‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 70 sur 97 · L ADROITE PRINCESSE · texte numérisé non relu

L ADROITE PRINCESSE

fort en colère contre tous ces gens-là , et je ne doute pas* que vous n'y soyez beaucoup aussi ; mais ne vous inquiétez point, ils seront tous traités comme ils le méritent^ Il n'y aura que la sage et courageuse Finette qui triomphera.

Quand ce prince perfide eut enfermé Babillarde , il alla dans toutes les chambres du château les unes après les autres ; et , comme il les trouva toutes ouvertes , il conclut qu'une seule , qu'il voyait fermée par-dedans , était assurément celle où s'était retirée Finette. Gomme il avait composé une harangue circulaire , il s'en alla débiter à la porte de Finette les mêmes choses qu'il avait dites à ses sœurs. Mais cette princesse , qui n'était pas une dupe comme ses aînées , l'écouta assez long-tems sans lui répondre. Enfin y voyant qu'il était éclairci qu'elle était, dans cette chambre, elle lui dit, que s'il était vrai qu'il eut une tendresse aussi forte et aussi sincère pour elle qu'il voulait le lui persuader, elle le priait de descendre dans le jardin , et d'en fermer la porte 9ur lui \ et qu'après elle lui parlerait tant qu'il voudrait par la fenêtre de sa chambre , qui donnait sur le jardin.

Riche-Cautèle ne voulut point accepter ce parti ] et, comme la princesse s'opiniâtrait toujours à ne point vouloir ouvrir, ce méchant prince , outré d'impatience , alla quérir une bûche et enfonça la porte. Il trouva Finette armée d'un gros marteau, qu'on

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avait laUsé par hasard dan» une garde-robe cfiû étEiât proche de «a chambre* L'émotion animait le teint de cette princesse *, et , quoique ses yeux fussent pleins de colère , elle parut à Biche-Cautële d'une beauté à enchanter. Il voulut se jeter à ses pieds \ mais elle lui dit fièrement , en se reculant : u Prince , si vous approchez de moi , je vous fendrai la Iste avec ce marteau. — Quoi ! bdle princesse , s'écria Riche*Cautèle de son ton hypocrite, Famour quon a pour vous s'attire une si cruelle haine ?» U se mit à lui prôner de nouveau , mais d'un bout de la chanabre à l'autre, l'ardeur violente que lui avait inspirée la réputation de sa beauté et de son esprit merveilleux. Il ajouta qu'il ne s'était déguisé que pour venir lui offrir avec respect son cœur et sa main , et lui dit qu'elle devait pardonner à la violence de sa passion la hardiesse qu'il avait eue d'enfoncer sa porte. Il finit en lui voulant persuader, comme il l'avait fait à ses sœurs , qu'il était, de son intérêt de le recevoir pour époux au plus vUe. II dit encore à Finette qu'il ne savait pas où s'étaient retirées les prihcesses, ses sœurs, parce qu'il ne s'était pas mis en peine de les chercher, n'ayant songé qu'à elle. L'adroite princesse , feignant de se radoucir, lui dit qu'il &llait chercher ses sœurs, et qu'après on prendrait des mesures loua ensemble ; mais Riohe-Cautèle lui répondit qu'il ne pouvait se résoudre à aller trcoiver les princesses, qu'elle n'eut

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coosend à Fépoueer, parce que ses sœurs ne -manqueraient pas de s'y opposerj à cause de leur droit d^aînesse.

Finette, qui se défiait, avec raison, de ce prince perfide , sentit redoubler ses soupçons par cette réponse : elle trembla de ce qui pouvait être arrivé à ses sœurs , et se résolut de les venger du même coup qui lui' ferait éviter un malbeur pareil à celui qu'elle jugeait qu'elles avaient eu-. Cette jeune princesse dit donc à Riche-Cautële qu'elle consentait sans peine à rq>ouser-, mais qu'elle était persuadée que les mariages qui se faisaient le soir étaient toujours malheureux ; qu'ainsi elle le priait de remettre la cérémonie de se donner une foi réciproque au lendemain matin : elle ajouta qu'elle l'assurait de n'avertir les princesses de rien , et lui dit qu'elle le priait de la laisser un peu de tems seule pour penser au ciel ; qu'ensuite elle le mènerait dans une chambre où il trouverait un fort bon lit , et qu'après elle reviendrait s'enfermer chez elle jusqu'au lendemain.

Riche-Cautèle , qui n'était pas un fort courageux personnage, et qui voyait toujours Finette armée du gros marteau dont elle badinait comme on fait d'un éventail ; Riche-Cautèle , dis-je , consentit à ce que souhaitait la princesse , et se retira pour la laisser quelque tems méditer. Il ne fut pas plutôt éloigné , que Finette courut faire un lit sur le trou d'un égout qui était dans une chambre du château.

1^2 l'adroite princesse.

Cette chambre était aussi propre qu une autre ^ mais on jetait dans le trou de cet égout , qui était fort spacieux, toutes les ordures du château. Finette mit sur ce trou deux bâtons croisés très-faibles -, puis elle fit bien proprement un lit par^dessus , et s'en retourna aussitôt dans sa chambre. Un moment après, Riche-Cautèle y revint, et la princesse le conduisit où elle venait de faire le lit , et se ' retira. Le prince, sans se déshabiller, se jeta sur le lit avec précipitation ^ et sa pesanteur ayant Saiit tout d un coup rompre les petits bâtons , il tomba au fond de régout , sans pouvoir se retenir, en se Élisant vingt bosses à la tête , et en se fracassant de tous cotés. L.a chute du prince fit un grand bruit dans le tuyau : d'ailleurs il n'était pas éloigné de la chambre de Finette ; elle sut aussitôt que son artifice avait eu tout le succès qu'elle s'était promis , et elle en ressentit une joie secrète qui lui fut extrêmement agréable. On ne peut pas décrire le plaisir qu elle eut de l'entendre barbàter dans l'égout. Il méritait bien cette punition , et la princesse avait raison d'en être satisfeite. Mais sa joie ne l'occupait pas si fort qu'elle ne pensât plus à ses sœurs. Son premier soin fut de les chercher. Il lui fut facile de trouver Babillarde. Riche-Cautèle , après avoir enfermé cette princesse à double tour, avait laissé la clef à sa chambre. Finette entra dans cette chambre avec empressement, et le bruit qu'elle fit réveilla sa sœur en sursaut.

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