sommes pour les apaiser , je retournai en faire rapport à M. Colbert, en lui représentant que mon frère n'était réduit en cehe fâcheuse situation, que parce qu'on ne lui avait* pas remplacé^ le fonds des restes remis au peuple. Cette réponse ainsi faite à ce ministre , dès le lendemain il fit vendre sa charge de receveur-général à M. Sonnin , pour une somme beaucoup au-dessous de ce qu'elle valait, et de ce que mon frère l'avait achetée : en même tems il le déposséda de l'exercice de la même charge , et y commit M. Coquille , un des deux receveurs-généraux ses confrères. Le même jour , il nomma M. Marin , intendant des finances , pour faire rendre compte à mon frère de ses années d'exercice ; le tout fut exécuté avec une dureté extraordinaire , qui épouvanta tous les gens de finances. Dans le cours des sollicitations que mon frère faisait à M. Colbert, ce ministre lui dit : « Que votre frère me parle de vos affaires. » Dès le lendemain matin, j'entrai dans son cabinet, et lui (lis qu'assurément mon frère avait eu tort de se servir dés deniers de la présente année pour acquitter les dettes des années précédentes ; mais que la faute était bien excusable, se voyant menacé tous les jours, par ses créanciers, d'être mis en prison , ce qui ne se pouvait faire sans ruiner son crédit, et sans causer une douleur mortelle k sa femme et à toute sa faniille ; qu'au fond il lui était dû de grandes sommes par le roi , et qu'il ne serait pas tombé dans ce

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