‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 45 sur 97 · LIVRE IV. xciij · texte numérisé non relu

LIVRE IV. xciij

qm devînt le défenseur et le soutien de mon frère contre tons ses autres créandcrs , et il me disait : « Si votre frère avait mon bien entre ses mains , je saurais bien me le faire rendre; mais c'est un homme qu*on a égorgé au coin d'un hoïs ; je le soulagerai en tout ce qui me sera possible, bien loin de Topprimer. » La réputation de mon frère était telle que, dans le tems même de son adversité , qui a duré seize ans , deux de ses amis lui ont mis en dépôt tout leur argent comptant , qui montait k plus de quarante mille écus. Mon frère représentait quelquefois à M. Colbert , qu'entre ses créanciers il en avait trois ou quatre , de ses plus proches parens, qu'il eût été bien aise de pouvoir sadsfaire; que leurs créances ne montaient pas ensemble k plus de cinquante mille livres ; qu'il le suppliait de lui accorder cette somme en déduction des trois cents mille livres que le roi lui devait , et que s'il lui faisait cette grâce , il ne mourrait pas avec tant de douleur. Ce ministre eut la dureté de les loi refuser , et le laissa mourir sans lui faire raison de la moindre chose. a

Lorsque je me mariai , j'allai trouver M. Colbert , pour lui demander son agrément. Dès que je lui eus dit la personne, et qui était son père, il me demanda combien on me donnait ; je lui dis que la dot était de 70,000 livres. « C'est trop peu, me dit-il; vous pouvez croire que je songe k vous : vous voyez ce que j'ai fait pour M. du Mets ; je ne ferai pas^ moins pour vous, assurément. Je vous trouverai une fille , parmi les gens d'affaires , qui vous apportera une dot bien plus avantageuse. Mais, poursuivit-il, n'est-ce point un mariage d'inclination? — Je n'ai vu la fille , repris-je , qu'une fois depuis qu'elle est hors de religion, où elle a été mise dès l'âge de quatre ans. Mais je connais le père et la mère il y a plus de dix ans : je les

XCiv MEMOIRES,

connais, ils me connaissent , et je suis assuré qoe je vivrai parfaitement bien avec eux ; voilà , monsieur , la principale raison qui m^ engage. Je serais très-fâché de rencontrer un beau-père qui se plaindrait sans cesse que je ne fais rien , qui voudrait que je vous importunasse tous les jours pour vous prier de penser à moi. Je ne veux point en venir là. Vous me faites donner des appointemens plus forts que je ne mérite; mais je n'ai aucun profit. Tous les marchés qui se font, ne me rapportent rien. U y a plus, c^est que les brevets que vous donnez pour des logemens ^ pour àts privilèges et autres choses semblables , non-seulement je n'en prends rien , mais j'y mets mon parchemin , ma peine et celle de mon commis, sans ea profiter d'autre chose que d'une révérence très-mal faite le plus souvent. Pour moi , je suis bien aise que cela aille ainsi ; mais il y a tel beau-père qui n'en serait point du tout content. — Je crois, me dit M. Colbert, que vous avez raison; faites votre afiaire, et soyez sûr que j'aurai soin de vous. » Je fus bien aise d'avoir trouvé l'occasion de &ire savoir nettement à ce ministre de quelle manière je le servais, ^t que je me reposais entièrement sur lui pour la récompense de mon travail.

Quand le jardin des Tuileries fut achevé de replanter , et mis dans l'état où vous le voyez : « Allons , me dit-il , aux Tuileries en condamner les* portes . il faut conserver ce jardin au roi , et ne le pas laisser ruiner par le peuple ^ qui en moins de rien l'aura gâté entièrement. » La résolution me parut bien rude et fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée , je lui dis : « Vous ne croiriez pas , monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois , a pour ce jardin ; non-seulement les femmes et les petits enfans ne s'avisent jamais de cueillir aucune

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