‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 73 sur 97 · PEAU-D ANE · texte numérisé non relu

PEAU-D ANE

Tel et si net le forma la nature j Qu'il ne faisait jamais d'ordure , Mais bien beaux écus au soleil, Et louis de valeur première , Qa'on allait recueillir sur la blonde litière , Tous les matins à son réveil.

Or , le ciel qui parfois se lasse

De rendre les hommes contens , Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce

Ainsi que la pluie au beau tems ,

Permit qu'une âpre maladie Tout-à-coup de la reine attaquât les beaux jours ;

Partout on cherche du secours ; Mais ni la faculté, qui le grec étudie,

Ni les charlatans ayant cours , Ne purent tous ensemble arrêter l'incendie Que la fièvre allumait en s'augmentant toujours.

Arrivée à sa dernière heure ,

Ellle dit au roi son époux :

Trouvez bon qu'avant que je meure

J'exige une chose de vous ;

C'est que s'il vous prenait envie

De vous remarier quand je n'y serai plus

Ah ! dit le roi , ces soins sont superflus ,

Je n'y songerai de ma vie ,

Soyez en repos là-dessus.

Je le crois bien , reprit la reine , Si j'en prends à témoin votre amour véhément ;

Mais, pour m'en rendre plus certaine,

Je veux avoir votre serment.

Adouci toutefois par ce tempérament ,

la

178 peau-d'ane.

Que si vous rencontrez une femme plus belle ,

Mieux faite et plus sage que moi , Vous pourrez franchement lui donner votre foi ,

Et vous marier avec elle......

Sa confiance en ses attraits Lui faisait regarder une telle promesse , Comme un serment surpris avec adresse ,

De ne se marier jamais.

Le prince jura donc , les yeux baignés de larmes ^

Tout ce que la reine voulut

La reine entre ses bras mourut ; £t jamais un mari ne fit tant de vacarmes.

A Toùïr sanglotter et les nuits et les jours , On jugea que son deuil ne lui durerait guère ,

Et qu'il pleurait ses défuntes amours Comme un homme pressé qui veut sortir d'afTaîre. On ne se trompa point Au bout de quelques mois Il voulut procéder à faire un nouveau choix :

Mais ce n'était pas chose aisée ;

Il fallait garder son serment j

Et que la nouvelle épousée

Eût plus d'attraits et d'agrément Que celle qu'on venait de mettre au monument

Ni la cour , en beautés fertile ,

Ni la campagne , ni la ville ,

Ni les royaumes d'alentour ,

Dont on alla faire le tour ,

N'en purent fournir une telle ; L'infante seule était plus belle , Et possédait certains tenidres appas Que la défunte n'avait pas.

Le roi le remarqua lui-même ;

peau-d'ane.

Et , brûlant d'un amour extrême ,

Alla follemeni s'aviser Que par cette raison il devait l'épouser ;

Il trouva même un casuiate Qui jugea que le cas se pouvait proposer.

ds la jeune princesse , triste D'ouïr parler d'un tel amour , Se lamentait et pleurait nuit et jour.

De mille chagrins l'ame pleine , Elle alla trouvée sa marraine , Loin dans une grotte à l'iécart, De nacre et de corail richement étoffée ; C'était une admirable fée , (^ n'eut jamais de pareille en son arL Il n'est pas besoin qu'on vous die Ce qu'était une fée en ces bienheureux tems , Car je suis sûr que votre mie Vous l'aura dit dès vos plus jeunes ans.

Je sab , dit-ielle , en voyant la princesse ,

Ce qui vous fait venir ici , Je sais de votre cœur la profonde tristesse ; Mais avec moi n'ayez plus de souci :

Il n'est rien qui vous puisse nuire , Pourvu qu'à mes conseib vous vous laissiez conduire. Votre père , il est vrai , voudrait vous épouser :

Écouter sa folle demande

Serait une faute bien grande ; Mais f sans le contredire , on le peut refuser.

Ainsi , dites-lui qu'il vous donne ,

Pour rendre vos désirs contens , Avant qu'à son amour votre cceur s'abandonne ,

iSo peac-d'ane.

Une robe qui soit de la couleur du tems.

Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse , Quoique le ciel en tout favorise ses vœux , Il ne pourra jamais accomplir sa promesse.

Aussitôt la jeune princesse L'alla dire en tremblant à son père amoureux ,

Qui dans le moment fit entendre

Aux tailleurs les plus importans , Que s'ils ne lui faisaient , sans le trop faire attendre , Une robe qui fût de la couleur du tems , Ils pouvaient s'assurer qu'il les ferait tons pendre.

Le second jour ne luisait pas encor , <>u'on apporta la robe désirée ; Le plus beau bleu de l'en^pirée^ N'est pas , lorsqu'il est ceint d'un beau nuage d'or ,

D'une couleur plus azurée.

De joie et de douleur l'infante pénétrée , Ne sait que dire , ni comment Se dérober à son engagement.

Princesse , demandez-en une ,

Lui dit sa marraine tout bas ,

Qui , plus brillante et moins commune j

Soit de la couleur de la lune ;

Il ne vous la donnera pas.

A peine la princesse en eut fait la demande ,

Que le roi dit à son brodeur :

Que l'astre de la nuit n'ait pas plus de splendeur , Et que dans quatre jours , sans faute , on me la rende.

Le riche habillement fut fait au jour marqué , Tel que le roi s'en était expliqué.

Daos les cieux où la nuil a déployé ses voiles j La lune est moins pompeuse en sa robe d'argent , Lors même qu'au milieu de son cours diligent Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.

La princesse , admirant ce merveilleux habit , Était à consentir presque délibérée ;

Mais , par sa marraine inspirée ,

Au prince amoureux elle dit :

Je ne saurais être contente Que je n'aie une robe encore plus brillante y

Et de la couleur du soleil.

Le prince , qui l'aimait d'un amour sans pareil , Fit venir aussitôt un riche lapidaire ,

Et lui commanda de la faire D'un superbe tissu d'or et de diamans , Disant que s'il manquait à le bien satisfaire , Il le ferait mourir au milieu des tourmens.

Le prince fut exempt de s'en donner la peine ;

Car l'ouvrier industrieux ,

Avant la fin de la semaine , Fît apporter l'ouvrage précieux , '

Si beau , si vif, si radieux ,

Que le blond amant de Climène ,

Lorsque sous la voûle des cieux ,

Dans son char d'or il se promène , D'un plus brillant éclat n'éblouit pas les yeux.

L'infante , que ces dons achèvent de confondre , A son père , à son roi ne sait plus que répondre. Sa marraine aussitôt la prenant par la main : II ne faut pas , lui dit-elle à l'oreille ,

Demeurer en si beau chemin. ,, [

i8a peau-d'at^e.

Est-ce une si grande merveille Qac lotis ces dons que vons en recevez , Tant qu'il aura l'âne que vous savez , Qui d'écus d'or sans cesse emplit sa bourse ? Demandez-lui la peau de ce rare animal ;

Comme il est toute sa ressource , Vous ne l'obtiendrez pas , ou je raisonne maL

Cette fée était bien savante , Et cependant elle ignorait encor (^e l'amour violent , pourvu qu'on le contente ,

Compte pour rien l'argent et l'or.

La peau fut galamment aussitôt accordée

Que l'infante l'eut demandée :

Cette peau, quand on l'apporta ,

Terriblement l'épouvanta , Et la fit de sou sort amèrement se plaindre^ Sa marraine survint, et lui représenta Que quand on fait le bien on ne doit jamais craindre ;

Qu'il faut laisser penser au roi

Qu'elle est tout-à-fait disposée A subir avec lui la conjugale loi ; Mais qu'au même moment, seule et bien déguisée , Il faut qu'elle s'en aille en quelqu'état lointain , Pour éviter un mal si proche et si certain.

Yoici , poursuivit-elle , une grande cassette

Où nous mettrons tous vos habits ,

Votre miroir , votre toilette ,

Vos diamans et vos rubis.

Je vous donàe encor ma baguette , "^

En la tenant en votre main , La cassette suivra votre même chemin ,

peau-d'ame. i83

Toujours sous la terre cachée ;

Et lorsque vous voudiPez l'ouvrir , A peine mon bâton la terre aura touchée , Qu'aussitôt à vos yeux elle viendra s'offrir.

Pour vous rendre méconnaissable , ' La dépouille de l'âne est un masque adnirable :

Cachez-vous bien dans cette peau ; On ne croira jamais , tant elle est effroyable ,

Qu'elle renferme rien de beau.

La princesse , ainsi travestie , De chez la sage fée à peine fiit sortie

Pendant la fraîcheur du matin , *

Que le prince , qui pour la fête

De son heureux hymen s'apprête , Apprend j tout effrayé , son funeste destin.

Il n'est point de maison y de chemin y d'avenue ,

Qu'on ne parcoure promptement ;

Mais on s'agite vainement , On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.

Partout se répandit un triste et noir chagrin ;

Plus de noces , plus de festin y

Plus de tartes , plus de dragées :

Les dames de la cour y toutes découragées ,

N'en dînèrent point la plupart ; Mais du curé , surtout , la tristesse fut grande ,

Car il en déjeûna fort tard y

Et, qui pis est y n'eut point d'offrande.

L'infante cependant poursuivait son chemin , Le visage couvert d'une vilaine crasse ;

A tout passant elle tendait la main , Et tâchait , pour servir , de trouver- 4inc place ;

ï6i P£AU-d'aN£.

Mais les moins délicats et les plus malheureux ^ La Yoyant si maussade et si pleiai d'ordure , Ne voulaient écouter ni retirer chez eux

Une si sale créature.

Elle alla donc hien loin , bien loin , encor plus Ioin« Enfin elle arriva dags une métairie ^

Où la fermière avait besoin

D'une souillon dont l'industrie Allât jusqu'à savoir bien laver des torchons^

Et nettoyer l'auge aux cochons.

On la mit dans un coin au fond de la cuisine , Où les valets , insolente vermine ,

Ne faisaient que la tirailler ,

La contredire et la railler :

Us ne savaient quelle pièce lui faire ,

La harcelant à tout propos ;

Elle était la butte ordinaire De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

Elle avait le dimanche un peu plus de repos ; Car , ayant du matin fait sa petite affaire , Elle entrait dans sa chambre , et tenant son huis clos^ Elle se décrassait , puis ouvrait sa cassette ,

Mettait proprement sa toilette ,

Rangeait dessus ses petits pots Devant son grand miroir : contente et satisfaite , De la lune tantôt la robe elle mettait , Tantôt celle où le feu du soleil éclatait ,

Tantôt la belle robe bleue Que tout l'azur des cieux ne saurait égaler , Avec ce chagrin seul que leur traînante queue Sur le plancher trop court ne pouvait s'étaler*

PEAU-D*ANE. l85

Elle aimait à se voir jeune , vermeille et blanche , £t plus blanche cent fois que nulle autre n'était. ' Ce doux plaisir la substantait y £t la menait jusqu'à l'autre dimanche.

J'oubliais de dire en passant , Qu'en cette grande métairie , D'un roi magnifique et puissant Se faisait la ménagerie ; Que là y poules de Barbarie , Râles y pintades , cormorans y Oiseaux musqués y canepetières , Et mille autres oiseaux de diverses manières ,

EjUtre eux presque tous différens , Remplissaient à l'envi dix cours toutes entières. Le fils du roi , dans ce charmant séjour Venait souvent y au retour de la chasse , Se reposer y boire à la glace Avec les seigneurs de sa cour.

Tel ne fut point le beau Céphale ; Son air était royal y sa mine martiale y Propre à faire trembler les plus fiers bataillons. Peau-d'Ane de fort loin le vit avec tendresse y Et reconnut y par cette hardiesse y

Que sous sa crasse et ses haillons y Elle gardait le cœur d'une princesse.

Qu'il a l'air grand y quoiqu'il l'ait négligé ! Qu'il est aimable y disait-elle y Et que bienheureuse est la belle A qui son cœur est engagé !

D'une robe de rien s'il m'avait honorée , Je m'en trouverais plus parée Que de toutes celles que j'ai.

f86 peau-d'ake.

Un jour le jeune prince errant à l'aventure ,

De basse-cour en basse-coiir ,

Passa dans une allée obscure , Où de Peau-d'Ane était rhumble séjour.

Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure.

Gomme il était fête ce jour , Elle avait pris une riche parure ,

Et ses superbes vétemens , Qui , tissus de fin or et de gros diamans , Egalaient du soleil la clarté la plus pure.

Le prince , au gré de son désir ,

La contemple et ne peut qu'à peine ,

En la voyant , reprendre haleine «

Tant il est comblé de plaisir.

Quels que soient ses habits , la beauté du visage ,

Sou beau tour , sa vive blancheur ,

Ses traits fins , sa jeune fraîcheur j

Le touchent cent fois davantage ;

Mais un certain air de grandeur , Plus encore une sage et modeste pudeur , Des beautés de son ame assuré témoignage ,

S'emparèrent de tout son cœur.

Trois fois, dans la chaleur du feu qui le transporte

Il voulut enfoncer la porte ; Mab croyant voir une divinité ,.

Trois fois par le respect son bras fut arrêté.

Dans le palais , pensif, il se retire ; Et là , nuit et jour il soupire :

Il ne veut plus aller au bal , Quoiqu'on soit dans le carnaval.

Il hait la chasse , il. hait la comédie ;

peau-d'ane. 187

Il n'a plus d'appétit , toUt lui fait mal au cœur ;

Et le fond de sa maladie Est une triste et mortelle langueur.

11 s'enquit quelle était cette nymphe admirable Qui demeurait dans une basse-cour ,

Au fond d'une allée effroyable ^

Où l'on ne voit goutte en plein jour.

C'est , lui dit-on , Peau--d'Ane , en rien nymphe ni belle ,

Et que Peau-d'Ane l'on appelle , A cause de la peau qu'elle met sur son cou.

De l'amour c'est le vrai remède ,

La béte en un mot la plus laide

Qu'on puisse voir après le loup.

Ou a beau dire , il ne saurait le croire ; Les traits que l'amour a tracés , Toujours présens à sa mémoire , N'en seront jamais effacés.

Cependant la reine sa mère , Qui n'a que lui d'enfant ^ pleure et se désespère : De déclarer son mal elle le presse en vain ;

Il gémit , il pleure , il soupire :

U ne dit rien , si ce n'est qu'il désire Que Peau-d'Ane lui fasse un gâteau de sa main ; Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.

O ciel ! madame , lui dit-on , Cette Peau-d'Ane est une noire taupe ,

Plus vilaine encor et plus gaupe

Que le plus sale marmiton.

N'importe ^ dit la reine ^ il faut le satisfaire , Et c'est à cela seul que nous devons songer :

i88 peau-d'ane.

Il aurait eu de Tor , tant Taiinait cette mère ^ S'il en avait voulu manger.

Peau-d'Ane donc prend sa farine

( Qu'elle avait fait bluter exprès ,

Pour rendre sa pâte plus fine ) ,

Son sel , son beurre et ses œufs frais ;

Et pour bien faire sa galette ,

S'enferme seule en sa chambrette.

D'abord elle se décrassa Les mains , les bras et le visage , Et prit un corps d'argent j que yite elle laça ,

Pour dignement faire l'ouvrage

Qu'aussitôt elle commença.

On dit qu'en travaillant un peu trop à la bâte , De son doigt par basard il tomba dans la pâte

Un de ses anneaux de grand prix ; Mais ceux qu'on tient savoir le fin de cette histoire , Assurent que par elle exprès il y fiit mis ; Et ^ pour moi , franchement je l'oserais bien croire > Fort sûr que , quand le prince à sa porte aborda ,

Et par le trou la regarda ,

Elle s'en était aperçue.

Sur ce point la femme est si drue , • Et son œil va si promptement ,

Qu'on ne peut la voir un moment

Qu'elle ne sache qu'on l'a vue. Je suis bien sûr encor , et j^en ferais serment , Qu'elle ne douta point que de son jewie amant

La bague ne fût bien reçue.

On ne pétrit jamais un si friand morceau , Et le prince trouva la galette si bonne ,

peau-d'ane. 189

Qu'il ne s'en fallut rien que d'une faim gloutonne

Il n'avalât aussi l'anneau.

Quand il en vit l'émeraude admirable ,

Qu'il vit du jonc le cercle étroit ,

Qui marquait la forme du doigt , Son cœur en fut touché d'une joie incroyable : Sous son chevet il le mît à l'instant ;

Et son mal toujours augmentant , Les médecins , sages d'expérience , En le voyant maigrir de jour en jour , Jugèrent tous , par leur grande science ,

Qu'il était malade d'amour.

Comme l'hymen \ quelque mal qu'on en die , Est un remède exquis pour cette maladie ,

On conclut à le marier.

Il s'en fit quelque tems prier ; Puis dit : Je le veux bien , pourvu que l'on me donne

En mariage la personne

Pour qui cet anneau sera bon.

A cette bizarre demande , De la reine et du roi la surprise fut grande ; Mais il était si mal qu'on n'osa dire non.

Voilà donc qu'on se met en quête De celle que l'anneau , sans nul égard du sang ,

Doit placer dans un si haut rang.

Il n'en est point qui ne s'apprête

A venir présenter son doigt ^

Ni qui veuille céder son droit.

Le bruit ayant couru que , pour prétendre au prince , Il faut avoir le doigt bien mince , Tout charlatan , pour être bien venu ,

* tf

igO P£AU-d'aN£«

Dit qu'il a le secret de le rendre menu.

L'une , en suivant son bizarre caprice j

Comne me rare le ratine ; VaemÊre^ en le pressam , erok qa^etle Tapeuse ;

Et l'autre , ayec de certaine eaa , Pour le rendre moins gros , en fait tomber la peau.

Il n'est enfin point de manœuvre

Qu'une dame ne mette en œuvre Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau.

L'essai fut commencé par les jeunes princesses ,

Les marquises et les duchesses ;

Mais leurs doigts , quoique délicat^ ,

Etaient trop gros', et n'entraient pas.

Les comtesses et les baronnes.,

Et toutes le& nobles personnes , Comme elles tour-à-tour présentèrent leur main ,

Et la présentèrent en vain.

Ensuite vinrent les grisettes ,

Dont les jolis et menus doigts ,

Car il en est de très-bien faites , Semblèrent à l'anneau s'ajuster quelquefois ; Mais la bague j toujours trop petite ou trop ronde , D'un dédain presqu'égal rebutait tout le monde.

Il fallut en venir enfin

Aux servantes , aux cuisinières ,

Aux tortillons , aux dindonnières ,

En un mot , à tout le fretin ,

Dont les rouges et noires pattes ,

Non moins que les mains délicates ,

Espéraient un heureux destin.

II s'y présenta mainte fille

P£AU-d'aN£. 191

Dont le doîgt gros et ramassi^ , Dans la bague du prince eût aussi peu passé Qu^un cable au travers d'une aiguille.

On crut enfin que c'était fait ;

Car il ne restait , en effet , Que la pauvre Peau-d'Ane a« fond de la cuisine.

Mais , comment croire , disait-on ,

Qu'à régner le ciel la destine ?

Le prince dit : Et pourquoi non ?

Qu'on la fasse venir. Chacun se prît k rire ,

Criant tout haut : Que veut-on dire j I)e faire entrer ici cette sale guenon ?

Hais , lorsqu'elle tira de dessous sa peau noire Une petite main qui semblait de l'ivoire

Qu'un peu de pourpre a coloré ,

Et que de la bague fatale ,

D'une justesse sans égale ,

Son petit doigt fut entouré ,

La cour fut dans une surprise

Qui ne peut pas être comprise.

On la menait au roi dans ce transport subit ; Mais elle demanda qu'avant que de paraître •

Devant son seigneur et son maître , ^ On lui donnât le tems de prendre un autre habit. De cet habit , pour la vérité dire , De tous côtés on s'apprêtait à rire ; Mais lorsqu'elle arriva dans les appartemens ,

Et qu'elle eut traversé les salles

Avec ces pompeux vétemens , Dont les riches beautés n'curenl jamais d'égales ;

(^e ses aimables cheveux blonds ,

iga peau-d'ane.

Mêlés de diamans , dont la vive lumière

En faisaient autant de rayons ;

Que ses yeux bleus , grands , doux et longs ,

Qui, pleins d'une majesté fière , Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser ; Et que sa taille enfin si menue et si fine , Qu'avecque les deux mains on eût pu Tembrasser. Montrèrent leurs appas et leurs grâces divines , Des dames de la cour et de leurs ornemens

Tombèrent tous les agrémens.

Dans la joie et le bruit de toute rassemblée ,

Le bon roi ne se sentait pas De voir sa bru posséder tant d'appas :

La reine en était affolée ;

Et le prince , son cher amant ,

De cent plaisirs l'ame comblée , Succombait sous le poids de son ravissement

Pour l'hymen aussitôt chacun prit ses mesures ; Le monarque en pria tous les rois d'alentour ,

Qui , tout brillans de diverses parures ^ Quittèrent leurs états pour être à ce grand jour. On en vit arriver des climats de l'Aurore ,

Montés sur de grands éléphans ;

U en vint du rivage maure ,

Qui , plus noirs et plus laids encore ,

Faisaient peur aux petits enfans :

Enfin , de tous les coins du monde Il en débarque , et la cour en abonde.

Mais nul prince , nul potentat

N'y parut avec tant d'éclat

Que le père de l'épousée ,

ȣAU-d'aNE. 198

Qui, d'elle autrefois amoureux f Avait, avec le tems, purifié les feux

Dont son ame était embrasée :

11 en avait banni tout désir criminel ;

Et de cette odieuse flamme ,

Le peu qui restait dans son ame N'en rendait que plus vif son amour paternel. Dès qu'il la vit : Que béni soit le ciel

Qui veut bien que je te revoie , Ma chère enfant , dit-il ; et , tout pleurant de joie ,

Courut tendrement l'embrasser.

Chacun à son bonheur voulut s'intéresser ; £t le futur époux était ravi d'apprendre Qae d'un roi si puissant il devenait le gendre. Dans ce moment la marraine arriva y

Qui raconta toute l'histoire , j

Et par son récit acheva

De combler Peau-d'Ane de gloire.

Il n'est pas malaisé de voir Que le but de ce conte est qu'un enfant apprenne Qu'il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine

Que de manquer à son devoir ; Que la vertu peut être infortunée ,

Mais qu'elle est toujours couronnée ; Que contre un fol amour et ses fougueux transports , La raison la plus forte est une faible digue , Et qu'il n'est point de si riches trésors

Dont un amant ne soit prodigue ;

Que de l'eau claire et du pain bis

Suffisent pour la nourriture

De toute jeune créature ^

ig4. P£au-d'an£.

Pourvu qu'elle ait de beaux habits ; Que sous le ciel il n'est point de femelle

Qui ne s'imagine être belle , Et qui souvent ne s'imagine encor Que , si des trois beautés la fameuse querelle

S'était démêlée avec elle ,

Elle aurait eu la pomme d'or.

Le conte de Peau-d'Ane est difficile à croire ; Mais tant que dans le monde on aura des enfans >

Des mères et des mères-grand's ,

On en gardera la mémoire.

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