‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 71 sur 97 · L^ADROITE PRINCESSE. I · texte numérisé non relu

L^ADROITE PRINCESSE. I

Elle fut bien confuse en la voyant. Finette lui raconta de quelle manière elle s^était dé&ite du prince fourbe qui était venu pour les outrager. Babillarde fut frappée de cette nouvelle comme d^un coup de foudre \ car , malgré son caquet , elle était si peu éclairée , qu^elle avait cru ridiculement tout ce que Riche-Cautèle lui avait dit. U y a encore des dupes comme celle-là au monde.

Cette princesse dissimulant Fezcës de sa douleur, sortit de sa cbambre pour aller avec Finette chercher Nonchalante. Elles parcoururent toutes les chambres du château sans trouver leur soour ; enfin Finette s'avisa qu elle pouvait bien être .dans Tappartement du jardin : elles Ty trouvèrent en effet , demi-morte de désespoir et de faiblesse , car elle a avait pris aucune nourriture de la journée. Les princesses lui donnèrent tous les secours nécessaires ^ ensuite elles firent en»&mble des éclaircissemens qui mirent Nonchalante et Babillarde dans une douleur mortelle : puis toutes trois s'en allèrent reposer. Cependant Riche-Cautèle passa la nuit fort mal à son aise ^ et quand le jour fut venu , il ne fut guère mieux. Ce prince se trouvait dans des cavernes dont il ne pouvait pas voir toute Thorreur, parce que le jour n'y donnait jamais. Néanmoins , à force de se tourmenter, il trouva Fissue de Tégout qui donnait dans une rivière assez éloignée du château. Il trouva moyen de se faire entendre à des gens qui

]34 h JLBKOITK PRIKGESSE.

péchaient dans celte rivièiie , dont il fut thré dan» un état qui fit compaBaicoi à oe« bonnes gens. 11 6e fit transporter à la oour. du roi son père , pour se 'fiiipe guérir à loisir ^ et la disgrâce qui lui était ai^ rivée lui fit prendre une si forte baine contre Finette y qu il songea moins à se guérir qu à se venger d^elle.

Cette princesse passait des momens -bien tristes : la gloire lui était mille fois plus chère que la vie ; et la honteuse faiblesse de ses so&urs la mettait dans un désespoir dont elle avait peine à se rendre maiitresse. Cependant la mauvaise santé de ces deux princesses , qui était causée par les suites de kur» mariages indignes , mit encore la constance de Finette à répreuve. Riche-Cautèle , qui était déjà un habile fouri>e, rappela tout son esprit depuis son .aventure pour devenir fourbissime. L'égout ni les contusions ne lui donnaient pas tant de chagrin <pie le dépit d'avoir trouvé quelqu'un .plus fin que lui. Il se douta des suites des deux mariages : et , pour tenter les deux princesses malades , il fit porter, sous les fenêtres de leur château , de grandes caisses remplies d'arbres tout chargés de beaux fruits. Nonchalante et Babillarde , qui étaient souvent aux fenêtres , ne manquèrent pas de voir ces fruits : aussitôt il leur prit une envie violente d'en manger ' ; et elles persécutèrent Finette de descendre dans le

' Envies de femmes grosses.

l'adaoitb PRIKCESSB. l'i5

corbiHon pour «a aller coeillir* La complaisance de cette princesse fut assez grande pour vouloir bien contenter ses sœurs : elle descendit ^ et leur rapporta de ces beaux fruits, qu'elles mangèrent avec la dernière avidité.

Le lendemafia > il parut des fruits d'une autre es-^ pèce. Nouvelle envie des princesses -, nouvelle complaisanee de Finette ; mais les officiers de Ricke- Catitèle, cachés, et qui avaient manqué leur co^p la première fois , ne le manquèrent pas celle-ci : ils se saisirent de Finette, et Teriimenèrent, aux yeux de ses sœurs , qui s'arrachaient les cheveux de dé* sespoir.

Les satellites de Riche^Ilautèle firent si bien , qu'ils menèrent Finette dans utie maison de campagne ou était le prince pour achever de se remettre en santé. Comme il était transporté de fureur contre cette princesse , il lui dît cent choses brutales , à quoi elle répondit toujours avec une fermeté et une grandeur d'ame digne d'une héroïne comme elle était. Enfin , après l'avoir gardée quelques jours prisonnière, il la fit conduire au sommet d'une montagne extrêmement haute , et il y arriva lui-même un moment après elle. Dans ce lieu , il lui annonça qu'on Fallait foire mourir d'une manière qui le vengerait des tours qu'elle lui avait faits. Ensuite ce perfide prince montra barbarement à Finette iin tonneau tout hérissé pat-dedans de canifs , de rasoirs et de clous

i36 l'abroite phimcesse.

à crochets , et lui dit que , pour la punir comme elle le méritait , on allait la jeter dans ce tonneau , puis le rouler du haut de la montagne en bas.

Quoique Finette ne fut pas Romaine, elle ne Ait pas plus effrayée du supplice qu on lui préparait , que Régulus Tavait été autrefois à la vue d'un destin pareil. Cette jeune princesse conserva toute sa fermeté et même toute sa présence d'esprit.* Riche- Cautèle, au lieu d'admirer son caractère héroïque , en prit une nouvelle rage contre elle , et songea à hâter sa mort. Dans cette vue, il se baissa vers l'entrée du tonneau qui devait être l'instrument de sa vengeance , pour examiner s'il était bien fourni de ses armes meurtrières. Finette , qui vit son persécuteur attentif à regarder, ne perdit point de tems ; elle le jeta dans le tonneau , et elle le fît rouler du haut de la montagne en bas , .sans donner au prince le tems de se reconnaître. Après ce coup elle prit la fuite ; et les officiers du prince , qui avaient vu avec une extrême douleur la manière cruelle dont leur maître voulait traiter cette aimable princesse, n'eurent garde de courir après elle pour l'arrêter. D'ailleurs , ils étaient si effrayés de ce qui venait d'arriver à Riche-Cautèle , qu'ils ne purent songer à autre chose qu'à tacher d'arrêter le tonneau qui roulait avec violence^ mais leurs soins furent inutiles: il roula jusqu'au bas de la montagne , et ils en tirèrent leur prince couvert de mille plaies.

l'adroite princesse. 13^

L'accident de Riche-Gautèle mit au désespoir le roi Moult-Benin et le prince Bel-à-Voir. Pour les peuples de leurs états , ils n*en furent point touchés. Riche-Cautèle en était très-hai j et même Ton s^étonnait de ce que le jeune prince, qui avait des sentimens si nobles et si généreux , pût tant aimer cet indigne aîné. Mais tel était le bon naturel de Bel-à- Voir, qu'il s'attachait fortement à tous ceux de son sang \ et Riche-Cautèle avait toujours eu l'adresse de lui témoigner tant d'amitié , que ce généreux prince n'aurait jamais pu se pardonner de n'y pas répondre avec vivacité. Bel-à-Voir eut donc une douleur violente des blessures de son frère , et il mit tout en usage pour tâcher de les guérir promptement : cependant, malgré les soins empressés que tout le monde en prit , rien ne soulageait Riche- Cautèle ; au contraire , ses plaies semblaient s'envenimer de plus en plus , et le faire soufirir long-tems.

Finette, après s'être dégagée de l'effroyable danger qu elle avait couru , avait encore regagné heureusement le château où elle avait laissé ses sœurs , et n'y (ut pas long^tems sans être livrée à de nouveaux chagrins. Les deux princesses mirent au monde chacune un fils, dont Finette se trouva fort embarrassée. Cependant le courage de cette princesse ne s'abattit point : l'envie qu'elle eut de cacher la honte de ses sœurs la fit résoudre à s'exposer* encore une fois, quoiqu'elle en vit bien le péril. Elle [ïtit, pour

i38 i.'adeoite princesse.

faire reuâsir le dessein qu'elle avait, toutes les mesures que la prudence peut in«pirer : elle se déguiw en iiomme , enferam \e& enfans de ses sœurs dans des boîtes , et elle y fit de petits trous , vis-*à*vis la bouche de ces enfans , pour leur laisser la respiraiion : elle prit un cheval^ emporta ces boites et quelques autres § «t dans œt équipage elle arriva à la ville capitale du rcH Moult-Benin , où était Biobe- Cautèle.

Quand Finette fut dans cette ville, elle apprit que la manière magnifique dont le prince Bel-à-Voir récompensait les remèdes qu on donnait à son frère avait attiré à la cour tous les charlatans de rEurope^ car, dès ce tems-là , il y avait quantité davaituriers sans emploi , sans talent, qui se donnaient pour des hommes admirables , qui avaient reçu des dons du ciel pour guérir toutes sortes de maux. Ces gens dont la seule science était de fourber hardiment , trouvaient toujours beaucoup de croyance parmi les peuples. Us savaient leur en imposer par leur extérieur extraordinaire et par les noms bizarres qu'ils prenaient. ^Ces sortes de médecins. ne restent jamais dans le lieu de leur naissance ^ et la prérogative de venir de loin souvent leur tient lieu de mérite diez le vulgaire.

L'ingénieuse princesse, bien informée de tout cela , se donna un nom étranger pour ce royaumelà : ce nom était Sanatio^ puis elle fit annoncer de

l'adboitb PRIN<ES»S. 1^9

tous cotes que le chevalier Sanatk> était arrivé avec Ae» secrets merveilleux pour guérir toutes sortes de blessures les plus-dangereuses et les plus enveoimées. Aussitôt BeI*^à^yoiir envoya quérir le prét^idu chevalier. Finetle vint, fit le médecin empirique le .mieux du monde , ilébtta cinq ou six mots de Fart d'un air cavalier : rten n*y manquait. Cette princesse fut surprise de la bonne mine et des manières agréables de Bel-à-Voir^ et après avoir raisonné quelque tems avec ce prince au sujet des blessures de RichenCantëie^ elle dit qu elle allait quérir une bouteille d'une eau incompairable , et que cependant die laissait deux boîtes qu elle avait apportées , qui contenaient .des onguens excellens propres au prince blessé.

Là-dessus, le prétendu médecin sortit-, il ne revenait point : Von s'impatientait beaucoup de le voir tant tarder. Enfin, comme on allait envoyer le presser de revenir, on entendit des cris de petits en- &QS dans la chambre de Riche-Cautèle. Cela surprittout le monde *, car il ne paraissait point d'enfeins. Quelqu'un prêta Foreille , et on découvrit que ces cris venaient des boites de l'empirique.

C'étaient en effet les neveux de Finette. Cette princesse leur avait fait prendre beaucoup de nourriture avant que de venir au palais ; mais comme il y avait déjà long-tems , ils en souhaitaient de nouvelle , et ils expliquaient «leurs besoins en chantant

i4o l'adkoite phincesse.

sur un ton dolent. On ouvrit les boites , et Ton fut fort surpris d'y voir bien effiectivement deux marmots qu^on trouva fort jolis. Riche-dautèle se douta aussitôt que c'était encore un nouveau tour de Finette : il en conçut une fureur qu'on ne peut pas dire, et ses maux en augmentèrent à un tel point, qu'on vit bien qu'il Mlait qu'il en mourut.

Bel-a-Yoir en fiit pénétre de douleur *, et Riche- Cautèle, perfidejusqu à son dernier moment, songea à abuser de la tendresse de son frère, ce Vous m'avez toujours aimé, prince, lui dit-il, et vous pleurez ma perte. Je n'ai plus besoin des preuves de votre amitié par rapport à la vie.. Je meurs ; mais si je vous ai été véritablement cher, promettez-moi de m'accorder la prière que je vais vous faire. »

Bel-à-Voir, qui , dans l'état où il voyait son frère , se sentait incapable de lui rien refuser, lui promit, avec les plus terribles sermens , de lui accorder tout ce qu'il lui demanderait. Aussitôt que Riche-Cautèle eut entendu ces sermens , il dit à son frère , en l'embrassant : « Je meurs consolé, prince, puisque je serai vengé •, car la prière que j'ai à vous faire , c'est de demander Finette en mariage aussitôt que je serai mort.. Vous obtiendrez, sans doute, cette maligne princesse , et dès qu elle sera en votre pouvoir, vous lui plongerez un poignard, dans le sein.» Bel-à- Voir frémit d'horreur à ces mots : il se repentit de l'imprudence de ses sermens \ mais il n'était plus

l'adroite princesse. i4[

lems de se dédire , et il ne voulut rien témoigner de son repentir à son frère , qui expira peu de tems après. Le roi Moult-Benin en eut une sensible douleur. Pour son peuple , loin de regretter Biche-Gautèle, il fut ravi que sa mort assurât la succession du royaume à Bel-à-Voir, dont le mérite était chéri de tout le monde.

Finette , qui était encore une fois heureusement retournée avec ses sœurs , apprit hientât la mort de Riche-Cautèle ; et peu do tems après on annonça aux trois princesses le retour du roi leur père. Ce prince vint avec empressement- dans leur tour, et son premier soin fut de demander à voir les quenouilles de yerre. Nonchalante alla quérir la quenouille de Finette , la montra au roi -, puis ayant fait une profonde révérence , elle reporta la quenouille où elle Favait prise. Babillarde fit le même manège ; et Finette à son tour apporta sa quenouille ; mais le roi , - qui était soupçonneux , voulut voir les trois quenouilles à la fois* Il n'y eut que Finette qui put montrer la sienne \ et le roi entra dans une telle fureur contre ses deux filles aînées , qu'il les envoya à Theure même à la fée qui lui avait donné les quenouilles , en la priant de les garder toute leur vie auprès d'elle, et de les punir comme elles le méritaient.

Pour commencer la punition des princesses , la fée les mena dans une galerie de son château enchanté , ûù elle avait fait peindre l'histoire d'un nombre

l4a L^ADHOITB PRIZrCESSE.

infini de fiemmes illustres qui s'étaient rendues ce* lëbres par leurs vertus et par leur vie laborieuse. Par un eflfet merveilleux de l'art de la féerie , toutes ces figures avaient du mouvement , et étaient en action depuis le matin jusqu'au soir. On voyait de tous câtés des trophées et des devises à la gloire de ces femmes vertueuses ; et ce ne fut pas une légère mortification pour les deux sœurs de comparer le triomphe de ces héroïnes avec la situation méprisable où leur malheureuse imprudence les avait réduites. Pour comble de chagrin y la fée leur dit avec gravité , que si elles s'étaient aussi bien occupées que celles dont elles voyaient les tableaux , elles ne seraient pas tombées dans les indignes égaremens où elles s'étaient perdues ; mais que l'oisiveté était la mère de tout vice et la source de tous leurs malheurs.

La fée ajouta , que pour les empêcher de retomber jamais dans des malheurs pareils , et pour leur faire réparer le tems quelles avaient perdu, elle allait les occuper d'une bonne manière. En eflfet, elle obligea les princesses de s'employer aux travaux les plus grossiers et les plus vils ^ et , sans égard pour leur teint, elle les envoyait cueillir des pois^ dans ses jardinset en arracher les mam^aisesherbes. Nonchalante ne put résister au désespoir qu'elle eut de mener une vie si peu conforme à ses indinatioas : elle mourut de chagrin et de fatigue. Babillarde, qui trouva moyen , quelque tems après , de s'écbap

l'adroite princesse. 143

per la uuit du château de la fée , ae caMa la léte contre im arbre , et mourut de cette blessure entre les mains des pays^is.

Le bon naturel de Finette lui fit ressentir une dookar bien vive du destin de ses sœurs, et, au milieu de ses chagrins, elle apprit que le prince Bel-à- Voir Tavait fait demander en mariage an roi , son père , qui Tavait accordée sans Ten avertir ; car, dès ce temsrlà, Tinclination des parties était la moindre chose que Ton considérait dans les maris^ges. Finette trembla à cette nouvelle ; elle craignait , avec raison , que la haine que Riche-Cautèle avait pour elle n eût passé dans le cœur d'un frère dont il était si chéri *, et elle appréhenda que ce jeune prince ne voulût Fépouser pour la sacrifier à son frère. Pleine de cette inquiétude , la princesse alla consulter la sage fée , qui Festimait autant qu'elle avait méprisé Nonchalante et BabiUarde.

La fée ne voulut rien révéler à Finette ; elle lui dit seulement : a Princesse , vous êtes sage et prudente^ vous n'avez pris jusqu'ici des mesures si justes pour votre conduite , qu'en vous mettant toujours dans l'esprit que la défiance est mère de la sûreté. Continuez de vous souvenir vivement de l'importance de cette maxime , et vous parviendrez à être heureuse sans le secours de mon. art. )> Finette Qayant pu tirer d'autres éclaircissemens de la fée , s'en retourna au palais dans une extrême agitation.

l44 L*ADROITE PKINCBSSE.

Quelques joarft après , cette princesse fut épousée par un ambassadeur, au nom du prince Bel-à-Voir; et on remmena trouver son époux dans un équipage magnifique. On lui fit des entrées de même dans les deux premières villes (routières du roi Moult-Benin ; et dans la troisième elle trouva le prince Bel-à-Voir qui était venu au-devant d'elle par Tordre de son père. Tout le monde était surpris de voir la tristesse de ce jeune prince aux approches d'un mariage qu'il avait témoigné souhaiter : le roi même lui en faisait la guerre , et Tavait envoyé , malgré lui , audevant de la princesse.

Quand Bel-à-Voir la vit , il fut frappé de ses charmes , et lui en fit compliment , mais d'une manière si confuse , que les deux cours , qui savaient combien ce prince était spirituel et galant, crurent qu'il en était si vivement touché , qu'à force d'être amoureux, il perdait sa présence d'esprit. Toute la ville retentissait des cris de joie , et l'on n'entendait de tous cotés que des concerts et des feux d'artifice. Enfin , après un souper magnifique , on songea à mener les deux époux dans leur appartement.

Finette, qui se souvenait toujours de la maxime que la fée lui avait renouvelée dans l'esprit , avait son dessein en tête. Cette princesse avait gagné une de ses femmes qui avait la clef du cabinet de l'appartement qu'on lui destinait^ et elle avait donné* ordre à cette femme de porter dans ce cabinet de ia

l'adroite princesse. 145

paille , une vessie , du sang de mouton , et les boyaux de quelques-uns des animaux qu'on avait manges au souper. La princesse passa dans ce cabinet sous quelque prétexte , et composa une figure de paille 9 dans laquelle elle mit les boyaux et la vessie pleine de sang. Ensuite , elle ajusta cette figure en désha^ bilIé de femme et eu bonnet de nuit. Lorsque Finette eut achevé cette belle marionnette , elle alla rejoindre la compagnie , et peu de tems après on conduisit la princesse et son époux dans leur appartement. Quand on eut donné à la toilette le tems qu'il lui &llait donner, la dame d'honneur emporta les flambeaux et se retira. Aussitôt Finette jeta la femme de paille dans le lit, et se cacha dans un des coins de la chambre.

Le prince , après avoir soupiré deux ou trois fois tout haut , prit son épée , et la passa au travers du corps de la prétendue Finette. Au même moment il sentit le sang ruisseler de tous côtés , et trouva la femme de paille sans mouvement. « Qu'ai-je fait ? s'écria Bel-à-Voir. Quo\ j après tant de cruelles agitations ^ quoi ! après avoir tant balancé si je garderais mes sermens aux dépens d'un crime , j'ai ôté la vie à une charmante princesse que j'étais né pour aimer ! Ses charmes m'ont ravi dès le moment que je l'ai vue \ cependant je n'ai pas eu la force de m'affranchir d'un serment qu'un frère possédé de fureur avait exigé de moi par une indigne surprise ! Ah !

t46 l'adroite princesse.

ciel! peut -on songer à vouloir punir une femme d'avoir trop de vertu ? Eh bien ! Riche-<}autèle , j'ai satisfait ton injuste vengeance; mais je vais venger Finette à son tour par ma mort. Oui , belle princesse, il^faut que la même épée.... »

A ces mots , Finette entendit que le prince qui , dans son transport , avait laissé tomber son ëpée, la cherchait pour se la passer au travers du corps : elle ne voulut pas qu il fît une telle sottise -, ainsi elle lut cria : a Prince , je ne suis pas morte. Votre bon cœur m'a fait deviner votre repentir 5 et , par une tromperie innocente , je vous ai épargne un crime. »

Là- dessus Finette raconta à Bel-à-Voir là prévoyance qu'elle avait eue touchant la femme de paille. Le priûce, transporté de joie d'apprendre que la princesse vivait , admira la prudence qu'elle avait en toutes sortes d'occasions , et lui eut une obligation infinie de lui avoir épargné un crime auquel il ne pouvait penser sans horreur ; et il ne comprenait pas comment il avait eu la faiblesse de ne pas voir la nullité des malheureux sermens qu'on avait exigés ^ de lui par artifice.

Cependant , si Finette n'eût pas toujours été bien persuadée que défiance esjt mère de sûreté , elle eut été tuée , et sa mort eût été cause de celle de Bel-à- Voir ^ et puis après on aurait raisonné à loisir sur la bizarrerie des sentimens de ce prince. Vive la prudence et la présence d'esprit ! elles préservèrent ces

L ÂDKOITE PRINCESSE. l^'J

deux époux de malheurs bien funestes , pour tes réserver à un destin le plus doux du inonde. Ils eurent toujours Tun pour l'autre une tendresse extrême , et passèrent une longue suite de beaux jours dans Une gloire et dans une félicité qu on aurait peine à bien décrire.

Voilà , madame y la très-merveilleuse histoire de Finette. Je vous avoue que je Fai brodée , et que je vous Fai contée un peu au long ; mais quand on dit des contes , c'est une marque que Ton n'a pas beaucoup d'affaires ; on cherche à s'amuser , et il me parait qu'il ne coûte pas f)lus de les alonger, pour fedre durer davantage la conversation. D'ailleurs , il me semble que les circonstances font le plus souvent l'agrément de ces histoires badines. Vous pouvez croire , charmante comtesse , qu'il est facile de les réduire en abrégé. Je vous assure que quand vous voudrez , je vous dirai les aventures de Finette en fort peu de mots. Cependant ce n'est pas ainsi que l'on me les racontait quand j'étais enfant : le récit en durait au moins une bonne heure.

Je ne doute pas que vous ne sachiez que ce conte est très*fameux ; mais je ne sais si vous êtes informée de ce que la tradition nous dit de son antiquité. Elle nous assure que les troubadours ou conteurs de Provence ont inventé Finette bien long-tems devant qu'Abailard y ni le célèbre comte Thibaud de Champagne eussent produit des romans. Ces sortes

l4S L^ADHOITE PAIVCESSB.

de bblc» renferqieni une bon^e monde. Vous avez remarque , avec beaucoup de justesae , qu'on &dt parfaitement bien de les raconter aux eniads^ pour leur inspirer Tamour de la vertu. Je ne sais pas si dans cet âge on vous a parlé de Finette *, mais pour moi f

Cent et cent foi* ma goarerftaate f

Aq lîea de feblef d*animeiu ,

M*e raconte les traits moraux

De cette histoire sarprenante.

On y voit, accable de maux »

Un prince dangereux , qu'une noire malice

Entraîna dans Fhorreur du vice.

On y voit naturellement '

Qne deux imprudentes princ^esy Qui passaient tous les jours dans de vaines mollesses ,

Et tombèrent indignement

Dans un affreux égarement , Reçurent , pour le prix de leurs Uches faiblesses ,

Un prompt et juste châtiment. Mais I autant que Ton voit dans cette belle histoire ,

Le vice puni, malheureux ,

Autant on voit les vertueux

Triomphans et couverts île gloire.

Après miUe incîdeos qu'on ne saurait prëvoir ,

La sage et prudente Finette

Et le gënëreux Bel-à-Yoir p

GoAtent une gloire parfiiite.

Oui I ces contes frappent beaucoup Plus que ne font, les faits et du singe et du loup.

J*y prenais un plaisir extrême ;

Tous les enfans en font de même ; Mais ces fables plairont jusqu'aux plus grands esprits ,

Si vous voulei » belle comtesse , Par vos heureux talens , orner de tels récits ;

L^ADAOITV PRIMCBSSB. l49

L'andqae Gaule yons en presse.

Daîgnei donc mettre dans lei^ \oùms Les conles ingéras, quoique remplis d'adresse ,

Qu*ont inTentés les troubadours.

Le sens mystérieux que leur tour enveloppe | '

Égale bien celui d*Ésope '.

' On voit, dans toute cette fin , oà Fauteor a puise ce joli conte, qui est en effet un ancien fabliau.

PEAU-D'AHE.

A M"« ÉLÉONORE DE LUBERT.

V OTRB jeune âge , Élëonwc, Youi permet ces amusemeiis ; Voof y verres asses de doemnens Pour mëriter qu'on s*«n honore.

Quoique vous soyez à l'aurore Du prîntems de vos jeunes ans ^ Dëjk vous prëférea des écrits pleins de sens , A ceux que nous voyons ëclore D'un fade auteur outrant le sentiment...

O vous f ma chère Élëonore !

Qui sentez tout si vivement >

Et dont le cœur nauf ignore Ce que les passions y causent de tourment , Ignores-le toujours! Peau-d'Ane vous apprenti

Qu'il est un don plus cher encore Que la beauté qui fuit rapidement ; La solide vertu y cest des dons le plus grant) ;

Mais hélas! c'est trop rarement

Que le faible mortel l'implore.

Il était une fois un roi si grand, si aimé de se» peuples , si respecté de tous ses voisins et de »c* alliés , qu'on pouvait dire qu'il était le plus heureux de tous les monarques.' Son bonheur était encore

PBAU-D*À»B. l5l

confirmé par le choix qu^il avait fait d'une princesse aussi belle que vertueuse*, et ces heureux époux vivaient dans une union parfaite. De leur chaste hymen était née une fille, douée de tant de grâces et de charmes , qu'ils ne regrettaient point de n'avoir pas une plus ample lignée.

La magnificence , le goût et l'abondance régnaient dans son palais ; les ministres étaient sages et habiles \ les courtisans vertueux et attachés ; les domestiques fidèles et laborieux *, les écuries vastes et remplies des plus beaux chevaux du monde, couverts de riches caparaçons : mais ce qui étonnait les étrangers qui venaient admirer ces belles écuries , c'est qu'au lieu le plus apparent , un maître âne étalait de longues et grandes oreilles. Ce n'était pas par fentaisie, mais avec raison, que le roi lui avait donné une place particulière et distinguée. Lea vertus de ce rare animal méritaient cette distinction , puisque la nature l'avait formé si extraordinaire , que sa litière , au lieu d'être malpropre, était couverte , tous les matins y avec profusion ,. de beaux écus au soleil ' et de louis d'or * de toute espèce , qu'on allait recueillir à son réveil.

Or, comme les vicissitudes de la vie s'étendent aussi bien sur les rois que sur les sujets , et que

* On frappa des écas au solbil sous Louis X1Y , qui avait pris le soleil pour emblème.^

> Zoitts d'or , roonnaîe de Fr«ic« spécialement.

iSa pcau-d'ahe.

toujoar» les biens sont mêlés de quelques maux , le «iel permit que la reine fût tout-a>coup attaquée d'une âpre maladie , pour laquelle , malgré la science et lliabileté des médecins , on ne put trouver aucun secours. La désolation fut générale. Le roi sensible et amoureux , malgré le proverbe femeux qui dit que Thymen est le tombeau de Fàmour , s'aflEligeail sans modération , fipsait des vœux ardens à tous les temples de son royaume , offrait sa vie pour celle d'une épouse si chère ; mais les dieux et les fées étaient invoqués en vain. La reine , sentant sa dernière heure approcher, dit à son époux qui

fondait en larmes : « Trouvez bon , avant que je meure , que j'exige une chose de vous : c'est que s'il

vous prenait envie de vous remarier » A ce»

mots^, le roi fit des'' cris pitoyables, prit les mains de sa femme , les baigna de pleurs *, et l'assurant qu'il était superflu de lui parler d'un second hyménée : « Non , non , dit-il enfin , ma chère reine, parlez-moi plutôt de vous suivre. -^ L'état, reprit la reine avec une fermeté qui augmentait les regrets . de ce prince , l'état doit exiger des successeurs , et comme je ne vous ai donné qu'une fille , vous presser d'avoir des fils qui vous ressemblent : mais je vous demande instamment , par tout l'amour que vous avez eu pour moi , de ne céder à Fempressement de vos peuples que lorsque vous aurez trouvé une princesse plus «belle et mieux faite que

PBAU-b'ÂlIE. l53

moi -, j^en veux votre serinent , et alors je mourrai contente. »

On présume que la reine , qui ne manquait pas d'amour-propre , avait exigé ce«erment, ne croyant pas qu'il fût au monde personne qui pût Tégaier, pensant bien que c'était s'assurer que le roi ne se remarierait jamais. Enfin elle mourut. Jamais mari ne fit tant de vactrme ; pleurer, Sangloter jour et nuit, menus droits du veuvage, forent son unique occupation.

Les grandes douleurs ne durent pas. D'ailkur» les grands de l'état s'assemblèrent, et vinrent en corps prier Je roi de se remarier. Cette première proposition lui parut dure , et lui fit répandre de nouvelles larmes. U allégua le serment qu'il avait &it à la reine , défiant tous ses conseillers de pou- Toir trouver une princesse pbis belle et mieux faite que feue sa femme , pensant que cela était impossible. Mais le conseil traita de babiole une telle pro« messe , et dit qu'il importait peu de la beauté , pourvu qu'une reine (ut vertueuse et point stérile ; que l'état demandait des princes pour son repos et sa tranquillité ; qu'à la vérité l'infiknte ' avait toutes les qualités requises pour faire une grande reine, mais qu'il fallait lui choisir un étranger pour époux ; et qH alors, ou cet étranger l'emmènerait chez lui, ou que s'il régnait avec elle, .ses enfans ne seraient

* Nom qa*on donne aux fiUeâ des rois , en Espagne et en Portugal.

l54 PEÀU-D^AZf£.

plus réputés du même sang -, et que , u^y ayant point de prince de son nom , les peuples voisins pourraient leur susciter des guerres qui entraîneraient la ruine du royaume. Le roi, frappé de ces considérations, promit qu'il songerait à les contenter.

Effectivement il chercha , parmi les princesses à marier, qui serait celle qui pourrait lui convenir. Chaque jour on lili apportait des portraits charmans*, mais aucun n'avait les grâces de la feue reme : ainsi il ne se déterminait point. Malheureusement , il s'avisa de trouver que Tinfonte , sa fille , était nonseulement belle et bien feite à ravir, maiii qu'elle surpassait encore de beaucoup la reine sa mère en esprit et en agrémens. Sa jeunesse, l'agréable firaicheur de son beau teint enflanmia le roi d'un feu si violent, qu'il ne put le cacher à l'infante, et il lui dit qu'il avait résolu de l'épouser, puisqu'elle seule pouvait le dégager de son serment.

La jeune princesse , remplie de vertu et de pudeur, pensa s'évanouir à cette horrible proposition. Elle se jeta aux pieds du roi son père , et le conjura, avec toute la force qu'elle put trouver dans son esprit, de ne la pas contraindre à commettre un tel crime.

Le roi , qui s'était mis en tête ce bizarre projet , avait consulté un vieux druide ' pour mettre la conscience de la princesse en repos. Ce druide >

' Prêtre des aociens Gaulois.

peàu-d'anb. i5S

moins religieux qu^ambitieux , sacrifia , à Thonnéur d être confident d'un grand roi , Fintérét de Finnocence et de la vertu , et s'insinua avec tant d'adresse dans l'esprit du roi , lui adoucit tellement le crime qu'il allait commettre , qu'il lui persuada même que c'était une œuvre pie que d'épouser sa fille. Ce prince , flatté par les discours de ce scélérat , l'embrassa , et revint d'avec lui plus entêté que jamaia dans son projet : il fit donc ordonner à l'infante de se préparer à lui obéir.

La jeune princesse , outrée d'une vive douleur, n'imagina rien autre cbose que d'aller trouver la fée des Lilas , sa marraine. Pour cette effet elle partit la même nuit dans un joli cabriolet attelé d'un gros mouton qui savait tous les chemins. Elle y arriva heureusement. La fée , qui aimait l'infante , lui dit qu'elle savait tout ce qu'elle venait lui dire , mais qu'elle n'eût aucun souci , rien ne pouvant lui nuire si elle exécutait fidèlement ce qu'elle allait lui prescrire i (( car, ma chère enfont , lui dit-elle , ce serait une grande faute que d'épouser "votre père ^ mais j sans le contredire , vous pouvez l'éviter : dites-lui que , pour remplir une fentaisie que vous avez j il fout qu'il vous donne une robe de la couleur du tepis ^ jamais , avec tout son amour et son pouvoir , il ne pourra y parvenir. »

La princesse remercia bien sa marraine \ et dès le lendemain matin elle dit au roi son père ce que

la fiSe lui avait eoBseillé , et protesta qu'on ne tiretait d'elle ouctln aveu qu elkr n'eût une robe couleur du tems. Le roi ^ ravi de Tespërance qu'elle lui donnait, assembla les pins femeux ouvriers, et leur commanda cette robe , sous la condition que s'ib ne pouvaient réussir» il les ferait tous pendre. Il n'eut pa[s le chagrin d'en venir à cette extrémité ; dès le second joar ils apportèrent la robe si désirée. L'empirée n'est pas d'un plus beau bleu , lorsqu'il est ceint de nuages d'or, que cette belle robe lorsqu'elle fut étalée. L'infiinte eai fat toul^e contristée « et ne savait comment se tirer d'embarras. Le roi pressait la conclusion. Il fallut recourir encore à la marraine , qui , étonnée de te que son secret n'avait pas réussi , lui dit d'essayer d'en demander une de la couleur de la lune. Le roi j qui ne pouvait lui rien refuser, envoya cbercher les plus habiles ouvriers , et leur commanda si expressément une robe couleur de la lune, qu'entre ordonner et l'apporter il n'y eut pas vingt-quatre heures....

L'in&nte, plus charmée de cette superbe robe que des soins du roi son père , s'affligea immodérément lorsqu'elle fut avec ses femmes et sa nourrice. La fée des Lilas ^ qui savait tout , vint au secours de l'affligée princesse , et hii dit : a Ou je me trompe fort , ou je crois que si vous demandez une robe couleur du soleil , ou nous viendrons à bout de dégoûter le roi votre père , car jamais on ne pourra

' VBÀtJ-D*ANB. 1S7

parvenir à foire une pareille robe , ou noa« gagne^ rons au moins du tems. »

L'infante en convint , demanda la robe ^ et Tamoureux roi donna ^ sans regret, tous les diamaiis et les rubis de sa couronne pour aider à ce superbe ouvrage j avec ordre de ne rien ^)argner pour rendre cette robe égale au soleil. Aussi , dès qu'elle parut , tous ceux qui la virent déployée furent obligés de fermer les yeux j tant ils furent.éblouis. C^st de ce tenais que datent les lunettes vertes et les verres noirs. Que devint Tinfonte à cette vue ? Jamais on nWait rien vu de si beau et de si artistement ouvré ' . Elle était confondue ; et sous prétexte d'avoir mal aux yeux, elle se retira dans sa cbambre , ou la iee Fattendait , plus honteuse qu on ne peut dire* Ce fiit bien pis ; car en voyant la robe du soleij elle devint rouge de colère. « Oh! pour le coup, ma fiUe, (tit*elle à l'infante, nous allons mettre l'indigne amour de votre père à une terrible épreuve. Je le crois bien entêté de ce mariage qu'il croit si prochain ; mais je pense qu'il sera un peu étourdi de la demande que je vous conseille de lui faire ^ c'est la peau de cet âne qu'il aime si passionnément , et qui fournit à toutes ses dépenses avec tant de profusion : allez , et ne manquez pas de lui dire que vous désirez cette peau. »

L'in&nte , ravie de trouver encore un moyen

' Ouvré f OttYngë, travailla.

i58 peau-d'azib.

d'éluder un mariage qu'elle détestait , et qui pensait en même terne que son père ne pourrait jamais se résoudre à sacrifier â>n âne , vint le trouver, et lui exposa son désir pour la peau de ce bel animal. Quoique le roi fut étonné de cette fantaisie , il ne balança pas à la satisfaire. Le pauvre âne fut sacrifié , et la peau galamment apportée à Finfante , qui , ne voyant plus aucun moyen d'éluder son malbeur, s'allait désespérer lorsque sa marraine accourut. « Que fiiites-vous , ma fille ? dit-elle voyant la princesse décbirant ses cheveux et meurtrissant ses belles joues; voici le moment le plus beureux de votre vie. Enveloppez-vous de cette peau , sortez de ce palais , et allez tant que terre pourra vous porter : lorsqu'on sacrifie tout à la vertu , les dieux savent en récompenser. Allez , j'aurai soin que votre toilette vous suive par tout -, en quelque lieu que vous vous arrêtiez , votre cassette , où seront vos habits et vos bijoux , suivra vos pas sous terre ; et voici ma baguette que je vous donne : en firappant la terre , quand vous aurez besoin de cette cassette, elle paraîtra à vos yeux : mais hâtez-vous de partir, et ne tardez pas. »

L'infante embrassa mille fois sa marraine , la pria de ne pas l'abandonner, s'affubla de cette vilaine peau , après s'être barbouillée de suie de cheminée, et sortit de ce riche palais sans être reconnue de personne.

peau-d'ane. tSg

L'absence de Tinfante causa une grande rumeur. Le roi ^ au désespoir, qui avait fait préparer une fête magnifique , était inconsolable. Il fit partir plus de cent gendarmes et plus de mille mousquetaires pour aller à la quête de sa fille ; mais la fée , qui la protégeait , la rendait invisible aux plus babiles recherches : ainsi il fallut bien s^en consoler.

Pendant ce tems Tinfante cheminait. Elle ailla bien loin , bien loin y encore plus loin , et cherchait par tout une place ; mais quoique par charité on lui donnât a manger, on la trouvait si crasseuse que personne n^en voulait. Cependant elle entra dans une belle ville, à la porte de laquelle était une métairie , dont la fermière avait besoin d'une souillon pour laver les torchons, nettoyer les dindons et lauge des cochons. Cette femme , voyant cette voyageuse si mal-propre , lui proposa d'entrer chez elle ; ce que Finfante accepta de grand cœur, tant efle était lasse d'avoir tant marché. On la mit dans un coin reculé de la cuisine , où elle fut , les premiers jours , en butte aux plaisanteries grossières de la valetaille , tant sa peau d'âne la rendait sale et dégoûtante. Enfin on s'y accoutuma ; d'ailleurs elle était si soigneuse de remplir ses devoirs , que la fermière la prit sous sa protection. Elle conduisait les moutons , les faisait parquer au tems où il le fallait \ elle menait les dindons paître avec une telle intelligence ,* qu'il semblait qu'elle n'eût jamais (ait

i6o vbau-d'àhe.

autre chose : aussi tout fructifiait sous ses belles mains.

Un jour , qu^assise près d'une claire fontaine , où elle déplorait souvent sa triste condition , elle s'avisa de s'y mirer , Teffroyable peau é'âne, qui faisait sa coiffure et son habillement, l'épouvanta. Honteuse de cet ajustement , elle se décrassa le visage et les mains , qui devinrent plus blanches que l'ivoire, et son beau teint reprit sa fraîcheur naturelle. La joie de se trouver si belle lui donna envie de s'y baigner, ce qu'elle exécuta ; mais il lui £aillut remettre son indigne peau , pour retourner à la métairie. Heureusement le lendemain était un jour de fête ] ainsi elle eut le loisir de tirer sa cassette , d'arranger sa toilette , de poudrer ses beaux cheveux , et de mettre sa belle robe couleur du tems. Sa chambre était si petite , que la queue de cette belle robe ne pouvait pas s'étendre. La belle princesse se mira et s'admira elle-même avec raison , si bien qu'elle résolut, pour se désennuyer , de mettre tour-à-tour ses belles robes , les fêtes et les dimanches ^ ce qu'elle exécuta ponctuellement. Elle mêlait des fleurs et des diamans dans ses beaux cheveux , avec un art admirable'; et souvent elle soupirait de n'avoir pour témoins de sa beauté , que ses moutons et ses dindons , qui l'aimaient autant avec son horrible peau d'âne , dont on lui avait donné le nom dans cette ferme.

Un jour de fête , que Peau-d'Àne avait mis la

peau-d'ane. i6i

robe couleur du soleil , le fils du roi , à qui cette ferme appartenait , vint y descendre pour se reposer , en revenant de la!chasse. Ce prince était jeune, beau et admirablement bien fait, lamour de son père et de la reine sa mère , adoré des peuples. On oSrii à ce jeune prince une collation champêtre , quil accepta \ puis il se mit à parcourir les bassescours et tous leurs recoins. En courant ainsi de lieu en lieu , il entra dans une sombre allée , au bout de laquelle il vit ime porte fermée. La curiosité lui fit mettre Fœil à la serrure ; mais que devint-il, en apercevant la princesse si belle et si richement vêtue, quà son air noble et modeste il la prit pour une divinité? L'impétuosité du sentiment qu'il éprouva dans ce moment Taurait porté à enfoncer la porte , sans le respect que lui inspira cette ravissante personne.

D sortit avec peine de cette allée sombre et obscure , mais ce fut pour s'informer qui était la per-^ somie qui demeurait dans cette petite chambre. On lui répondit que c'était une souillon, qu'on nommait Peau-d'Ane , à cause de la peau dont elle s'habillait ; et qu elle était si sale et si crasseuse , que personne ne la regardait , ni ne lui parlait ; et qu'on ne l'avait prise que par pitié , pour garder les moutons et les dindons.

Le prince , peu satisfait de cet éclaircissement , vit bien que ces gens grossiers n'en savaient pas

davantage , et qu il était inutile de les questionner. Il revint au palais du roi son père , plus amoureux qu on ne peut dire , ayant continuellement devant les yeux la belle image de cette divinité qu il avait vue par le trou de la serrure. Il se repentit de navoir pas heurté à la porte , et se promit bien de n y pas manquer une autre fois. Mais l'agitation de son sang , causée par Tardeur de son amour, lui donna, dans la même nuit , une fièvre si terrible , que bientôt il fut réduit à Textrémité. La reine sa mère, qui ^n'avait que lui d'enfent , se désespérait de ce que totis les remèdes étaient inutiles. Elle promettait en vain les plus grandes récompenses aux médecins ; ils y employaient tout leur art , mais rien ne guérissait le prince.

Enfin ils devinèrent qu un mortel chagrin causait tout ce ravage ; ils en avertirent la reine , qui, toute pleine de tendresse pour son fils , vint le conjurer de dire la cause de son mal -, et que , quand il s'agirait de lui céder la couronne , le roi son père descendrait de son trône sans regret , pour l'y faire monter ; que s'il désirait quelque princesse , quand même on serait en guerre avec le roi son père , et qu'on eût de justes sujets pour s'en plaindre , on sacrifierait tout pour obtenir ce qu'il désirait ; mais qu'elle le conjurait de ne pas se laisser mourir, puisque de sa vie dépendait la leur.

La reine n'acheva pas ce touchant discours sans

peau-d'ane. iG3

mouiller le visage du prince d'un torrent de larmes. « Madame , lui dit enfin le prince avec une voix très-faible , je ne suis pas assez dénaturé pour désirer la couronne de mon père \ plaise au ciel qu il vive de longues années , et qu il veuille bien que je sois long-tems le plus fidèle et le plus respectueux de ses sujets ! Quant, aux princesses que vous m'offrez , je n'ai point encore pensé à me marier ; et vous pensez bien que , soumis comme je le suis à vos volontés, je vous obéirai toujours, quoi qu'il m'en coûte. — Ab ! mon fils , reprit la reine , rien ne nous coûtera pour te sauver la vie ^ mais , mon cher fils , sauve la mienne et celle du roi ton père , en me déclarant ce que tu désires , et sois bien assuré qu'il te sera accordé. — Eh bien! madame, dit-il , puisqu'il faut vous déclarer ma pensée , je vais vous obéir ; je me ferais un crime de mettre en danger deux êtres qui me sont si chers. Oui , ma mère , je désire que Peau-d'Ane me fasse un gâteau, et que , dès qu'il sera fait , on me l'apporte. »

La reine , étonnée de ce nom bizarre , demanda qui était cette Peau-d'Ane ? « C'est , madame , reprit un de ses officiers qui par hasard avait vu cette fille , c'est la plus vilaine béte après le loup ; une peau noire , ime crasseuse, qui loge dans votre métairie et qui garde vos dindons. — N'importe , dit la reine : mon fils , au retour de la chasse , a peut-être mangé de sa pâtisserie ^ c'est une fantaisie

i64 peau-d'ane.

de malade ; en un mot , je veux que Peau-d'Ane ( puisque Pcau-d'Ane il y a ) lui fasse promptement un gâteau. »

On courut à la métairie , et Ton fit venir Peaud'Ane , pour lui ordonner de &ire de son mieux un gâteau pour le prince.

Quelques auteurs ont assuré que Peau-d'Ane , au moment que ce prince avait mis Fœil k la serrure , les siens l'avaient aperçu : et puis , que regardant par sa petite fenêtre , elle avait vu ce prince si jeune, si beau et si bien fait , que Fidée lui en était restée, et que souvent ce souvenir lui avait coûté quelques soupirs. Quoi qu'il en soit , Peau-d'Ane Tayant vu, ou en ayant beaucoup entendu parler avec éloge , ravie de pouvoir trouver un moyen d'être connue , s'enferma dans sa chambre , jeta sa vilaine peau , se décrassa le visage et les mains y se coiffîi de ses blonds cheveux , mit un beau corset d'argent brillant . un jupon pareil , et se mit à faire le gâteau tant désiré : elle prit de la plus pure forine , des œufs et du beurre bien frais. En travaillant , soit de dessein ou autrement , une bague qu'elle avait au doigt tomba dans la pâte y s'y mêla ; et dès que le gâteau fut cuit , s'affublant de son horrible peau, elle donna le gâteau à l'officier , à qui elle demanda des nouvelles du prince *, mais cet homme , ne daignant pas lui répondre , courut chez le prince lui porter ce gâteau.

peau-d'ane. i65

Le prince le prit avidement des mains de cet homme , et le mangea avec une telle vivacité , que les médecins , qui étaient présens , ne manquèrent pas de dire que cette fureur n était pas un bon signe : effectivement , le prince pensa s'étrangler, par la bague quil trouva dans un des morceaux du gâteau ; mais il la tira adroitement de sa bouche : et son ardeur à dévorer ce gâteau se ralentit , en examinant cette fine émeraude , montée sur un jonc dor, dont le cercle était si étroit, qu'il jugea ne • pouvoir servir quau plus joli petit doigt du monde.

Il baisa mille fois cette bague , la mit sous son chevet, et l'en tirait à tout moment, quand il croyait netre vu de personne. Le tourment qu'il se donna, pour imaginer comment il pourrait voir celle à qui cette bague pouvait aller ^ et n'osant croire , s'il demandait Peau-d'Âne , qui avait fait ce gâteau qu'il avait demandé , qu'on lui accordât de la faire venir ^ Qosant non plus dire ce qu'il avait vu par le trou de la serrure , de crainte qu'on se .moquât de lui , et qu'on le prît pour un visionnaire 5 toutes ces idées le tourmentant à la fois, la fièvre le reprit fortement ^ et les médecins , ne sachant plus que faire , déclarèrent à la reine que le prince était malade d'amour.

La reine accourut chez son fils ,• avec le roi , qui se désolait : « Mon fils , mon cher fils , s'écria le monarque affligé , nomme-nous celle que tu veux -, nous jurons que nous te la donnerons , fût-elle la plus

l66 PEAU-D^AlfE.

vile des esclaves. » La reine, en F embrassant, lui confirma le serment du roi. Le prince, attendri par les larmes et les caresses des auteurs de ses jours : « Mon père et ma mère , leur dit-il , je n^ai point dessein de faire une alliance qui vous déplaise-, et, pour preuve de cette vérité , dit-il en tirant 1 emeraude de dessous son chevet , c'est que j'épouserai la personne à qui cette bague ira , telle qu elle soit ; et il n'y a pas apparence que celle qui aura ce joli doigt soit une rustaude , ou une paysanne. »

Le roi et la reine prirent la bague , Texaminèrent curieusement , et jugèrent , ainsi que le prince , que cette bague ne pouvait aller qu'à quelque fille de bonne maison. Alors le roi ayant embrassé son fils, en le conjurant de guérir , sortit , fit sonner les tambours , les fifres et les trompettes par toute la ville , et crier par ses hérauts , que l'on n'avait qu a venir au palais , essayer une bague , et que celle à qui elle irait juste épouserait l'héritier du trôae.

Les princesses d'abord arrivèrent , pi^is' les duchesses , les marquises et les baronnes ; mais elles eurent beau toutes s'amenuiser ' les doigts , aucune ne put mettre la bague. Il en fallut venir aux gri- «ettes , qui , toutes jolies qu'elles étaient , avaient toutes les doigts trop gros. Le prince , qui se portait mieux, faisait lui-même Fessai. Enfin, on en vint aux filles de chambre ; elles ne réussirent pas

' Se les rendre menus.

peau-d'ane. 167

mieux. 11 n'y avait plus personne qui n'eût essayé cette bague sans succès , lorsque le prince demanda les cuisinières , les marmitonnes , les gardeuses de moutons : on aipena tout cela ^ mais leurs gros doigts rouges et courts ne purent seulement aller par-delà Fongle.

« Â-t-on fait venir cette Peau-d' Ane , qui m'a fait un gâteau ces jours derniers^ » dit le prince ? Chacun se prit à rire , et lui dit que non , tant elle était sale et crasseuse. « Quon Faille chercher tout-à- Theure , dit le roi -, il ne sera pas dit que j'aie excepté quelqu'un, n On courut , en riant et se moquant , chercher la dindonnière.

L'infante , qui avait entendu les tambours et le cri des hérauts d'armes , s'était bien doutée que sa bague faisait ce tintamare : elle aimait le prince -, et, comme le véritable amour est craintif et n'a point de vanité, elle était dans la crainte continuelle que quelque dame n'eût le doigt aussi menu que le sien. Elle eut donc une grande joie quand on vint la chercher, et qu'on heurta à sa porte. Depuis qu'elle avait su qu'on cherchait un doigt propre à mettre sa bague , je ne sais quel espoir l'avait portée à se coiffer plus soigneusement, et à mettre son beau corps d'argent, avec le jupon plein de falbalas , de dentelles d'argent , semé d'émeraudes. Sitôt qu'elle entendit qu'on heurtait à la porte , et qu'on l'appelait pour aller chez le prince , elle remit promptement sa peai\

i68 peau-d'ame.

d'âne , ouvrit sa porte ; et ces gens , en se moquant d'elle , lui dirent que le roi la demandait pour lui faire épouser son fils: puis, avec de longs éclats de rire, ils la menèrent chez le prince, qui lui-naéffle, étonné de Faccoutrement de cette fille , n'osa croire que ce fût elle qu il avait vue si pompeuse et si belle. Triste et confondu de s'être si lourdement trompé : a Est-ce vous, lui dit-il., qui logez au fond de cette allée obscure , dans la troisième basse-couF de la métairie? — Oui, seigneur, répondit-elle. — Montrez- moi votre main, » dit-il en tremblant et poussant un profond soupir....

Dame ! qui fut bien surpris ? Ce furent le roi et la reine , ainsi que tous les chambellans et les grands de la cour , lorsque de dessous cette peau noire et crasseuse sortit une petite main délicate , blanche et couleur de rose , où la bague s'ajusta sans peine au plus joli petit doigt du monde \ et par un petit mouvement que l'infante se donna , la peau tomba ^ ^^ elle parut d'une beauté si ravissante , que le prince, tout faible qu'il était , se mit à ses genoux , et les serra avec une ardeur qui la fit rougir ^ mais on ne s'en aperçut presque pas , parce que te roi et la reine vinrent l'emlH-asser de toute leur force , et lui demander si elle voulait bien épouser leur fils. Ls princesse , confuse de tant de caresses et de l'amour que lui marquait ce beau jeune prince , allait cependant les en remercier , lorsque le plafond s'ou-

peaij-d'ake. 169

vrit , et que la fée des Lilas , descendant dans un char fait de branches et de fleurs de son nom, conta, avec une grâce infinie, Thistoire de Finfante.

Le roi et la reine , charmés de voir que Peaud'Ane était une grande princesse , redoublèrent leurs caresses ; mais le prince fut encore plus sensible à la vertu de la princesse , et son amour s'accrut par cette connaissance.

L'impatience du prince , pour épouser la princesse , fut telle , qu'à peine donna-t-il le tems de faire les préparatifs convenables pour cet auguste hyménée. Le roi et la reine , qui étaient affolés de leur belle-fille, lui^faisaient mille caresses , et la tenaient incessamment dans leurs bras ; elle avait déclaré qu'elle ne pouvait épouser le prince sans le consentement du roi son père : aussi fîit-il le premier à qui on envoya une invitation , sans lui dire qu'elle était l'épousée ; la fée des Lilas , qui présidait à tout , comme de raison , l'avait exigé , à cause des conséquences. Il vint des rois de tous les pays *, les uns en chaise à porteur , d'autres en cabriolet ; de plus éloignés , montés sur des éléphans , sur des tigres , sur des aigles ; mais le plus magnifique et le plus puissant fut le père de l'infente , qui heureusement avait oublié son amour déréglé, et avait épousé une reine veuve, fort belle, dont il n'avait point eu d'enfent. L'infante courut au-devant de lui 5 il la reconnut aussitôt , et l'embrassa avec une grande

I^O PEAU-D AHE.

tendresse , avant qu elle eut le tems de se jeter à ses genoux. Le roi et la reine lui présentèrent leur fils, qu il combla d^amitiés. Les noces se firent avec toute la pompe imaginable. Les jeunes époux , peu sensibles à ces magnificences , ne virent et ne regardèrent qu'eux.

Le roi , père du prince , fit couronner son fils ce même jour, et, lui baisant la main, le plaça sur son trône , malgré la résistance de ce fils si bien né : il lui fallut obéir. Les fêtes de cet illustre mariage durèrent près de trois mois ; mais Famour des deux époux durerait encore , tant ils s'aimaient, s'ils nétaient pas morts cent ans après.

MOBALITÉ.

Le copte de Pcau-d* Ane est difficile à croire ; Mais tant que dans le monde on aura des enfans ,

Des mères et des mères-grand*s ,

On en gardera la mémoire.

Le conte de Peau - d'Ane est tiré , comme nous l'avons dit, de la légende de Sainte -Dîpnc ou Dympne. Nous en allons donner le précis puisé dans Kibadénéira et les autres vieux légendaires.

Il y avait en Irlande un roi païen et puissant , qui avait épousé une très-belle dame , laquelle , en considération de ses belles parties, comme dit Ribadénéira, était singulièrement cbérie de son mari. De ce mariage sortit une fille aussi belle que sa mère ; elle fut nommée Dipne , et soigneusement élevée.

Aussitôt qu'elle eut atteint Tâge de discrétion, ayant connaissance de Jésus-Christ, elle se fit chrétienne, résolut de vivre vierge et méprisa les vanités de la cour.

La reine sa mère étant morte, le roi voulant convoler en secondes noces , jeta les yeux sur sa propre fille , ne pensant pas qu'il y eût une autre femme qui approchât de sa beauté. Il lui fit, pour la séduire, toutes sortes de caresses et lui promit tout ce qu'elle pourrait désirer , si elle voulait le prendre pour époux : mais Dipne répondit qu'elle ne consentirait jamais à un tel inceste. Le roi s'opiniâtra, et déclara il sa fille qu'elle serait sa femme , bon gré mal gré. La jeune fille effrayée demanda quarante jours de délai , et se reconunanda à Notre-Scigneur. Cependant son père lui donnait tous les jours des bijoux et de belles robes pour ses noces.

La fin des quarante jours approchant , Dipne consulta un

173 REMARQUES

saint prêtre irlandais nommé Gerbem, qui avait été confesseur de la défunte reine , et qui avait baptisé la princesse. Le prêtre lui conseilla de gagner du tems , afin de trouver moyen de s'enfuir, et s'offrit de l'accompagner. £lle dit donc à son père qu'avant de l'épouser elle désirait pour se parer le jour de son mariage plusieurs joyaux précieux , qu'elle croyait impossibles à trouver, et promit de lui donner sa main aussitôt qu'il aurait rassemblé ce qu'elle voulait. Le roi fit partir sur-le-champ des hommes de confiance à la recherche de ce qu^exigeait sa fille ; car il en était de plus en plus éperdument amoureox.

()n avait déjà apporté k la princesse la plupart des ol^ets rares qu'elle avait désignés ; elle était au désespoir , quand une occasion de s'enfuir se présenta. Dipne saisit l'instant favorable ; elle s'embarqua secrètement avec le prêtre Gerbem , et après un heureux trajet , ils arrivèrent à Anvers. De lii , ils prirent des chemins écartés , se firent bâtir à quelles lieœs une cabane dans un petit bois , où ils vécurent seuls et inconnus.

Cependant, le l^sdemain de leur départ, le roi ayant reçu encore quelques-uns des bijoux demandés par sa fille, les lui portait tout joyeux , lorsqu'il apprit qu'elle s'était évadée. 11 entra en fureur , s'embarqua aussitôt, et résolut de ne s'arrêter que quand il aurait retrouvé sa fiUe.

Après l'avoir cherchée quelque tems en vain , il arriva n Anvers , où il fit un petit séjour , pendant que ses gens furetaient le pays. Quelques-uns de ses serviteurs ayant dîné dans un village , payèrent l'aubergiste en monnaie d'Irlande. L'aubergiste leur dit qu'il avait déjà reçu tout récemment de cette même monnaie. Us lui demandèrent qui la lui avait donnée ; et cet homme^ répondit que c'était une belle depioiselle étrangère , qui vivait tout près de là avec un prêtre

REMARQUES. ^ 1^3

et qui venait cpielquefois leur acheter des provisions. On alla promptement annoncer au roi cette découverte : il se hâta de se rendre à la solitude indiquée ; il y trouva sa fille, dont l'a^ect désarma sa colère. Il la pria de tenir enfin la promesse qu'elle lui avait faite de Tépouser. Gerberu voulut faire des représentations ; mais les gens du roi l'emmenèrent dehors et le tuèrent* Le prince cependant pressait inutilement sa fille ; la trouvant rebelle à ses volontés, il fit bientôt succéder les menaces aux prières sans obtenir davantage. Dipne ue s'ébranla point , et son père furieux lui coupa la tête ; après quoi il s'alla pendre.

Voilà qui finit mal ; et le conte de Perrault est bien plus joli. Mais la légende intéresse. Aureste,onfâte sainte Dipne le 1 5 de mai ; on conservait ses reliques à Cambrai, à Saintes et à Ghèle en Brabant , où le P. Kibadénéira dit que les anges enterrèrent son cerps dans un beau tombeau de marbre.

Le conte de Peau-d'Ane n'a pas été mis très-souvent sur la scène. Nous citerons seulement la pièce à grand spectacle de Peau-d *Ane ou l'Ile-BIeue et la Mer-Jaune , mélodrameféerie en trois actes par M. Augustin H. , représenté à la Gaîté en 1808. C'est une imitation très-ornée du conte. Peau-d' Ane , chargée de la peau d'Aliboron, se cache dans les campagnes ; le neveu du vice -roi lui (ait essayer l'anneau ; elle va être heureuse , quand on s'avise de la prendre pour sorcière : sur quoi la sainte inquisition veut la brûler. Mais la fée des Lilas arrive , sauve Céleste -Peau -d'Ane, dont le père est revenu à la raison ; elle épouse le fils du vice-roi et tout va bien.

Avant de passer aux contes en vers , nous remarquerons qu'on les a omis dans presque toutes les éditions. Celui de Peau-d' Ane était même tout-à-fait perdu , si M. de Paulmi,

174 KEMARQUES.

après l'avoir annoncé plusieurs fois dans sa Bibliothèque des Romans , ne s'était décidé enfin à réimprimer tout au long Peau -d 'Ane en vers « dont il ne se procura un exemplaire qu'avec les plus grandes peines. De nouvelles recherches nous permettent d'avancer que ce conte paraît ici pour la première fois correct, complet et conforme au manuscrit de l'auteur.

(QOOTIS IN ?]EM.

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