‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 74 sur 97 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

^i je m'étais rendu à tous les différens avis qui m'ont été donnés sur Fouvrage que je vous envoie , il n'y serait rien demeuré que le conte tout sec et tout uni ; et , çn ce cas , j'aurais mieux fait de n'y pas toucher , et de le laisser dan^ son papier bleu , où il est depuis tant d'années. Je le lus d'abord à deux de mes amis, a Pourquoi, dit l'un, s'étendre si fort sur le caractère de votre héros ? Qu'a-t-on à faire de savoir ce qu^il faisait le matin dans son conseil, et moins .encore à quoi il se divertissait laprès-dînée ? Tout cela est bon à retrancher. — Otez-moi , je vous prie , dit l'autre , la réponse enjouée qu'il. fait aux députés de son peuple, qui le pressent de se marier \ elle ne convient point à un prince grave et sérieux. Vous voulez bien encore , poursuivit-il, que je vous conseille de supprimer •la longue description de votre chasse. Qu'importe tout cela au fond de votre histoire? Croyez-moi ,

I9(> GaiS£LIDIS.

ce sont de vains et ambitieux ornemens qui appauvrissent votre poëme au lieu de Tenrichir. Il en est de même , ajouta-t-il , des préparatifs quW fait pour le mariage du prince \ tout cela est oiseux et inutile. Pour vos dames , qui rabaissent leurs coiffures , qui couvrent leurs gorges , et qui allongent leurs manches , froide plaisanterie , aussi bien que celle de Torateur , qui s'applaudit de son éloquence. — Je demande encore , reprit celui qui avait parlé le premier , que vous âtiez les réflexions chrétiennes de Griselidis , qui dit que c^est Dieu qui veut réprouver : c'est un sermon hors de sa place. Je ne saurais non plus souffirir les inhumanités^de votre prince , qui me mettent en colère : je les supprimerais, il est vrai qu elles sont de Fhistoire ; mais il n importe. Téterais encore Tépisode du jeune seigneur , qui n'est là que pour épouser la jeune princesse : cela allonge trop votre conte. — Mais, lui difr-je , le conte finirait mal sans cela. — Je ne saurais vous dire , répondit-il ; je ne laisserais pas de rôter. »

 quelques jours de là , je fis la même lecture à deux autres de mes amis , qui ne me dirent pas un seul mot sur les endroits dont je viens de parier, mais qui en reprirent quantité d'autres. « Bien loin de me plaindre de la rigueur de votre critique, leur dis-je , je me plains de ce qu'elle n'est pas assez sévère : vous m'avez passé une infinité d'en-

CftlSlXIDIS. 197

droits que YcfA tronre trè»<Ugne9 de censure. — Comme quoi ? dirent-ih. -^ On trouve y leur di»-je, que le caractère du prince est ttop étendu , et qu'on n a que faire de savoir ce qu'il feisait le matin , et encore moins rapres^dtnée^ -^Oti se moque de vous, dirent-ils tous deux ensemble , quand on vous fait de semblables critiqués. ^— On blâme, poursuivis-je, la réponse que fait le prince à ceux qui le pressent de se marier $ comme trop enjouée , et indigne d'un prince grave et sérieux. — Bon! reprit l'un d'eux ^ et où est l'inconvénient qu'un jeune prince d'Italie, pays où l'on est accoutumé à voir les hommes les plus graves et les plus élevés en dignité dire des plaisanteries , et qui d'ailleurs fait profession de mat parler et àe^ femmes et du mariage , matières si sujettes à la raillerie , se soit un peu réjoui sur cet article? Quoi qu'il en soit^ je vous demande grâce pour cet endroit , comme pour celui de l'orateur qui croyait avoir converti le prince , et pour le rabaissement des coiffures; car ceux qui n'ont pas aimé la réponse enjoilée du prince, ont bien la mine d'avoir fait main^basse sur ces deux endroits-là. — Vous l'avez deviné, lui dis-je. Mais, d'un autre câté , ceux qui n'aiment que les choses plaisantes n'ont pu souffrir les réflexions chrétiennes de la princesse , qui dit que c'est Dieu qui la veut éprou • ver ] ils prétendent que c est un sermon hors de propos. — Hors de propos? reprit l'autre 5 non-seu-

I9B GEISELIDIS.^

lement ces réflexions conyiennent au sujet; mais elles y sont absolument nécessaires* Vous aviez besoin de rendre croyable la patience de votre héroïne; et quel autre moyen aviez-vous que de lui faire regarder les mauvais traitemens de son époux, comme venant de la main de Dieu? Sans cela, on la prendrait pour la plus stupide de toutes les femmes; ce qui ne ferait pas assurément un bon effet.

— » On blâme encore, leur dis-je, Féplsodeda jeune seigneur , qui épouse la jeune princesse. — On a tort, reprit-il : comme votre ouvrage est un véritable poème , quoique vous lui donniez le titre de Nouvelle, il faut qu il n*y ait rien à désirer quand il finit. Cependant, si la jeune princesse s'en retournait dans son couvent , sans être mariée , après s'y être attendue, elle ne serait pas contente, ni ceux qui liraient la nouvelle. »

Ensuite de cette conférence , j'ai pris le parti de laisser mon ouvrage tel à peu près qu il a été la dans r Académie. En un mot, j'ai eu soin de corriger les choses qu'on m'a fait voir être mauvaises en ellesmêmes -, mais à l'égard de celles que j'ai trouvées n'avoir point d'autre défaut que de n'être pas au goût de quelques personnes , peut-être un peu trop délicates, j'ai cru n'y devoir pas toucher.

Est-ce une raison décisive D*ôter un bon mets d^un repas , Parce qu'il s'y trouve un convive

GRISBLIBIS. igg

Qui y par malbeor , ne Tainie pas ?

Il faut que tout le monde vive ; Et que les mets, pour plaire ^ tous , Soient dlfifërens comme les goûts.

Quoiqu'il en soit, j'ai cru devoir m'en remettre au public , qui juge toujours bien. J'apprendrai de lai ce que j^en dois croire , et je suivrai exactement tous ses avis, s^il m'arrive jamais de fitire une seconde édition de cet ouvrage.

Au pied desr célèbres montagnes Où le Pô , s'échappant de dessous des roseaux , Va , dans le sein des prochaines campagnes ,

Promener ses naissantes eaux ,

Vivait un jeune et vaillant prince ,

Les délices de sa province.

Le ciel , en le formant , sur lui tout à la fois

Versa ce qu'il a de plus rare , Ce qu'entre ses amis d'ordinaire il sépare ,

Et qu'il ne donne qu'aux grands rois.

Comblé de tous les dons et du corps et de l'ame , Il fut robuste , adroit , propre au métier de Mars ; Et , par Tinstinct secret d'une divine flamme ,

Avec ardeur il aima les beaux-arts.

U aima les combats , il aima la victoire ,

Les grands projets , les actes valeureux , £t tout ce qui (ait vivre un beau nom dans Thistoire ;

Maïs son cœur, tendre et généreux , Fut encor plus sensible à la solide gloire

900 <&ai5£LlDlS,

De rendre se» peuples heureu.

Ce tempëramest héroïque Fat obscurci d'une sombre vapeur ,

Qui , chagrine et mélancolique , Lui faisait voir dans le fond de son cœur Tout le beau sexe infidèle et trompeur.

Dans la femme , où brillait le plus rare mérite ,

Il voyait une ame hypocrite ,

Un esprit d'orgueil enivré , Un cruel ennemi, qui sans cesse n'aspire

Qu'à prendre un souverain empire Sur l'homme malheureux qui lui sera livré.

Le fréquent usage du monde , Où l'on ne voit qu'époux subjugués ou trahis,

Joint k l'air jaloux du pays. Accrut encor cette haine profonde.

Il jura donc plus d'une fois.

Que, quand même le ciel, pour lui plein de tendresse »

Formerait une autre Lucrèce , Jamais de l'hyméoée il ne suivrait les lois.

Ainsi , quand le, matin , qu'il donnait aux affaires ,

Il avait réglé sagement

Toutes les choses nécessaires

Au bonheur du gouvernement ; Que du faible orphelin , de la veuve oppressée

Il avait conservé les droits , Ou banni quelqu'impÀt qu'une guerre forcée

Avait introduit autrefois ,

L'autre moitié de ]a journée

A la chasse était destinée ,

Où les sangliers et les ours ,

GRISELIDIS. aot

Malgré leur fureur et leurs armes , Lui dounaient encor moins d'alarmes Que le sexe charmant qu'il évitait toujours.

Cependant ses sujets , que leur intérêt presse

De s'assurer d'un successeur Qai les gouverne un jour avec même douceur , À leur donner un fils le conviaient sans cesse. Un jour, dans le palais, ils vinrent tous en corps ,

Pour faire leurs derniers efforts.

Un orateur , d'une grave apparence ,

Et le meilleur qui fût alors , Dit tout ce qu'on peut dire en pareille occurrence ;

Il marqua leur désir pressant De voir sortir du prince une heureuse lignée , Qui rendh à jamais leur état florissant.

Il lui dit même en finissant ,

Qu'il voyait un astre naissant ,

Issu de son chaste hyménée ,

Qui faisait pâlir le croissant.

D'un ton moins simple et d'une voix plus forte ^ Le prince à ses sujets répondit de la sorte :

Le zèle ardent dont je vois qu'en ce jour

Vous me portez aux nœuds du mariage ,

Me fait plaisir , et m'est de votre amour Un agréable témoignage ; J'en suis sensiblement touché , £t voudrais dès demain pouvoir vous satisfaire.

Mais à mon sens l'hymen est une affaire Où plus l'homme est prudent, plus il est empêché.

Observez bien toutes les jeunes filles ,

Tant qu'elles sont au sein de leurs familles t

Ce n'est ipie vertu j que bonté ,

Que pudeur , que sincérité ;

Mais sitôt que le mariage

Au déguisement a mis fin ,

Et qu'ayant fixé leur destin

Il n'importe plus d'être sage ,

Elles quittent leur personnage ,

Non sans avoir beaucoup pâti ;

Et chacune dans son ménage ,

Selon son gré prend son parti.

L'une d'humeur chagrine , et que rien ne récrée ,

Devient une dévote outrée ,

Qui crie et gronde à tous momens ;

L'autre se façonne en coquette ,

Qui sans cesse écoute ou caquette ,

Et n'a jamais assez d'amans.

Celle-ci f des beaux-arts follement curieuse ,

De tout décide avec hauteur , Et critiquant le plus habile auteur y

Prend la forme de précieuse ;

Cette autre s'érige en joueuse , Perd tout, argent , bijoux , bagues , meubles de pn'

Et même jusqu'à ses habits.

Dans la diversité des routes qu'elles tiennent «

Il n'est qu'une chose où je vol

Qu'enfin toutes elles conviennent ,

C'est de vouloir donner la loi :

Or , je suis convaincu que dans le mariage ,

On ne peut jamais vivre heureux ,

. Quand on y commande tous deux. Si donc vous souhaitez qu'à Thymen ^e m'engage t

Cherchez une jeune beauté

GRISELIDIS. ao3

Sans orgueil et sans vanité , D'une obéissance achevée , D'une patience éprouvée , Et qui n'ait point de volonté ; Je la prendrai quand vous l'aurez trouvée.

Le prince , ayant mis fin à ce discours moral ,

Monte brusquement k cheval ,

Et court joindre , à perte d'haleine , Sa meute qui l'attend au milieu de la plaine.

Après avoir passé des prés et des guérets ,

Il trouve ses chasseurs couchés sur l'herbe verle :

Tous se lèvent , et tous alerte Font trembler de leurs cors les hôtes des forêts. Des chiens courans l'aboyante famille , Deçà , delà , parmi le chaume brille ;

Et les limiers , à l'œil ardent , Qui , du fort de la béte , à leur poste reviennent ,

Entraînent Y en les regardant Y

Les forts valets qui les retiennent.

S'étant instruit par un des siens , Si tout est prêt , si l'on est sur la trace , Il ordonne aussitôt qu'on commence la chasse ,

Et fait donner le cerf aux chiens.

Le son des cors qui retentissent,

Le bruit des chevaux qui hennissent , £t des chiens animés les pénétrans abois , Remplissent la forêt de tumulte et de trouble ; £t , pendant que l'écho sans cesse les redouble , S'enfoncent avec eux dans le plus creux du bols. Le prince , par hasard , ou par sa destinée ,

aOi( GRISELIDIS.

Prit une rouie détournée , Où nul des chasseurs ne le suit ; Plus il court , plus il s'en sépisre.

Ejifin , à tel point il s'égare , Que des chiens et des cors il n'entend plus le bruit.

L'endroit où le mena sa bizarre aventure , Clair de ruisseaux et sombre de verdure , Saisissait les esprits d'une secrète horreur ;

La simple et naïve nature S'y faisait voir et si belle et ai pare , Que mille fois.il bénit son erreur.

Rempli des douces rêveries Qu'inspirent les grands bois ^ les eaux et les prairies Il sent soudain frapper et son cœur et ses yeux

Par l'objet le plus agréable ,

Le plus doux et le plus aimable

Qu'il eût jamais vu sous les cieùx.

C'était mie jeune bergère

Qui filait au bord d'un ruisseau ^

Et qui, conduisant son troupeau,

D'une main sage et ménagère

Tournait son agile fuseau.

Elle aurait pu dompter les ccenrs les plus sauvages ;

Des lys son teint a la blancheur ,

Et sa naturelle fraîcheur S'était toujours sauvée à l'ombre des bocages : Sa bouche , de l'enfance avait tout l'agrément ; Et ses yeux , qu'adoucit une brune paupière , .

Plus bleus que n'est le firmament ,

Avaient aussi plus de lumière.

Le prince , avec transport dans le bois se glissant ,

GIIISELIDJS. ao5

Contemple les beautés dont son âme est émue ;

Mais le bruit qu'il fait en passant , De la belle sur lui fait détourner la vue.

Dès qu'elle se vit aperçue , D'un brillant incarnat la prompte et vive ardeur , De son beau teint redoubla la splendeur ,

£t sur son visage épandue ,

Y fit triompher la pudeur.

Sous le voile innocant de cette honte aimable , Le prince découvrit une simplicité ,

Une douceur , une sincérité ,

Dont il croyait le beau sexe incapable ,

Et qu il voit là dans toute leur beauté.

Saisi d'une frayeur pour lui toute nouvelle , 11 s'approche interdit ; et , plus tiiùide qu elle ^

Lui dit , d'une tremblante voix , Que de tous ses veneurs il a perdu la trace , Et lui demande si la chasse

N'a point passé quelque part dans le bois.

Rien n'a paru , seigneur , dans cette solitude y Dit-elle , et nul ici que vous n'est parvenu ^

Mais n'ayez point d'inquiétude , Je remettrai vos pas sur un chemin connu.

De mon heureuse destinée Je ne puis , lui dit-il , trop rendre grâce aux dieux : Depuis long-tems je fréquente ces lieux; Mais j'avais ignoré jusqu'à cette journée ,

Ce qu'ils ont de plus précieux.

Dans ce tems , elle voit que le prince se baisse

Sur le moite bord du ruisseau ,

3o6 GEISELIDIS.

Pour étancher , dans le cours de son eau y La soif ardente qui le presse.

Seigneur , attendez un moment , Dit-elle ; et courant promptement Vers sa cabane , elle y prend une tasse ,

Qu'avec joie , et de bonne grâce Elle présente à ce nouvel amant.

Les vases précieux de cristal et d'agate ,

Où Tor en mille endroits éclate , Et qu'un art curieux avec soin façonna , N*eurent jamais pour lui, dans leur pompe inulile Tant de beauté que le vase d'argile Que la bergère lui donna, .

Cependant , pour trouver une route facile ,

Qui mène le prince à la ville , Ils traversent des bois , des rocbers escarpés ,

Et de torrens entrecoupés.

Le prince n'entre point dans de route nouvelle , Sans en bien observer tous les lieux d'alentour ; Et son ingénieux amour , Qui songeait au retour , En fit une carte fidèle.

Dans un bocage sombre et frais Enfin la bergère le mène , Où , de dessous ces branchages épais « Il voit au loin , dans le sein de la plaine , Les toits dorés de son riche palais.

S'étant séparé de la belle , Touché d'une vive douleur , A pas lents il s'éloigne d'elle , Chargé du trait qui lui perce le cœur.

GRiSELlDis. aoy

Le souvenir de sa tendre aventure , Avec plaisir lé conduisit chez lui ; Mais , dès le lendemain , il sentit sa blessure , Et se vit accalmie de tristesse et d'ennui.

Dès qu'il le peut , il retourne à la chasse ,

Où de sa suite adroitement

Il s'échappe et se débarrasse ,

Pour s'égarer heureusement.

Des arbres et des monts les cimes élevées,

Qu'avec grand soin il avait observées, Et les avis secrets de son fidèle amour Le guidèrent si bien , que , malgré les traverses ,

De cent routes diverses , De sa jeune bergère il trouva le séjour.

Il sut qu'elle n'a plus que sou père avec elle ,

Que Griselidis on Tappelle , Qu'ils vivent doucement du lait de leurs brebis , £t que de leur toison , qu'elle seule elle file ,

Sans avoir recours à la ville , 'Us font eux-mêmes leurs habits.

Plus il la voit, plus il s'enflamme

Des vives beautés de son ame ; Il connaît , en voyant tant de dons précieux ,

Que si la bergère est si belle ,

C'est qu'une légère étincelle De l'esprit qui Tanime a passé dans ses yeux.

U ressent une joie extrême D'avoir si bien placé ses premières amours ; Ainsi , sans plus tarder , il fit , dès le jour même , Assembler son conseil , et lui tint ce discours :

Enfin aux lois de Fhyménée ,

ao8 GlilS£LlDlS.

Suivant vos vœux , je me vais engager ; Je ne prends point ma femme en pays étranger , Je la prends parmi vous , belle , sage , bien née , Ainsi que mes aïeux ont fait plus d'une fois ;

Mais j'attendrai cette grande journée A vous informer de mon choix.

Dès que la nouvelle fut sue , Partout elle fut répandue.

On ne peut dire avec combien d'ardeur L'allégresse publique De tous côtés s'explique ; Le plus content fut l'orateur , Qui , par son discours pathétique , Croyait d'un si grand bien être l'unique auteur.

Qu'il se trouvait homme de conséquence !

Rien ne peut résister à ma grande éloquence , Disait-il sans cesse en son cœur.

Le plaisir fut de voir le travail inutile

Des belles de toute la ville , Pour s'attirer et mériter le choix Du prince leur seigneur , qu'un air chaste et modeste Charmait uniquement et plus que tout le reste ,

Ainsi qu'il l'avait dit cent fois.

D'habit et de maintien toutes elles changèrent,

D'un ton dévot elles toussèrent,

Elles radoucirent leurs voix ; De demi-pied leurs coiCfures baissèrent , La gorge se couvrit , les manches s'allongèrent : A peine on leur voyait le petit bout des doigts.

Dans la ville avec diligence ,

GaiSELiDis. aog

Pour l'hymen dont le jour s'avanee ,

On voit travailler tous les arts :

Ici se font de magnifiques chars

D'une forme toute nouvelle «

Si beaux et si bien inventés ,

Que l'or , qui partout étincelle ,

En fait la moindre des beautés.

Là, pour voir aisément, et sans aucun obstacle,

Toute la pompe du spectacle.

On dresse de longs échafauds;

Ici, de grands arcs triomphaux , Où du prince guerrier se célèbre la gloire , Et de Tamour sur lui l'éclatante victoire.

Là , sont forgés , d'un art industrieux ,.

Ces feux qui, par les coups d'un innocent tonnerre.

En effirayant la terre , De miUe astres nouveaux embellissent les cieux.

Là, d'un ballet ingénieux Se concerte avec soin l'agréable folie ; Et là, d'un opéra peuplé de mille dieux, Le plus beau que jamais ait produit Tltalie, On entend répéter les airs mélodieux.

Enfin, du fameux hyménée

Arriva la grande journée.

Sur le fond d'un del vif et pur,

A peine l'aurore vermeille

Ginfondait l'or avec l'azur , Que partout, en sursaut, le beau sexe s'éveille : Le peuple curieux sVpand de tous cAtés; En différens endroits des gardes sont postés

Pour contenir la populace,

aïO GRISELIDIS.

Et la contraindre à faire place.

Toni le palais retentit de clairons , De flûtes , de hautbois , de rustiques musettes ; Et l'on n'entend aux environs Que des tambours et des trompettes.

Enfin , le prince sort entouré de sa cour :

Il s'élève un long cri de joie; Mais on est bien surpris , quand au premier détour, De la forêt prochaine on voit qu'il prend la voie,

Ainsi qu'il faisait chaque jour.

Voilà f dit-on , son penchant qui l'emporte ; Et de ses passions , en dépit de l'amour ,

La chasse est toujours la plus forte.

Il traverse rapidement Les guérets de la plaine , et gagnant la montagne , Il entre dans le bois , au grand étonnement

De la troupe qui l'accompagne.

Après avoir passé par différens détours Que son cœur amoureux se plaît à reconnaître , Il trouve enfin la cabane champêtre

Où logent ses tendres amours.

Griselidis , de l'hymen informée

Par la voix de la renonmiée, En avait pris son bel habillement ; Et , pour en aller voir la pompe magnifique ,

De dessous sa case rustique

Sortait en ce même moment.

Où courez-vous , si prompte et si légère?

Lui dit le prince enl'aliordant,

Et tendrement la regardant ; Cessez de vous hâter , trop aimable bergère :

GEISELIDIS. ail

La noce où tous allez y et dont je suis l'époux , Ne saurait se faire sans vous.

Oui , je TOUS aime , et je vous ai choisie Entre miUe jeunes beautés , Pour passer avec vous le reste de ma vie , Si toutefois mes vœux ne sont pas rejetés.

Ah ! dit-elle , seigneur , je n'ai garde de croire Que je sois destinée h ce comble de gloire ,

Vous cherchez à vous divertir.

Non , non , dit-il , je suis sincère ;

J'ai déjà pour moi votre père ( Le prince avait eu soin de l'en faire avertir ).

Daignez , bergère y y consentir :

C'est là tout ce qui reste à faire. ^

Mais afin qu'entre nous une solide paix

Éternellement se maintienne , U Giudrait me jurer que vous n'aurez jamais

D'autre volonté que la mienne.

Je le jure , dit-elle , et je vous le promets ; Si j'avais épousé le moindre du viUage , J'obéirais 9 son joug me serait doux :

Hélas ! combien donc davantage ,

Si je viens à trouver en vous

Et mon seigneur et mon époux !

Ainsi le prince se déclare ; Et pendant que la cour applaudit à son choix , U porte la bergère à souffrir qu'on la pare Des omemens qu'on donne aux épouses des rois. Celles qu'à cet emploi leur devoir intéresse , Entrent dans la cabane , et là diligemment ,

aia GRI5ELIDIS,

Mettent tout leur savoir et toute leur adresse A donner de la grice à chaque ajustement.

Dans cette hutte où l'on se presse y

Les dames admirent sans cesse

Avec quel art la pauvreté

S'y cache sous la propreté ;

Et cette rustique cabane Que couvre et rafraîchit un spacieux platane ,

Leur semble un séjour enchanté.

Enfin , de ce réduit sort pompeuse et brillante La bergère charmante :

Ce ne sont qu'applaudissemens Sur sa beauté > sur ses habillemens ; Mais , sous cette pompe étrangère , Déjà f plus d'une fois , le prince a regretté Des omemens de la bergère L'innocente simplicité.

Sur un grand char d'or et d'ivoire La bergère s'assied , pleine de majesté ;

Le prince y monte avec fierté ,

Et ne trouve pas moins de gloire, A se voir, comme amant, assis à son côté , Qu'à marcher en triomphe après une victoire.

La cour les suit , et tous gardent le rang Que leur donne leur charge , ou l'éclat de leur sang. La viUe , dans les champs presque toute sortie ,

Couvrait les plaines d'alentour ,

Et du choix du prince avertie , Avec impatience attendait son retour.

Il paraît ; on le joint. Parmi l'épaisse foule

GRISELIDIS. ai3

Du peuple qui se fend , le char h peine roule ; Par les longs cris de joie à tout coup redoublés ,

Les chevaux émus et troublés,

Se cabrent, trépignent, s^élancent,

£t reculent plus qu'ils n'avancent.

#)ans le temple on arrive enfin ;

Et là , par la chahie étemelle

D'une promesse solennelle, Les deux époux unissent leur destin ;

Ensuite an palais ils se rendent.

Où mille plaisirs les attendent , Où la danse , les jeux , les courses , les tournois , Répandent l'allégresse eu différens endroits :

Sur le soir, le blond Hyménée De ses chastes, douceurs couronna la journée.

Le lendemain , les différens états De toute la province , Accourent haranguer la princesse et le prince , Par la voix de leurs magistrats.

De ses dames environnée , Griselidis , sans paraître étonnée , En princesse les entendit , Eîn princesse leur répondit.

Elle fit toute chose avec tant de prudence , Qu'il sembla que le ciel eût versé ses trésors Avec encor plus d'abondance Sur son ame que sur son corps* Par son esprit , par ses vives lumières , Du grand monde aussitôt elle prit les manières ;

Et même , dès le premier jour , Des talens , de l'humeur des dames de sa cour,

aii( GRISELIDIS*

Elle se fit si bien instruire, Qoe son bon sens , jamaift embarrasse , Eut moins de peine à les conduire Qœ ses brebis du tems passé.

Avant la fin de l'an, des froits de l'hyménée ^

Le ciel bénit leur concbe fortonée.

Ce ne fiit point un prince, on l'eAt bien souhaité; Mais la jeune princesse avait tant de beauté , Que l'on ne songea plus qu'à conserver sa vie. Le père , qui lui trouve un air doux et charmant ^ La venait voir de moment en moment,

Et la mère , encor plus ravie ,

La regardait incessamment , Elle voulut la nourrir elle-même :

Ah ! dit-elle , comment m'exempter de l'emploi

Que %&& cris demandent de moi ,

Sans une ingratitude extrême ?

Par un motif de nature ennemi, Pourrai-je bien vouloir , de mon enfant que j'aime ,

N'être la mère qu'à demi ?

Soit que le prince eût l'ame un peu moins enflammée

Qufaux premiers jours de son ardeur ,

Soit que de sa maligne humeur

La masse se fût rallumée ,

Et de son épaisse (umée EAt obscurci son sens et corrompu son cœur ,

Dans tout ce que fait la princesse Il s'imagine voir peu de sincérité s

Sa trop grande vertu le blesse :

C est un piège qu'on tend à sa crédulité.

Son esprit inquiet , et de trouble agité ,

OaiSELtDIS. ai

Croit tous les soupçons qu'il écoule , Et prend plaisir à révoquer eu doute Uexcès de sa félicité.

Pour guérir les chagrins dont son ame est atteinte , H la suit , il l'observe , il aime à la troubler

Par les ennuis de la contrainte ,

Par les alarmes de la crainte ,

Par tout ce qui peut démêler

La vérité d'avec la feinte.

C*est trop , dit-il , me laisser endormir ;

Si ses vertus sont véritables , Les traitemens les plus insupportables

Ne feront que les affermir.

Dans son palais il la tient resserrée , Loin de tous les plaisirs qui naissent à la cour ; Et 9 dans sa chambre , où seule elle vit retirée ,

A peine il laisse entrer le jour. .

Persuadé que la parure

Et le superbe ajustement Du sexe que pour plaire a formé la nature

Est le plus doux enchantement ,

Il lui demande avec rudesse Les perles , les rubis ^ les bagues , les bijoux Qu'ail lui donna pour marque de tendresse , Lorsque de son amant il devint son époux.

Elle, dont la vie est sans tache,

Et qui n'a jamais eu d'attache

Qu'à s'acquitter de son devoir , . Les lui donne sans s'émouvoir ; Et même , le voyant se plaire à les reprendre ,

ai6 GRI^ELIDIS.

N'a pas moins de joie à les rendre Qa^elle en eut k les recevoir.

Pour m'éprouver mon époux me tourmente , Dit-elle , et je vois bien q[a'il ne me &it sou(firir Qu'afin de ranimer ma vertu languissante , QuW doux et long repos pourrait faire périr.

S^il n'a pas ce dessein , du moins suis^je assurée Que telle est du seigneur la conduite sur moi , Et que de tant de maux Tennuyeuse durée N'est que pour exercer ma constance et ma foi.

Pendant que tant de malheureuses

Errent au gré de leurs désirs ,

Par mille routes dangereuses ,

Après de faux et vains plaisirs ; Pendant que le seigneur , dans sa lente justice ^ Les laisse aller au bord du précipice ,

Sans prendre part k leur danger ; Par un pur mouvement de sa bonté suprême , Il me choisit comme un enfant qu'il aime ,

Il s'applique à me corriger- Aimons donc sa rigueur utilement cruelle ; On n'est heureux qu^autant qu'on a souffert :

Aimons sa bonté paternelle ,

Et la main dont elle se sert.

Le prince a beau la voir obéir sans contrainte

A tous ses ordres absolus :

Je vois le fondement de cette vertu feinte , Dit-il , et ce qui rend tous mes coups superflus ;

C'est qu'ils n'ont porté leur atteinte Qu'à des endroits où son amour n'est plus»

GRISELIDIS. aiy

Dans son enfant , dans la jeune princesse ,

Elle a mis toute sa tendresse :

A réprouver si je veux réussir ,

C*est Ik qu'il faut que je m'adresse ;

C'est là que je pub m'éclairdr.

Elle venait de donner la mamelle Au tendre objet de son amour ardent , Qui f couché sur son sein , se jouait avec elle ,

Et riait en la regardant.

Je vois que vous Taimez , lui dit-il ; cependant Il faut que je vous l'ôte en cet âge encor tendre , Pour lui former les mœurs et pour la préserver De certains mauvais airs qu'avec vous Ton peut prendre ;

Mon heureux sort m'a fait trouver Une dame d'esprit qui saura l'élever Dans toutes les vertus et dans la politesse

Que doit avoir une princesse;

Disposez-vous à la quitter ,

On va venir pour remporter.

11 la laisse à ces mots , n'ayant pas le courage

Ni les yeux assez inhumains.

Pour voir arracher de ses mains

De leur amour l'unique gage.

Ellle , de mille pleurs se baigne le visage ,

Et dans un morne accablement Attend de son malheur le fmieste moment.

Dès que d'une action si triste et si cruelle Le ministre odieux à ses yeux se montra :

Il faut obéir , lui dit-elle ; Puis, prenant son enfant, qu'elle considéra.

ai8 GRISELIBIS.

Qa^elle baisa d^one ardeur maternelle , Qui 9 de ses petits bras , tendrement la serra , Toute en pleurs elle le livra. .

Ah ! que sa douleur fut amère !

Arracher Tenfant ou le cœur Du sein d^une si tendre mère , C'est la même douleur.

Près de la ville était un monastère Fameux par son antiquité , Où des vierges vivaient dans une règle austère , Sous les yeux d'une abbesse illustre en piété : Ce fut là que > dans le silence , Et s^5 déclarer sa naissance , On déposa Teniant , et des bagues de prix , Sous l'espoir d'une récompense Digne des soins que l'on en aurait pris.

Le prince , qui tâchait d'éloigner par la chasse ,

Le vif remords qui l'embarrasse ,

Sur l'excès de sa cruauté ,

Craignait de revoir la princesse , Comme on craint de revoir une fière tîgresse

A qui son faon vient d'être ôté :

Cependant il en fut traité

Avec douceur , avec caresse ,

£t même avec cette tendresse Qu'elle eut aux plus beaux jours de sa prospérité. Par cette complaisance , et si grande et si prompte Il fut touché de regret et de honte ; Mais son chagrin demeura le plus fort :

Ainsi , deux jours après , avec des larmes feintes ,

Pour lui porter encor de plus vires atteintes ,

Il lui vint dire qae la mort De leur aimable enfant avait fini le sort.

Ce coup inopiné , mortellement la blesse :

Cependant, malgré sa tristesse , Ayant va son époux qui changeait de couleur , Elle parut oublier son malheur ,

Et n'avait même de tendresse Que pour le consoler de sa fausse douleur.

Cette bonté , cette ardeur sans égale , D^amitié conjugale , Du prince , tout-àH:oup désarmant la rigueur , Le touche , le pénètre , et lui change le cœur.

Jusque-là qu'il lui prend envie

De déclarer que leur enfant

Jouit encore de la vie :

Mais sa bile s'élève , et^ fière, lui défend

De rien découvrir du mystère ,

Qu'il peut être utile de taire.

Dès ce bienheureux jour, telle des deux époux

Fut la mutuelle tendresse , Qu'elle n'est point plus vive aux momens les plus doux ,

Entre l'amant et la maîtresse.

Quinze fois le soleil, pour former les saisons , Habita tour-à-tour dans ses douze maisons ,

Sans rien voir qui les désunisse :

Que si quelquefois par caprice

U prend plaisir à la fâcher ,

C'est seulement pour empêcher

Que l'amour ne se ralentisse :

aao oaiSELiDis.

Tel que le forgeron , qui , pressant son labeur , Répand un peu d^eau sur la braise De sa languissante fournaise , Pour en redoubler la chaleur.

Cependant, la jeune princesse

Croissait en esprit , en sagesse ; A la douceur , à la naïveté Qu^elle tenait de son aimable mère , Elle joignait de son illustre père ,

L'agréable et noble fierté :

L^amas de ce qui plaft dans chaque caractère

Fit une parfaite beauté.

Partout comme un astre elle brîUe ; £t y par hasard , un seigneur de la cour , Jeune , bien fait , et plus beau que le jour ,

L'ayant vu paraître à la grille , Conçut pour elle un violent amour.

Par rinstinct qu'au beau sexe a donné la nature ,

Et que toutes les lieautés ont ,

De voir Tinvincible blessure Que font leurs yeux au moment qu'ils la font ,

La princesse fut infomiée

Qu'elle était tendrement aimée.

Après avoir quelque tems résisté , Comme on le doit , avant que de se rendre ,

D'un amour également tendre

Elle l'aima de son côté.

Dans cet amant, rien n'était à reprendre ; 11 était beau , vaillant , né d'illustres aïeux , Et , dès long-tems , pour en faire son gendre , Sur lui le prince avait jeté les yeux.

Aîosi donc ^ avec joie il apprit la nouvelle

De Fardeur tendre et mutuelle

Dont brâlaienkces jeunes amans ; Mais il lui prit une bizarre envie De leur faire acheter , par de cruels tonrmcns ,

Le plus grand bonheur de leur vie.

Je me plairai , dit-il , à les rendre contens ;

Mais il faut que l'inquiétude ,

Par tout ce qu^elle a de plus rude ,

Rende encor leurs feux plus constans.

De mon épouse en même tems

J'exercerai la patience ^

Non point comme jusqu'à ce jour , Pour rassurer ma folle défiance ( Je ne dois plus douter de son amour ) ; Mais pour faire éclater aux yeux de tout le monde Sa bonté , sa douceur , sa sagesse profonde , Afin que , de ses dons si grands , si précieux ,

La terre se voyant parée ,

En soit de respect pénétrée , £t , par reconnaissance , en rende grâce aux cieux. U déclare en public que manquant de lignée , £q qui Fétat un jour retrouve son seigneur , Que la fille qu'il eut de son fol hyménée

Etant morte aussitôt que née , U doit ailleurs chercher plus de bonheur ; Que réponse qu'il prend est d'illustre naissance ; Qu'en un couvent on l'a jusqu'à ce jour

Fait élever dans l'innocence , Et qu'il va par l'hymen couronner son amour.

On peut jugef à quel point fut cruelle

aaa griseliiyis.

Anx deux jeunes amans cette affreuse nouvelle ; Ensuite , sans marquer ni chagrin , ni douleur , Il avertit son épouse fidèle

Qu'il faut qu^il se sépare d'elle , Pour éviter un extrême malheur ; Que le peuple , indigné de sa basse naissance, Le force à prendre ailleurs une digne alliance. Il faut , dit-il , vous retirer Sous votre toit de chaume et de fougère , Après avoir repris vos habits de bergère , Que je vous ai fait préparer.

Avec une tranquille et muette constance , La princesse entendit prononcer sa sentence . Sous les dehors dW visage serein Elle dévorait son chagrin ; Et, sans que la douleur diminuât ses charmes ,

De ses beaux yeux tombaient de grosses larmes, Ainsi que quelquefois , au retour du printems ,

U fait soleil , et pleut en même tems.

Vous êtes mon époux , mon seigneur et mon mattre ( Dit-elle, en soupirant, prête à s'évanouir ), Et quelqu'afireux que soit ce que je viens d'ouïr ,

Je saurai vous faire connaître Que rien ne m^est si cher que de vous obéir.

Dans sa chambre aussitôt seule elle se retire , Et là , se dépouillant de ses riches habits , Elle reprend , paisible et sans rien dire ,

Pendant que son cœur en soupire , Ceux qu'elle avait en gardant ses brebis.

En cet humble et simple équipage Elle aborde le prince , et lui tient ce langage :

GRISELIDIS. aa3

Je ne puis m^éloigner de vous Sans le pardon d^avoir su vous déplaire ; Je puis souffrir le poids de ma misère , Hais je ne puis , seigneur , souffrir votre courroux : Accordez cette grâce à mon regret sincère , Et je vivrai contente en mon triste séjour y

Sans que jamais le tems altère .

Ni mon humble respect y ni mon fidèle amour.

Tant de soumission et tant de grandeur d^ame ,

Sous un si vil habillement , Qui dans le cœur du prince en ce même moment , Réveilla tous les traits de sa preniière flamme , Allaient casser Tarrêt de son bannissement Ému par de si puissans charmes , Et prêt à répandre des larmes , Il commençait à s^avancer Pour l'embrasser , Quand tout-à-coup Timpérieuse gloire

D'être ferme en son sentiment, Sur son amour remporta la victoire , Et le fit, en ces mots, répondre durement :

De tout le tems passé j'ai perdu la mémoire , Je suis content de votre repentir ; Allez , il est tems de partir.

Elle part aussitôt , et regardant, son père , Qu'on avait revêtu de son rustique habit , Et qui , le cœur percé d'une douleur amère , Pleurait un changement si prompt et si subit : Retournons , lui dit-elle , en nos sombres bocages , Retournons habiter nos demeures sauvages ,

2a4 GaisfitiDis.

Et quittons sans regret la pompe des palais.

Nos cabanes n'ont pas tant de magnificence , Mais on y trouve , avec plus d'innocence , Un plus ferme repos , une plus douce paix.

Dans son désert, à grand'peine arrivée , Elle reprend et quenouille et fuseaux , Et va filer au bord des mêmes eaux Où le prince l'avait trouvée.

Là, son cœur tranquille et sans fiel, Cent fois le jour demande au ciel Qu'il comble son époux de gloire et de richesses, Et qu'à tous ses désirs il ne refuse rien :

Un amour , nourri de caresses , N'est pas plus ardent que le sien* Ce cher époux qu'elle regrette , Lui fait dire dans sa retraite, Voulant encore l'éprouver , Qu elle ait à le venir trouver.

Griselidis , dit-il , dès qu'elle se présente , 11 faut que la princesse, à qui je dois demain Dans le temple donner la main.

De vous et de moi soit contente.

Je vous demande ici tous vos soins, et je veux Que vous m'aidiez à plaire à l'objet de mes vœux* Vous savez de quel air il faut que l'on me serve :

Point d'épargnes , point de réserve ; Que tout sente le prince , et le prince amoureux. Employez toute votre adresse A parer son appartement :

Que l'abondance et la richesse , La propreté , la politesse ,

GRISELIDIS. aa5

SV fassent voir également; Enfin , songez incessamment Que c^est one jeune princesse

Que f aime tendrement Poiur vous Élire entrer davantage Dans les soins de votre devoir, Je veux ici vous faire voir Celle qu'à bien servir mon ordre vous engage.

Telle qu'aux portes du Levant Se montre la naissante aurore , Telle parut en arrivant , La princesse plus belle encore.

Griselidis , k son abord , Dans le fond de son cœur sentit un doux transport De la tendresse maternelle ; Du tems passé , de ses jours bienheureux , Le souvenir en son cœur se rappelle.

Hélas ! ma fille y en soi-même dît-elle j Si le ciel favorable eût écouté mes vœux , Serait presqu'aussi grande , et peut-être aussi belle ! Pour la jeune princesse , en ce même moment , ËUe prit un amour si vif, si véhément, Qu'aussitôt qu'elle fut absente , Eji cette sorte au prince elle parla , Suivant , sans le savoir , Tinstinct qui s'en mêla : Souffrez , seigneur , que je vous représente Que cette princesse charmante Dont vons allez être l'époux , Dans Taise , dans l'éclat , dans la pourpre nourrie , Ne pourra supporter , sans en perdre la vie , Les mêmes traitemens que j'ai reçus de vous.

aaC oaisELiDis»

Le besoin , ma naissance obscure

M'avaient endurcie aux travaux , Et je pouvais souffirir toutes sortes de maux

Sans peine et même sans murmure ; Mais elle qui jamab n'a connu la douleur,

Elle mourra dès la momdre rigueur, Dès la moindre parole un peu sèche , un peu dure.

Hélas ! seigneur , je vous conjure

De la traiter avec douceur.

Songez, lui dit le prince avec un ton sévère, A me servir selon votre pouvoir i Il ne faut pas qu'une simple bergère

Fasse des leçons , et s'ingère

De m'avertir de mon devoir.

Griselidis , à ces mots , sans rien dire , Baisse les yeux , et se retire* Cependant, pour 1 hymen, les seigneurs invités Arrivèrent de tous côtés.

Dans une magnifique salle Où le prince les assembla.

Avant que d^allumer la torche nuptiale , En cette sorte il leur parla :

Rien au monde , après l'espérance , N'est plus trompeur que l'apparence ; Ici l'on en peut voir un exemple éclatant :

Qui ne croirait que ma jeune maîtresse ,

Que Fhymen va rendre princesse , Ne soit heureuse et n^ait le cœur content ?

Il n'en est rien pourtant.

Qui pourrait s'empêcher de croire

GRISfiLIDIS. 327

Que ce jeune gaerrier , amoureux de la gloire , N'aime à voir cet hymen , lui qui, dans les tournois , Va, sur tous ses rivaux, remporter la victoire?

Cela n'est gas vrai toutefob.

Qui ne croirait encor qu'en sa juste colère Griselidis ne pleure et ne se désespère ?

Elle ne se plaint point, elle consent à tout, Et rien n'a pu pousser sa patience à bout Qui ne croirait enfin que de ma destinée Rien ne peut égaler la course fortunée , En voyant les appas de l'objet de mes vœux ?

Cependant, si l'hymen me liait de ces nœuds , J'en concevrais une douleur profonde ,

Et de tous les princes du monde

Je serais le plus malheureux.

L'énigme vous paraît difficile à comprendre ,

Deux mots vont vous la faire entendre , Et ces deux mots feront évanouir Tous les malheurs que vous venez d'ouïr.

Sachez, poursuivit-il, que l'aimable personne Que vous croyez m'avoir blessé le cœur ,

Est ma fille , et que je la donne

Pour femme k ce jeune seigneur ,

Qui l'aime d'un amour extrême ,

Et dont il est aimé de même.

Sachez encor que , touché vivement.

De la patience et du zèle

De l'épouse sage et fidèle ,

Que j'ai chassée indignement , Je la reprends , afin que je répare Par tout ce que l'amour peut avoir de plus doux ,

aa8 .GRISELIDI9.

Le Iraiiemenl dur et barbiire Qu^elle a reço de mon esprit jaloux.

Plus grande sera mon éUide

A prévenir tous ses désirs , Qu^elle ne fut, dans mon inquiétude ,

A Taccabler de déplaisir; Et si, dans tous les tems, doit vivre la mémoire Des ennuis dont son cœvr ne fat point abattu , Je veux que plus encore on parle de la gloire Dont j'aurai couronné sa suprême vertu.

Comme, quand un épais nuage A le jour obscurci ^ - Et que le ciel , de toutes parts noirci ,

Menace d^un afireux orage , Si de ce voile obscur , par. les vents écarté ,

Un brillant rayon de clarté

Se répand sur le pajrsage ,

Tout rit et reprend sa beauté.

Telle dans tous les yeux , où régnait la tristesse , Eclate tout-à-coup une vive allégresse.

Par ce prompt éclaircissement ,

La jeune princesse ravie D'apprendre que du prince elle a reçu la vie , Se jette à ses genoux , qu^elle embrasse ardemment. Son père , qu'attendrit une fille si chère , La relève , la baise , et la mène à sa mère , A qui trop de plaisir en un même moment

Otait presque tout sentiment.

Son cœur qui , tant de fois en proie

Aux plus cuisans traits du malheur ,

Supporta si bien la douleur ,

GEISELIDIS. aag

Succombe an doux poids de la joie :

A peine, de ses bras, pouvait-elle serrer L'aimable enfant que le ciel lui renvoie ; £lle ne pouvait que pleurer.

Assez, dans d^autres tems , vous pourrez satisfaire ,

Lui El le prince, aux tendresses du sang :

Reprenez les habits qu^exige votre rang , Noos avons des noces à faire.

Au temple Fou conduit nos deux jeunes amans ,

Où la mutuelle promesse

De se chérir avec tendresse , AfTermit pour jamais leurs doux engagemens.

Ce ne sont que plaisirs , que tournois magnifiques ,

Que jeux , que danses , que musiques ,

Et que festins délicieux , Où , sur Griselidis , se tournent tous les yeux ,

Où sa patience éprouvée

Jusques au ciel est élevée,

Par mille éloges glorieux.

Des pevq^les réjouis la complaisance est telle ,

Pour leur prince capricieux , Qn^ils vont jusqu^à louer son épreuve cruelle ,

A qui d^une vertu si belle , Suffisante au beau sexe , et si rare en tous lieux ,

On doit un si parfait modèle.

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