A MADAME LA COMTESSE DE MURAT
Vous faites les plus jolies nouvelles du inonde en vers ; mais en vers aussi doux que naturels. Je voudrais bien , charmante comtesse , vous en dire une à mon tour *, cependant je ne sais si vous pourrez vous en divertir. Je suis aujourd'hui de Thumeur du Bourgeois-Gentilhomme ^ je ne voudrais ni vers ni prose pour vous la conter : point 4e grands mot$« point de brillant y point de rimes ; un tour naïf m'accommode mieux -, en un mot , un récit sans façon et comme on parle : je ne cherche que quelque moralité.
Moa historiette en fournit assez , et par-là elle pourra vous être agréable. Elle roule sur deux proverbes au lieu d'un : c'est la mode ^ vous , vous les aimez : je m'accommode à l'usage avec plaisir. Vous y verrez coniment nos aïeux savaient insinuer qu'on
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tombe dans mille désordres quand on se plaît à ne rien Gaire , ou , pour parler comme eux , qcL oisiveté est mère de tout vice ; et vous aimerez sans doute lear manière de persuader. Le second proverbe est, qu'il faut être toujours sur ses gardes : vous voyez bien que je veux dire que la défiance est mère de la sûreté'.
Non y Pamoor ne triomphe gaères Que des cœars qui n*ont point d'affaires.
Vous f qui craignes que d*un adroit vainqueur Yotrè raison ne devienne la dupe , Beautés , si vous voules conserver votre coMr ,
n faut que votre esprit s*occupe.
Mais si| malgré vos soins, votre sort est d*aimer, Gardes du moins de vous laisser charmer , Sans connaître Celui que votre coeur veut se donner pour maître. Craignes les kkmdins doucereux Qui fatiguent les ruelles , Et y ne sachant que dire aux belles , Soupirent sans être amoureux.
Dé&es^vous des conteurs de fleurettes ; Connaisses-bien le fond de leurs esprits ; Auprès de toutes les Iris Ils dâ>itent mille sornettes.
DëficB-vous enfin de ces brusques amans, Qui se disent en feu dès les premiers momens Et jurent une vive flamme ; Moques-vous de ces vains sermens :
Pour bien assujettir une ame , Il faut qu'il en coûte du tems.
' Cest la morale de la fable dernière du troisième livre de La Fon-*
>>inc : le Chat et U vieux Rat.
ii4 l'adroite princesse.
Gardes qu'un peu de complaisance Ne désarme trop t6t votre austère fierté ;
De votre juste défiance Dépend votre repos et vôtre sûreté.
Mais je n y songe pas, madame , j'ai fait des vers : au lieu de m'en tenir aii goût de M. Jourdain , j'ai rimé sur le ton de Quinault. Je reprends le tour simple au plus vite , de peur d'avoir part aux vieilles haines qii'on eut pour cet agréable moraliseur ' , et de peur qu'on ne m'accuse de le piller et de le mettre en pièces , comme tant d'auteurs impitoyables font tous' les jours.
Du tems des premières croisades , un roi de je ne sais qu'el royaume de FEurope , se résolut d'aller &ire la giieri^e aux infidèles , dans la Palestine. Avant que d'entreprendre un si long voyage , il mit un si bon ordre aux affaires de son royaume , et il en confia la régence à un ministre si Habile , qu'il fut en repos de ce côté-là. Ce qui inquiétait le plus ce prince , c'était le soin de sa famille. Il avait perdu la reine son épouse , depuis assez peu de tems : elle ne lui avait point laissé de fils ; mais il se voyait père de trois jeunes princesses à marier. Ma chronique ne m'a point appris leur véritable nom ] je
' On sait que Perrault était en guerre avec BoîleaU) qui poursuivait aussi Quinault.
/' L^ADROITE PRINCESSE. IvS
sais seulement que comme , en ces tems heureux , la simplicité des peuples donnait sans façon des surnoms aux personnes éminentes , suivant leurs bonne» qualités ou leurs défauts, on avait surnommé Fainée de ces princesses Nonchalante > ce qui signifie indolente en style moderne ^ la seconde , Babillarde ; et la troisième , Finette : noms qui avaient tous un juste rapport aux caractères de ces trois sœurs.
Jamais on n'a rien vu de si indolent qu'était Non-> chalante. Tous les jours elle n'était pas éveillée à une heure après-midi ; on la traînait à Féglise telle qu'elle sortait de son lit y sa coiffure en désordre , sa robe détachée , point de ceinture > et souvent une mule d'une &çon et uiie de l'autre. On corrigeait cette difféi*ence durant la journée ^ mais on ne pouvait résoudre cette princesse à être jamais autrement qu'en mules : elle trouvait une fetigue insupportable à mettre des souliers. Quand Nonchalante avait dmé , elle se mettait à sa toilette , où elle était jusqu'au soir : elle employait le reste de- son tems, jusqu'à minuit , à jouer et à souper ; ensuite on était presqu'aussi long-tems à la déshaUUer qu'on avait été à l'habiHer : elle iie pouvait jamais parvenir à aller se coucher qu'au grand jour.
Babillarde menait une autre sorte de vie. Cette princesse était fort vive , et n'employait que peu de tems pour sa personne ^ mais elle avait une envie de parler si étrange , que , depuis qu'elle était éveillée
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jutqu^à ce qu^elle fàt eûdonnie, la bouche ne loi fermait pas. Elle savait l'histoire des mauvais ménages y des liaisons tendres , des galanteries , nonseulement de toute la cour , mais des plus petits bourgeois. Elle tenait registre de toutes les femmes qui exerçaient certaines rapines dans leur dômes* tique , pour se donner une parure plus éclatante ^ et était informée précisément de ce que gagnait la suivante de la comtesse une telle , et le maître-d'hâtel 'du marquis un tel. Pour être instruite de toutes ces petites choses , elle écoutait sa nourrice et sa couturière j avec plus de plaisir qu'elle n'aurait écouté un ambassadeur^ et ensuite elle étourdissait de ces belles histoires y depuis le roi son père jusqu'à ses « valéts-de-pied ; car , pourvu qu'elle pariât , elle ne se soucmit pas à qui.
La démangeaison de parler produisit encore un autre mauvais eSet chez cette princesse. Malgré son grand rang, ses airs trop familiers donnès'ent l(a hardiesse aux blondins de la cour de lui débiter des douceurs. Elle écouta leurs fleurettes sans façon, pour avoir le plaisir de leur répondre ; car j à quelque prix que ce fut , il feUait que , du matin au soir, elle écoutât ou caquetât. Babillarde , non plus que Nonchalante, ne s'occupait jamais ni à penser, ni à faire aucune réflexion , ni à lire ; elle s'embarrassait aussi peu d'aucun soin domestique, ni desamusemens que produisent l'aiguille et le fuseau. Enfin
ces deux sœurs , dans une éternelle oisiveté , ne fai* soient jamais agir ni leur esprit, ni leurs mains.
La scBur cadette de ces deux princesses était d^un caractère bien différent. EUe agissait incessamment de f esprit et de sa personne \ elle avait une vivacité surprenante , et elle s'appliquait à en faire un bon usage. Elle savait par&itement bien danser, chanter» jouer des înstrumens ^ réussissait avec une adresse admirable à tous les petits travaux de la main qui amusent d'ordinaire les personnes de son sexe , mettait Tordre et la règle dans la jnaison du roi , et empêchait, par ses soins, les pilleries des petits officiers \ car, dès ce tems*Ià , ils se mêlaient de voler les princes*
Ses talens ne se bornaient pas là \ elle avait beau- • coup de jugement, et une présence d'esprit si mer.veilleuse ^ qu'elle trouvait sur-le-champ des mayens pour sortir de. toutes sorte» d'affaires. Cette jeune princesse avait découvert , par sa pénétration , un pié(}e dangereux qu'un ambassadeur de mauvaise fin awt tendu au roi son père , dans un traite que os prince était tout prêt de signer. Pour punir la perr fidie de cet ambassadeur, et de son maître, le roi changea l'article du traité ; et en le mettant dans les terme» que lui avait inspirés sa. fille , il trompa à son tour le trompeur même. La jeune princesse découvrit encore un tour de fourberie qu'un ministre voulait jouer, au ro>^ et par le conseil qu'elle donnai
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son père , il fit retomber rinfidélité de cet homme-là sur lui-même. La princesse donna, dans plusieurs autres occasions , des marques de sa pénétration et de sa finesse d'esprit; elle en donna tant, que le peuple lui donna le nom de Finette. Le roi Faimait beaucoup plus que ses autres filles; et il faisait un si grand fonds sur «on bon sens, que s'il n'avait point eu d'autre enfant qu'elle , il serait parti sans inquiétude ; mais il se défiait autant de la conduite de «es autres filles, qu'il se reposait sur celle de Finette. Ainsi, pour être sûr des démarches de sa famille , comme il se croyait sûr de celles de ses sujets, il prit les mesures que je vais dire.
Vous qui êtes si savante dans toutes sortes d'antiquités , je ne doute pas , comtesse charmante , que vous n'ayez cent fois entendu parler du merveilleux pouvoir des fées. Le roi dont je vous parle, 'étant ami intime d'une de ces habiles femmes , alla trouver cette amie ; il lui représenta l'inquiétude où il était touchant ses filles, a Ce n'est pas , lui dit ce prince , que les deux aînées dont je m'inquiète aient jamais fait la moindre chose contre leur devoir ; mais elles ont si peu d'esprit, elles sont si imprudentes, et vivent dans une si grande désoccupation , que je crains que , pendant mon absence , elles n'aillent s'embarquer dans quelque folio intrigue pour trouver de qui s'amuser. Pour Finette , je suis sûr de sa vertu ; cependant je la traiterai comù^e les autres ,
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pour &ire tout égal *, c est pourquoi , sage fée , je TOUS prie de me faire trois quenouilles de verre pour mes filles , qui soient faites avec un tel art , que chaque quenouille ne manque point de te casser sit6t que celle à qui elle appartiendra fera quelque chose contre sa gloire. »
Gomme cette fée était des plus habiles , elle donna à ce prince trois quenouilles enchantées , et travaillées avec tous les soins nécessaires pour le dessein qu il avait. Mais il ne fut j)as content de cette précaution ; il mena les princesses dans une tour fort haute 9 qui était bâtie dans un lieu bien désert. Le roi dit à ses fiUes qu'il leur ordonnait de faire leur demeure dans cette tour, pendant tout le tems de son absence 9 et qu il leur défendait d'y recevoir aucune personne que ce fût. Il leur ôta tous leurs officiers de Tun et de l'autre sexe^ et après leur avoir fait présent des quenouilles enchantées , dont il leur expliqua les qualités , il embrassa les prin-* cesses et ferma les portes de la tour, dont il prit lui-même les clefs; puis il partit.
Vous allez peut-être croire , madame , que ces princesses étaient là en danger de mourir de faim. Point du tout : on avait eu soin d'attacher une poulie à une des fenêtres de la tour , et on y avait mis une corde à laquelle les princesses attachaient un corbillon qu'elles descendaient chaque jour. Dans ce corbillon, on mettait leurs provisions pour la
laO L^ADROITS PHIHCVASE.
journée , et quand elles l'avaient remonté , eDes retiraient avec soin la corde dans 4a chambre.
Nonchalante et Babillarde menaient dans cette solitude use vie qui les désespérait : elles s^ennuyaieut à un point qu^on ne saurait exprimer ; mais il fallait prendre patience ; car on leur avait fait la quenouille si terrible , qu'elles craignaient que la moindre démarche un peu équivoque ne la fît casser.
Pour Finette , elle ne s'ennuyait point du tout ; son fitifteau , scm aiguille et ses instrumens de musique lui fournissaient des amusemens^ et outre cela, par l'ordre du ministre qui gouvernait l'état, on mettait dans le corbillon des princesses des lettres qui les informaient de tout ce qui se passait au-dedans et au-<lehors du royaume. Le roi l'avait permis ainsi ^ et le ministre , pour faire sa cour aux princesses , ne manquait pas d'être exact sur cet article. Finette lisait: toutes ces nouvelles avec empressement, fit «'en divertissait. Pour ses deux sœurs, elles ne daignaient pas y prendre la moindre part ; elles disaient qu'elles ét^ent trop chagrines pour avoir la fo^ce de s'amuser de si peu de chose ; il leur fallait au moins des cartes pour se désennuyer pendant l'aibsenoe de leur père.
Elles passaient donc ainsi tristement leur vie > en murmurant. contre leur destin -, et je crois qu'elles ne manquèrent pas de dire^ qui! ^aut mieux être né heureux y cfue d*étre né fils de roi. Elles étaient sou-
L ADmOITB PmiNCBSSB. Itl
▼eut aux fenêtres de lear tour , pour voir du moins ce qui se passait dans ht campagne. Un jour, comme Finette était occupée dans sa chambre à quelque joli ouvrage , ses sœurs , qui étaient à la *fenâtre , virent «au pied de leur tour une pauvre femme vêtue de haillons déchirés, qui leur criait sa misère fort pathétiquement \ elle les priait à mains jointes de la laisser entrer dans leur château , leur représentant quelle était une malheureuse étrangère qui savait mille sortes de choses , et qu'elle leur rendrait service avec la plus exacte fidélité. D'abord les prin* cesses se souvinrent de Tordre qu'avait donné le roi leur père, de ne laisser entrer personne dans la tour ; mais Nonchalante était si lasse de se servir ellemême , et Bafaillarde si ennuyée de n'avoir que ses sœurs à qui parler, que l'envie qu'eut l'une d'être coiffée en détail , et l'empressement qu'eut l'autre d'avoir une personne de plus pour jaser, les engagea à se résoudre de laisser entrer la pauvre étrangère.
(( Pensez-vous , dit Babillarde à sa s^ur, que la défense du roi s'étende sur des gens comme cette malheureuse ? Je crois que nous la pouvons recevoir «ans conséquence. — Vous ferez ce qu'il vous plaira , ma sœur , » répondit Nonchalante. Babillarde , qui n'attendait que ce consentement, descendit aussitôt le corJbillcMi ; la pauvre femme se mit dedans , et les princesses la montèrent avec le secours de la poulie.
Quand cette femme fut devant leurs yeux , l'hor-
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rible malpropreté de, ses habits les dégoûta ; elle» voulurent lui en donner d'autres ^ mais elle leur dit qu'elle en changerait le lendemain, et que pour l'heure qu'il était elle allait songer à les servir. Comme elle achevait de parler , Finette revint de sa chambre. Cette princesse fut étrangement surprise de voir cette inconnue avec ses sœurs ; elles lui dirent pour quelles raisons elles l'avaient fait monter ] et Finette qui vit que c'était une chose &ite, dissimula le diagrin qu'elle eut de cette imprudence.
Cependant la nouvelle officière des princesses fit cent tours dans le château , sous prétexte de leur service , mais en effet pour observer la disposition du dedans ; car, madame /je. ne sais si vous ne vous en doutez déjà; mais cette gueuse prétendue était aussi dangereuse dans le château que le fut le comte Ory dans le couvent où il entra , déguisé en abbesse fugitive.
Pour ne pas vous tenir davantage en suspens , je vous dirai que cette créature couverte de haillons était le fils suné d'un roi puissant , voisin du père des princesses. Ce jeune prince , qui était un des phis artificieux esprits de son tems , gouvernait entièrement le roi son père , et il n'avait pas besoin de beaucoup de finesse pour cela -, car ce roi était d'un caractère si doux et si facile , qu'on lui avait donné le surnom de Moult-Benin * . Pour le jeune prince ,
' Beaucoup bénin.
x.'adroite princesse. ia3
comme il n'agissait que par arlîfice et par détour^, les peuples Favaient surnommé mche^en-Cautèle ^ , -et pour abréger^ on disait Biche-Cautèle.
Il avait un frère cadet, qui était aussi rempli de belles qualités que son aîné Tétait de dé&uts ; cependant , malgré la différence d'humeurs , on voyait ^ntre ces deux frères une union si parfaite, que tout le monde en était surpris. Outre les bonnes qualités de Tame qu avait le prince cadet, la beauté de son visage et la grâce de sa personne étaient si remarquables , qu'elles l'avaient fait nommer Bel^^f^oir. C'était le prince de Riche -Cautèle qui avait inspiré à l'ambassadeur du roi, son père, ce trait de mauvaise foi que l'adresse de Finette avait fait tomber sur eux. Biche-Cautèle , qui n'aimait déjà guère le roi , père des princesses , avait achevé par-là de le prendre en aversion \ ainsi , quand il sut les précautions que ce prince avait prises à l'égard de ses filles, il se fit un pernicieux plaisir de tromper la prudence d'un père si soupçonneux. Riche-Cautèle obtint permission , du roi son père , d'aller &ire un^ voyage , sous des prétextes qu'il inventa \ et il prit des mesures qui le firent parvenir à entrer dans là tour des princesses , comme vous avez vu.
En examinant le château , ce prince remarqua qu'il était facile aux princesses de se faire entendre des passans , et il en conclut qu'il devait rester dans
' Biche en fourberie.
. yn déguiMment pendant tout le jour, parce qu elle» pourraient bien, si elles s*en avisaient , appeler .du monde et le faire punir de son entreprise téméraire. U conserva donc , toute la journée 9 les habits et le perscmna^ de gueuse de profession ^ et le soir , lorsque les trois sœurs eurent soupe, Riche-Cautèle jeta le^ baillons qui le couvraient , et laissa voir des habits de cavalier tout couverts d'or et de pierreries. Les pauvres princesses furent si épouvantées de cette vue , qvfb toutes se mirent à fuir avec précipitation. Finette et Babillarde, qui étaient agiles, eurent bientôt gagné leur chambre *, mais Noncha* lante , qui avait à peine Tusage de marcher , fîit en un instant atteinte par le prince.
Aussitôt il se jeta à ses pieds , lui déclara qui il était, et lui dit que la réputation de sa beauté et ses portraits Tavaient engagé à quitter une cour délicieuse pour lui venir offrir ses vœux et sa foi. Nonchalante fut d'abord si éperdue , qu'elle ne pouvait répondre au prince qui était toujours à genoux ;
'^ mais comme en lui disant mille douoein^ et lui fisdsant mille proteâiations , il la conjtirait avec aideur àe le recevoir pour épou^ dès ce aiion^ent-là même, sa mollesse naturelle ne > lui laissant pas la force de disputer, elle dit 'nonchalamment à Biche-Cautèle qu elle le croyait sincère , 'Ct qu'elle aoceptait sa foi. Elle n'observa pas de plus grandes formalités que celles-Ui dans la conclusion de ce mariage; mais
l'adroite PRINCESSlK* '125
mwi elle en perdit ga quenouille : elle te bma èm mille morceaux.
Cependtot Babillarde et Finette étaient dans des mquiétudes étranges : elles avaient gagné séparément leurs chambres 9 et elles s'y étaient renfermées. Ces chambres étaient assez éloignées Tune de Fautre; et, comme chacune de ces princesses ignorait entièrement le destin de ses sœurs , elles passèrent la nuit sans fermer ToeiL Le lendemain , le pernideux prince mena Nonchalante dans un appartement bas qui était au bout da jaf din ; et là cette princesse témoigna à Biche-Cautèle l'inquiétude où elle était de ses sœurs, quoiqu'elle nosat seprésen* ter devant elles , dans la crainte qu'elles ne blâmasievf, fort son mariage. Le prince lui dit qu'il se chargeait de le leur &ire approuver ; et, après quelques discours , il sortit , et enferma Nonchalante sans qu'elle s'en aperçut *, ensuite il se mit à cherdier les princesses avec soin.
Il fut quelque tems sans pouvoir découvrir dans quelles chambres elles étaient enfermées. Enfin, l'envie qu'avait Babillarde de toujours parler , étant cause que cette princesse parlait toute seule en se plaignant , le prince s'approcha de la porte de sa chambre , et la vit par le trou de la serrure. Riche^ Cautèle lui parla au travers de la porte , et lui dit, comme il avait dit à sa sœur , que c'était pour lui offrir son cœur et sa foi qu'il avait fait l'entreprise
î%6 L^AÛROItB PAlIfCESSE.
d'entrer dans la tour. Il louait avec exagératioa sa beauté et son esprit ^ et BabiUarde , qui était trëspersuadée qu'elle possédait un mérite extrême , fut assez folle pour croire ce que le prince lui disait : elle lui répondit un flux de paroles , qui n'étaient pas trop désobligeantes. Q fallait que cette princesse eût une étrange fureur de parler , pour s'en acquitter comme elle feisait dans ces momens : car elle était dans un abattement terrible , outre qu'elle n^avait rien mangé de la journée , par la raison qu'il n'y avait rien dans sa chambre propre à manger. Comme elle était d'une paresse extrême, et qu'elle ne songeait jamais à rien qu'à toujours parler , elle n'avait pas la moindre prévoyance : quand elle avait besoin de quelque chose , elle avait recours à Finette ; et cette aimable princesse , qui était aussi laborieuse et'prévoyante que ses sœurs l'étaient peu, avait toujours dans sa chambre une infinité de massepains , de pâtes , et de confitures sèches et liquides qu'elle avait faites elle-même. BabiUarde donc, qui n'avait pas le même avantage , se sentant pressée par la feim et par les tendres protestations que lui faisait le prince , au travers de la porte , l'ouvrit enfin à ce séducteur \ et quand elle eut ouvert , il fit encore parfaitement le comédien auprès d'elle ; il avait bien étudié son rôle.
Ensuite ils sortirent tous deux de cette chambre, et s'en allèrent à l'office du château , où ils trou-
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vèrent toutes sortes de rafraîchissemens ^ car le corbillon en fournissait toujours les princesses d'avance. Babillarde continuait d'abord à être en peine de ce qu'étaient devenues ses sœurs^ mais elle s'alla mettre dans l'esprit , sur je ne sais quel fondement , qu'elles étaient sans doute toutes deux enfermées dans la chambre de Finette , où elles ne manquaient de rien. Ricbe-Cautèle fit tous ses efiforts pour la confirmer dans cette pensée, et lui dit qu'ils iraient trouver ces princesses vers le soir : elle ne fut pas de cet avis ; elle répondit qu'il fallait les aller cbercher quand ils auraient mangé.
Enfin , le prince et la princesse mangèrent ensemble de fort bon accord ^ et après qu'ils eurent achevé , Riche-Cautèle demanda à aller voir le bel appartement du château : il donna la main à la princesse , qui le mena dans ce lieu ^ et , quand il y iut, il recommença à exagérer la tendresse qu'il avait pour elle , et les avantages qu'elle trouverait en l'épousant. Il lui dit, comme il avait dit à Nonchalante, qu'elle devait accepter sa foi au moment même , parce que , si elle allait trouver ses sœurs avant que de l'avoir reçu pour époux , elles ne manqueraient pas de s'y opposer , piiisqu'étant sans contredit le plus puissant prince voisin , il paraissait plus vraisemblablement un parti pour l'aînée que pour elle ] qu'ainsi cette princesse ne consentirait jamais à une union qu'il souhaitait avec toute l'ar-
J>9 L ADEOITB PminGB8«B.
deur imagmat^Ie, Babillarde , après bien de» dU* cours <pii ne signifiaient rien , fut aussi extravagante que Tavait été sa sœur ; elle accepta le prince pour époux , et ne se souvint des effets de sa quebouille de verre, qu'après que cette quenouille se fut cassée en cent pièces.
Vers le soir , Babillarde retourna dans sa chambre avec le prince \ et la première chose que vit cette princesse , ce fut sa quenouille de verre en mor^ ceaux. Elle se troubla à ce spectacle : le prince lui demanda le sujet de son trouble. Comme la rage de parler la rendait incapable de rien taire, elle dit sottement à Biche-Cautèle le mystère des quenouilles; et ce prince eut une joie de scélérat , de ce que le père des princesses serait par-là entièrement convaincu de la mauvaise conduite de ses filles.
Cependant, Babillarde n'était plus en humeur d'aller chercher ses sœurs : elle craignait, avec raison , qu'elles ne pussent approuver sa conduite ; mais le prince s'offrit de les aller trouver , et dit qu'il ne manquerait pas de moyens pour les persuader de l'approuver. Après cette assurance, la princesse , qui n'avait point dormi la nuit , s'assoupit ; ef, pendant qu'elle dormait , Riche-Cautèle l'enferma à la clef, comme il avait feit Nonc}ialante.
N'est-il pas vrai , belle comtesse , que ce Biche- Cautèle était un grand scélérat , et ces deux princesses de lâches et imprudentes personnes ? Je suis