‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 68 sur 97 · I.E PETIT POUCET · texte numérisé non relu

I.E PETIT POUCET

à ramasser des broulilles ' pour faire des fogots. Le père et la mère , les voyant oecilpés à travailler , seloignèrent d'eux insensiblement, et puis s'enfoireat tout -à-coup par un petit sentier détourné.

Lorsque ces enfaas se virent seuls , ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison , car en marchant il avait laissé tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu'il avait dans ses poches. Il leur dit donc : a Ne craignez point , mes frères , mon père et ma mère nous ont laissés ici ] mais je vous ramènerai bien au logis : suivez-moi seulement, u

Ils le suivirent , et il les mena jusqu'à leur maison par le même chemin qu'ils étaient venus dans la forêt. Ils n'osèrent d'abord entrer, mais ils se mirçnt tous contre la porte , pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.

Dans le moment que le buch^on et la bûcheronne arrivèrent chez eux , le seigneur du village leur envoya dix écus , qu'il leur devait il y avait longtems, et dont ils n'espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie , car les pauvres gens mouraient de &im. Le bûcheron envoya sur l'heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait long-tems qu'ils n'avaient mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu'il n'en fallait pour le souper de deux personnes.

' Petites branches de bois sec.

g6 LE PETIT POUCET.

Lorsqu'ils furent rassasiés , la bûcheronne dit : « Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enians ! Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Ma»s aussi 9 Guillaume , c'est toi qui les as voulu perdre-, j'avais bien dit que nous nous en repentirions. Qu# font-ils maintenant dans cette foret ? Hélas ! mon Dieu , les loups l«s ont peut-être déjà mangés ! tu es bien inhumain d'avoir perdu ainsi tes enfans ! »

Le bûcheron s'impatienta à la fin ; car elle redit plus de vingt fois qu'il s'en repentirait, et quelle l'avait bien dit. Il la menaça de la battre si elle ne se taisait. Ce n'est pas que le bûcheron ne fut peutêtre encore plus fâché que sa femme ; mais c'est qu'elle lui rompait la tête , et qu'il était de l'humeur de beaucoup d'autres gens qui aiment fort les femmes qui disent bien, mais qui trouvent très-importunes celles qui ont toujours bien dit \

La bûcheronne était toute en pleurs : « Hélas ! où sont maintenant mes enfans, mes pauvres enfans? » Elle le dit une fois si haut, que les enfans, qui étaient à la porte, l'ayant entendue, se mirent à crier tous ensemble : « Nous voilà , nous voilà ! » Elle courut vite leur ouvrir la porte , et leur dit en les embrassant : c< Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfans;! - .Vous êtes bien las . vous avez bien faim *, et toi , -Fîêrrot , comme te voilà crotté ! viens que je te débarbouille. » Ce Pierrot était son

' Yoilà de la rechercke et du bel -esprit; mais c^était la mode.

LE P^TIT POUCET. gn

fils aine , qu elle aimait plus que tous les autres , parce qu il était un peu rousseau , et qu'elle était un peu rousse.

Ils se mirent à table , et mangèrent d'un appétit tfski fidsait plaisir au père et à la mère , à qui ils ra-contaient la peur qu'ils avaient eue dans la forêt , en parlant presque tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfons avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent. Mais lorsque l'argent fut dépensé ils retombèrent dans leur premier chagrin , et résolurent de les perdre encore ; et, pour ne pas manquer le coup , de les mener bien plus loin que la première fois.

II ne purent parler de cela si secrètement qu'ils ne fussent entendus par le petit Poucet , qui fit son compte de sortir d'affaire comme il avait déjà fait ; mais quoiqu'il se fut levé de grand matin pour aller ramasser des petits cailloux , il ne put en venir à bout , car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire , lorsque la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeûner, il songea qu'il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux , en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient : il le serra donc dans sa poche.

Le père et la mère les menèrent dans l'endroit de la foret le plus épais et le plus obscur ^ et dès qu'ils y furent , ils gagnèrent un faux-ftiyant , et les lais-

gi LB VBTIT POITCET.

sèrent là. Le petit Poucet ne s'en chagrina pas beaucoup 9 parce qu ii croyait retrouver aisément son chemin , par le moyen de son pain qu il avait semé partout où il avait passe ^ mais il fut bien surpris lorsqu'il ne put en retrouver une seule miette ; Im oiseaux étaient venus , qui avaient tout mangé.

Les voilà donc bien affligés ; car plus ils s'égE'raient , plus il s'enfonçaient dans la foret. La nuit vint y et il s'éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n'entendre de tous cotés que des hurlemens de loups qui venaient à eux pour les manger. Us n'osaient presque se parler, ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie qui les perça jusqu'aux os^ ils glissaient à chaque pas , tombaient dans la boue , d'où ils se relevaient tout crottés , ne sachant que faire de leurs mains.

Le petit Poucet grimpa au haut d'un arbre, pour voir s'il ne découvrirait rien : tournant la léte de tous cotés, il vit une petite lueur comme d'une chandelle, mais qui était bien loin par-delà la foret. Il descendit de l'arbre , et lorsqu'il iiit à terre il ne vit plus rien : cela* le désola. Cependant, ayant marché quelque tems avec ses frères, du côté qu'il avait vu la lumière , il la revit en sortant du bois.

Us arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle ^ non sans bien des frayeurs : car souvent ils la perdaient de vue ; ce qui leur arrivait toute» les fois qu'ils descendaient dans quelques fonds. Ik

LE PCTIT POUCET. 9^

heurlèr^t à la porte , et une bonne femme vint lear ourrir. Elle leur demanda ce qu'ils voulaient. Le petit Poucet lui dit quHls étaient de pauvres enfans qui s'étaient perdus dans la forêt , et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme , les ▼oyant tous si jolis , se mit à pleui^er, et leur dit : « Hélas I mes pauvres enfans, où étes-vous venus ? Savcz-vous bien que c'est ici la maison d'un Ogre qui mange les petits enfans ? -*- Hélas ! madame , bi repondit le petit Poucet qui tremblait de toute sa force aussi bien que ses frères , que ferons-nous ? Il est bien sûr que les loups de la foret ne manquetxmt pas de nous manger cette nuit , si vous ne voulez pas nous retirer chez vous \ et cela étant , nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange ; peut-être qu'il aura pitié de nous , si vous voulez bien l'en prier. »

La femme de l'Ogre , qui crut qu elle pourrait les cacher à son mari jusqu'au lendemain matin , les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès d'un bon feu , car il y avait un mouton tout entier à la broche pour le souper de l'Ogre.

Comme ils commençaient à s'échauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte-, c'était l'Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L'Ogre demanda d'abord si le souper était prêt et si on avait tiré du vin , et aussitôt il se mit k table*

lOO LE PETIT POUCET.

Le moutoo était encore tout sanglant , mais jl ne lui en sembla que meilleur.'. Il flairait à droite et à gauche , disant qu'il sentait la chair fraîche. « Il Êiut, lui dit sa femme , que ce soit ce veau, que je viens d'habiller *, que vous sentiez. — Je sens la chair . fraîche , te dis -je encore une £Dis, reprit rOgre en regardant sa femire de travers; il y a ici quelque chose que je n'entends pas. » En disant ces mots il se leva de table et alla droit au lit.

« Ah ! dit-il , voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi : bien t'en prend d'être une vieille béte. Voilà du gibier qui me vient bien à propos, pour traiter trois ogres de mes amis qui doivent me venir voir ces jours-ci. »

Il les tira de dessous le lit l'un après l'autre. Ce» pauvres enfans se mirent à genoux , en lui demandant pardon ; mais ils avaient à faire ail plus cruel de tous les ogres , qui , bien loin d'avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux , et disait à sa femme que ce seraient là de friands morceaux , lorsqu'elle leur aurait ùàt une bonne sauce.

Il alla prendre un grand couteau ; et , en s'ap-

' On ne mangeait pas alors le mouton et le bœuf tout saignans^ comme nous les mangeons & présent , par anglomanie.

' Terme de cnuine , qui signifie préparer les viandes pour les accommoder en ragoût. Ce terme est employé ici pour préparer au jeu do mots qn*on verra plus tard.

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prochant de ces pauvres enfaus , il Faiguisait sur une longue pierre, quil tenait à sa main gauche. en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit : « Que voulez-vous faire à Fheure quHl est? N'aorez-vous pas assez de tems demain ? — Tais-toi, reprit rOgre, ils en seront plus mortifiés '. — * Mais vous avez encore tant de viande , reprit sa femme : voilà un veau , deux moutons et la moitié d'un cochon. — Tu as raison , dit TOgre : donne-leur bien à souper, afin qu ils ne maigrissent pas , et va les mener coucher. »

La bonne femme fût ravie de joie , et leur porta bien à souper ] mais ils ne purent manger, tant ils' étaient saisis de peur. Pour FOgre , il se remit à boire, ravi dWoir de quoi si bien régaler ses amis, n but une douzaine de coups de plus qu'à Fordinaire *, ce qui lui donna un peu dans la tête , et lobligea de s'aller coucher.

L'Ogre avait sept filles, qui n'étaient encore que des enfans. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau^ parce qu'elles mangeaient de la chair fraîche , comme Ipur père ; mais elle avaient de petits yeux gris * et tout ronds , le nez crochu , et une fort grande bouche, avec de longues dents

' Tenne de cubine , qai exprime que la viande taëe depuis quelque tems est devenue plus tendre.

' Dans le Fampirej nouvelle attribue'e à lord Bjron , le vampire • Tœil gris-mort.

I09 LK PETIT POUÇBT.

fort aiguës et fort éloi^ées Tune de Tautre. EUei n'étaient pas encore fort méchantes ; mais elles promettaient beaucoup ,' car elles mordaient déjà les petits enfims pour en sucer le sang%

On les avait fait coucher de bonne heure , et elles étaient toutes sept dans un grand lit , ayant chacune une couronne d'or sur la tête. Il y avait d^is la même chambre un autre lit 4e la niéme grandeur : ce fut dans ce lit que la femme de FOgre mit coucher les sept petits garçons ; >près quoi elle alla se coucher auprès de son mari.

Le petit Poucet, qui avait remarqué que lies filles de rOgre avaient des couronnes d'or sur la tête , et qui craignait qu il ne prit à FOgre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même , se leva vers le milieu de la nuit , et prenant les bonnets de ses frères et le sien , il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de FOgre x| après leur avoir ôté leurs couronnes d'or , qu'il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne y afin que FOgre les prit pour ses filles , et ses filles pour les garçons qu'il voulait égorger. La chose réussit comme il l'avait pensé ^ car FOgre, s'étant éveillé sur le minuit , eut regret d'avoir différé au lendemain ce qu'il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit , et prenant son grand couteau : <( Allons voir, dit-il , comment se portent nos petits drôles ; n'en faisons pas à deux fois. »

L|£ VETIT rOVCET. lo'i

U monta doac à tàtoosà la chambre de ses filles , et 8 approcha du lit ou étaient les petits garçons , qui dormaient tous , excepté le petit Poucet , qui eut bien peur lorsqu'il sentit la maia de TOgre qui lui tatai t la tête, comme il avait tâté celles de tous ses frères. L'Ogre , qui sentit les couronnes d'or : <c Vraiment , dit-il, j'allaiis faire là un bel ouvrage; je vois bien que je bus trop hier au soir. » Il alla ensuite au Ut de ses filles, où ayant senti les. petits bonnets des garçons : (c Ah ! les voilà , dit-il , nos gaillards -, travaillons hardiment. » En disant ces mots il coupa , sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition , il alla se recoucher auprès de sa femme.

Aussitôt que le petit Poucet entendit ronfler TOgre, il réveilla ses frères, et leur dit de s'habiller promptement et de le suivre. Us descendirent doucement dans le jardin , et sautèrent par-dessus les murailles. Us coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant , et sans savoir où ils allaient.

L'Ogre s'étant éveillé , dit à sa femme : « Va-t-ea là haut habiller ces petits drâles d'hier soir. )> L'Ogresse fut for^ étonnée de la bonté de son mari , ne se doutant point de la manière qu'il entendait qu'elle les habillât , et croyant qu'il lui ordonnait de les aller vêtir. Elle monta en haut , où elle fut bien surprise , lorsqu'elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang....

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Elle commença par s'évanouir ( car c'est le premier expédient que trouvent presque toutes leg femmes en pareilles rencontres). L'Ogre, craignant que sa femme ne fût trop long-tems à faire la besogne dont il l'avait chargée , monta en haut pour lui aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme, lorsqu'il vit cet affreux spectacle, a Ah ! quai-je fait là ? s'écria- t-il. Ils me le paieront , les malheureux, et tout-à-l'heure. »

Il jeta aussitôt une potée d'eau dans le nez de sa femme ^ et l'ayant fait revenir : a Donne-moi vite mes bottes de ^ept lieues , lui dit-il , afin que j'aille les attraper. » Il se mit en campagne *, et , après avoir rcouru de tous côtés , enfin il entra dans le chemin où marchaient les pauvres enfans , qui n'étaient plus qu'à cent pas du logis de leur père. Us virent l'Ogre qui allait de montagne en montagne , et qui traversait des rivières aussi aisément qu'il aurait fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet , qui vit un rocher creux proche le lieu où ils étaient , y fit cacher ses frères , et s'y fourra aussi , regardant toujours ce que rOgre deviendrait. L'Ogre qui se trouvait fort las du long chemin qu'il avait fait inutilement ( car 4es bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme ), voulut se reposer ; et , par hasard , il alla s'asseoir sur la roch^ où les petits garçons s'étaient cachés.

Comme il n'en pouvait plus de fatigue , il s'endormit j après s'être reposé quelque tems , et vint à

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ronfler si effroyablement , que les pauvres ehEeuis n'eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge« Le petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s'enfuir promptement à la maison pendant que TOgre dormait bien fort y et qu'ils ne se missent point en peine de lui. Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.

Le petit Poucet s'étant approché de TOgre, lui tira doucement ses bottes , et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges : mais comme elles étaient fées ', elles avaient le don de s aggrandir et de s'apetisser selon la jambe de celui qui les chaussait; de sorte quelles se trouvèrent aussi justes à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui.

U alla droit à la maison de FOgre , où. il trouva sa femme qui pleurait, auprès de ses filles égorgées. « Votre mari , lui- dit le petit Poucet , est en grand danger *, car il a été pris par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer sUl ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu'ils lui tenaient le poignard sur la gorge , il m'a apperçu , et m'a prié de vous venir avertir de l'étal où il est , et de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant , sans en rien retenir, parce qu'autrement ils le tue-

' Enchantées, ouvrage de féerie. Le mot fée est ici adjectif^ comme ^ propos de la clef de U Barbe-Bleue*

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ront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup y il a voulu que je prisse ses bottes de ^pt lieues que voilà, pour faire diligence, et aussi a£n que vous ne croyez pas que je sois un aifronteur. » La bonne femme , fort effirayée , lui donna aus9it6t tout ce qu'elle avait ; car cet Ogre ne laissait pas d'être fort bon mari , quoiqu'il mangeât les petite enfans. Le petit Poucet, étant chargé de toutes lès ridiesses de TOgre , s'en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.

Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'accord de cette dernière circonstance , et qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre ; qu'à la vérité il n'avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues , dont il ne se servait que pour courir après les petits enfans. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part , et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l'Ogre , il s'en alla à la cour, où il savait qu'on était fort en peine d'une armée qui était à deux cents lieues de là , et du succès d'une bataille qu'on avait donnée. Il alla, disent-ils , trouver le roi , et lui dit que , s'il le souhaitait , il lui rapporterait des nouvelles de l'armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d'argent «'il en venait à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir m4me^ et cette première course

LE PETIT POUCET. lOn

layant fait connaître , il gagnait tout ce qu'il voulait : car lé roi le payait parfaitement pour porter ses ordres à Farmée , et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu il voulait pour avoir des nouvelles de leurs amans , et ce fut là son plus grand gain.

U se trouvait quelques femmes qui le chargeaient de lettres pour leurs maris; mais elles le payaient si mal , et cela allait à si peu de chose , qu il ne daignait pas mettre en ligne de compte ce qu'il gageait de ce côte-lk.

Après avoir &it pendant quelque tems le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de bien , il revint chez son père , où il n'est pas possible d'imaginer la joie qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à l'aise. 11 acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères ; et par-là il les établit tous , et fit parfaitement bien sa cour en même tems.

MORALITÉ

On ne s*afEî^ point d*avoir beancoap d'enfims , Quand ils sont tous beaux , bien faits et bien grands ,

Et d'un extérieur qui brille ; Mais si l*un d'eux est faible , ou ne dit mot y On le méprise , on le raille , on le pille :

Quelquefois cependant c'est ce petit marmot

Qvi fera le bonbevr de toute la famille.

REMARQUES

Cambry, dans son Voyage au Finistère^ répète que le Petit-Poucet est un ancien conte populaire qui amuse depuis des siècles les enfans de la Basse-Bretagne.

On a cité beaucoup de nains célèbres , mais peu d^aossi exigus que le Petit-Poucet , si ce n'est Bergerac , antérieur à Perrault, qui, dans son voyage au soleil, dit avoir vu de petits nains pas plus hauts que le pouce. Les Lilliputiens du docteur Swift étaient un peu plus grands. Des amateurs ont calculé que , dans le tems de ses prouesses , le Petit Poucet pouvait avoir une coudée ; et on a vu des nains réels qui n'avaient guères que cette mesure.

Le but de ce conte est de montrer qu'il ne faut pas estimer les gens sur leur extérieur, et qu'il y a souvent plus de sens et de force dans un être chétif que dans de gros rustres. Cependant la morale du Petit Poucet n'est pas très-bonne pour les enfans, à qui ce conte peut inspirer des idées de défiance, en leur apprenant qu'il y a des parens qui se décident à se séparer de leurs enfans et à les perdre.

Dans la comédie des Fées ou les Contes de ma Mère VOye^ jouée aux Italiens, comme nous l'avons dit, en 1697, on trouve unpetit conte que nous allons transcrire ici, parce qu'il n'est pas du tout connu, quoique du reste il n'ait avec le conte de Poucet que des rapports de petitesse. Mais cette pièce fut faite à l'occasion des contes de Perrault. — L'Ogre commande il la nourrice de faire un conte à une jeune princesse qu'il veut épouser ou manger , et la nourrice dit :

REMARQUES. 109

ir II éuit une fois un prince nommé Brutalin ; il avait une iille qui s'appelait Pétille : or Pétille voulait se marier parce qu'elle en avait envie ; et elle disait toujours, tout ci, tout ça , parci, par-là, je suis déjà grande, ma mère le fut, je voudrais bien l'être. Or , Brutalin avait pris la principauté d'un autre prince qui s'appelait Bonbenin-Bonbenet-Bonbeninguet Bonbeninguette , sa femme, en fut si fâchée, qu'elle en mourut de douleur en accouchant , et Bonbeninguet prit le poupart entre ses bras et s'en alla dans un bois en pleurrant.

» Il y trouva une vieille fée qui lui dit en marmottant : Bonbenin-Bonbenet-Bonbeninguet , donne-moi ton poupart, et dans neuf mois d'ici je te ferai trouver ta principauté , une belle fille et ton poupart encore avec. Bonbeninguet lui donna le poupart , et la fée le rendit si petit, si petit, qu'elle le fit entrer dans un œuf de poulette par le trou d une aiguiUe, et puis elle porta cet œuf à la belle Pétille, en luidiâmt : Ma belle Pétille, prends cet œuf de poulette , et porte-le neuf mois dans ton sein , sans le casser , tu t'en iras dans le jardinet de ton père et tu chanteras ce refrain :

Plus tôt que plus tard ^ Pdlille veut Terre , Plus tôt que plus tard.

» Si bien donc que Pétille s'en alla dans le jardinet de son père chanter : Plutôt que plus tard y Pétille oeui l'être , plutôt (jue plus tard. Et Brutalin , son père , qui était à la fenêtre, disait de son côté :

Vaut mieux tard que jamais ; Dans cent ans tu auras le benêt ; Vaut mieux tard que jamais.

» ()r , Brutalin fit un grand bal où il convia tous ceux qui la demandaient en mariage. La fée y amena Bonbeninguet

IIO REMARQUES.

déguisé en invisible ; et la première chose qa'il fit fut d'aller batifoler k l'entonr da sein de Pétille, qui se mît k dire : Fi donc, ôtez-vous de là, arrêtez-vous, vous casserez moo œuf. Tant il y a que Fœuf cassa , et une coquille piqua le sein de Pétille qui se mit à crier : Ahi , ahi , ahi ! Et le poupart en sortit, qui cria de son côté : Eh, eh, eh , eh ! Les épooseuseurs dirent tous: Je n'en veux plus, je n'en veux plus , je n'en veux plus. Brutalin rendit le royaume à Bonbeninguet qui reconnut le poupart et épousa Pétille. »

Il est évident que ce petit conte de Dufresny est une raillerie du genre ; mais Perrault afait mis tout-à-fait ce genre à la mode ; c'est sans doute le projet de s'en moquer aussi qui a inspiré à Hamilton ses contes charmans , publiés au commencement du dix-huitième siècle, au moment où les Contes de ma Mère VOye charmaient les enfans et où les dames raffolaient des Mille et Une Nuits.

Le conte du Petit Poucet a inspiré quelques pièces de théâtre. On a joué, en 1800, à la Gaîlé, le Petit Poucet ou la Botte de sept lieues ; c'est le conte un peu défiguré. Eosaure de Valencourt ou les Nouveaux malheurs du Petit Poucet , drame héroïque, en trois actes , par le citoyen JoUivet, donné en 1801 , au théâtre des Jeunes-Artistes, n.'a de commun que le nom avec le conte. Le Petit Poucet ou V Orphelin de la Forêt^ mélodrame-féerie , de MM. Guillaume et Augustin, représenté en 1820, à la Gaîté , ne rend pas non plus la simplicité de Perrault. Le Petit Poucet^ féerie par M. Léon L» jouée en 1822 sur le théâtre des enfans de M. Comte, est une imitation très-libre ; on n'a donné au bûcheron que quatre enfans. Il y a cependant un ogre qui veut les manger; l'existence de ce monstre tient à un éperon enchanté que le Petit Poucet lui enlève. Mais pourquoi avoir àté les boites de sept lieues ?

REMARQUES. lit

Outre les pièces , nous l'avons déjà dit , on a fait diverses imitations de plusieurs des contes de Perrault : mats une circoDfiitance que ih>us ne devons pas omettre , c'est que les huit contes qu^on vient de lire ont été mis en vers. Quoique Fauteur de cet essai n'ait pas très-heureusement réussi , c'est on honneur rendu à Perrault que nous ne pouvons passer SOIS silence. Cette traduction , peu connue , est intitulée : I^t Contes des Feesj par Perrault^ min en vers par U citoyenne M..., deux volumes in-i8, Paris, Blanchon, an YII. Us contiennent : i^ Xa BeUe-au-Bols-Dormant , poëme en six chants , en vers libres ; a° La Barèe-Bleue, conte en cinq chants, en vers alexandrins ; 3° Le Chat-Boité^ conte en quatre chants, en vers libres ; 4° -^^ ^^^^ > conte en deux chants , en vers de huit syllabes ; 5° Le Petit Poucet^ conte en six chants en vers de dix syllabes ; G** Le Petit Chaperon Bouge ^ conte en deux chants , en vers de sept syllabes ; 7^ Biquet à la Houppe , conte en six chants , en vers de dix syllabes ; if^CeudriUon ou la Petite Pantoise de verre ^ conte en cinq chants , en vers alexandrins. La citoyenne M... ne fait pas toujours d'heureux vers ; elle fait rimer des mots qui riment très-peu. Nous donnerons le préambule de Cendrillon comme un échantillon de son style :

J*ai chanté la beauté qui sommeilla cent ans -, J*ai chante' les me'faits d^une barbe sinistre ; Da matou le plus fin j^ai chanté \^s talens ; De la féerie aussi ma muse tint registre.

Au rang de ces héros est le Petit Poucet ; Le gentil Chaperop même y trouve sa place ; Par &ts brillans succès , le fortuné Riquet Se\nblc avoir droit acquis aux lauriers du Parnasse. Las ! oserai-je encore y placer Cendrillon , Bien qu'aux regards jaloux, cette gente pucelle Ait voilé ses attraits sous simple cotillon ? Dans Tombrc de la nuit a brillé celte r'toilr.

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