LIVRE IV. XC
maUieur si elles loi avaient été payées. M. Colbert me répondit qae moo -frère était au même cas qae les deax antres recevears-f;énéraiix ses confrères. Je lui repartis qae mon frère m'avait dit qa^il était dans une situation bien différente de celle de ses confrères , dont Tun était le neveu, et l'autre l'allié de M. Marin, intendant des finances, qui les avait favorisés en toutes rencontres, en leur procurant des fonds et des réassignations , pendant qu'il laissait tomber sur mon frère tout ce qu'il pouvait de non-valeurs et de charges fâcheuses ; qu'il y avait d'ailleurs une autre différence- entr'eùx, qm était que tous les acquits de mon frère étaient en récépissés des commis du bureau de l'Epargne , de sorte qu'il avait fait tous ses paiemens en argent comptant, au lieu que la plupart des acquits de %^^ confrères étaient en quittances comptables, dans lesquelles ils avaient fait entrer des billets de l'Epargne , ce qui allait à des profits très-cotisidérables ; car souvent dans une quittance comptable de cinq cents mille francs , il y entrait pour vingt mille écus de billets de l'Epargne , lesquels n'avaient pas coûté plus de dix ou douze mille livres, le surplus tournant au profit du receveur-général et du trésorier de l'Epargne ; que ces profits pouvaient avoir en quelque sorte dédommagé ses confrères , et les mettait en un autre état que celui où était mon frère. Mes raisonnemens ne plurent point à M. Colbert, et il me dit que je prisse mon parti; que je visse si jç voulais bien continuer à rendre service dans les bâtimens ; qu'en ce cas je ne lui parlasse pins des affaires de mon frère ; que si je voulais continuer # lui en parler , je me retirasse , et qu'alors il m'écouterai! et me répondrait. Je lui répondis que je n'avais point d'au-^ tre parti à prendre que de me taire , et de me coniormer entièrement à sa volonté. Mon frère , après cette réponse ,^
Zcij MÉMOIHES,
recommença ses sollicitations pendant wi tr^s long-tems , donnant tous les ^claircîssemens qu'on pouvait désirer, jusqueS'là que par ses comptes arrêtés à la chambre , le roi lui devait , et lui doit encore ( car il n'a jamais pu être payé ) plus de trois cents mille livres. Au milieu de ses sollicitations, M. Colbert dit encore à mon frère que je lui parlasse de ses affaires. M'étant donc présenté à lui , il me dit : <c Votre frère est un homme d'esprit ; il y a long-tems que je le connais pour tel : il sait que je suis un de ses anciens amis. Il s'est fié sur mon amitié , et il a cru qu'il pouvait impunément jouer le tour qu'il m'a fait. — Monsieur, lui répondis-je, vous me pardonnerez, s'il vous plaît, si je vous dis que je ne vois pas quel tour il vous a fait. — Le tour qu'il m*a fait, c'est qu'il a acquitté pour la moitié, avec l'argent de cette année , toutes les dettes qu'il demande aujourd'hui en leur entier. — Ah ! monsieur , m'écriai-je , pouvez'vous avoir une telle pensée d'un homme que vous dites être votre ami , et que vous connaissez il y a si longtems? Mon frère souffrira sans peine la pauvreté où il est réduit ; mais il ne pourra supporter la douleur de passer dans votre esprit pour un malhonnête honoune. Si nous avons quelque défaut dans notre famille , c'est de n'avoir pas assez d'attache au bien , et de négliger les moyens d'en acquérir. » Là-dessus je me retirai. J'eus quelques autres conférences avec M* Colbert, qui n'aboutirent encore qu'à me faire fermer la bouche de la même manière qu'il avait déjà fait. Un jour, enfin, je le priai de vouloir donner à mon frère unepe^ tite commission pour pouvoir subsister ; mais je n'obtins rien ; et mon frère demeura sans charge et même sans un valet pour le servir. Ilntre ses créanciers il y avait un nommé M. Chartier, qui était regardé comme le plus dur et le plus inexorable de tous les hommes. Ce fut lui néanmoins