LES SOUHAITS RIDICULES
Remettons à demain notre premier souhait, ^ £t consultons notre 4dieyet
Je l'entends bien ainsi, dit le bonhomme Biaise ■ ; Mais , va tirer du vin derrière ces fagots* A son retour , il but; et, goûtant à son aise, Près d'un grand feu, la douceur du repos, Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise : Pendant que nous avons une si bonne braise, Qu'une aune de boudin viendrait bien à propos !
A peine acheva-t-il de prononcer ces mots , Que sa femme aperçut, grandement étonnée,
Un boudin fort long , qui , partant
D'un des coins de la cheminée , '
S'approchait d'elle en serpentant.
£lle fit un cri dans Tinstant;
Mais , jugeant que cette aventure
Avait pour.cause le souhait
Que , par bêtise toute pure ,
Son homme imprudent avait fait ,
U n'est point de pouille et d'injure
Que , de dépit et de courroux ,
Elle ne dit au pauvre époux.
Quand on peut, disait-elle, obtenir un empire ,
De l'or, des perles, des rubis.
Des diamans , de beaux habits , Est-ce alors du boudin qu'il faut que l'on désire ?
Eh bien ! j'ai tort , dit-il ; j'ai mal placé mon choix ,
' Variamte.
G*e8t bien penser , lui répond BUîst.
a36 Lfi5 SOUHAITS RIDICULES.
J'ai commis une Ciiilè énorme t Je ferai mieux une autre fois.
Bon , bon , dit-elle , attendez-moi sous Tonne. Pour faire un tel souhait, il faut être bien bœuf!
L'époux , plus d'une fois emporté de colère , Pensa faire tout bas le souhait d'étré veuf; Et peut-être , entre nous , ne pouvaitril mieux faire. Les hommes, disait*il , pour souffrir sont bien nés ! Peste soit du boudin, et du boudin encore!
Plat à Dieu, maudite pécore ,
Qu'il te pendit au bout du nez I
La prière aussitôt du ciel fut écoutée ; Et dès que le mari la parole lâcha,
Au nez de l'épouse irritée
L'aune de boudin s'attacha.
Ce prodige imprévu, grandement le fâcha. Fanchon était jolie ; elle avait bonne grâce. .Et pour dire, sansfaird, la vérité du fait,
Cet ornement en cette place
Ne faisait pas un bon effet ; Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage , Il l'empêchait de parler aisément ; Pour un époux , merveilleux avantage , Et si grand , qu'il pensa , dans cet heureux moment
Ne souhaiter rien davantage!
Je pourrais bien , disait-il à part soi , Après un malheur si funeste , Avec le souhait qui me reste , Tout d'un plein saut me faire roi.
LES SOUHAITS RIDICULES. aSy
Rien nVgale , il est vrai , la grandeur souveraine ; Mais encore faut-il songer Comment serait faite la reine ; Et dans quelle douleur ce serait la plonger , De Taller placer sur un trône Avec un nez plus long qu''une aune.
Il faut Técouter sur cela , Et qu^elle-méme elle soit la maîtresse I>e devenir une grande princesse , En conservant l'horrible nez qu'elle a ,
Ou de demeurer bûcheronne Avec un nez comme une autre personne , Et tel qu'elle l'avait avant ce malheur-là '.
La chose bien examinée > Quoiqu'elle sût d'un sceptre et la force et l'effet , Et que , quand on est couronnée , On a toiqours le nez bien fait ; Comme au désir de plaire il n'est rien qui ne cède , Elle aima mieux garder son bavolet , Que d'être reine et d'être laide.
Ainsi, le bûcheron ne changea point d'état,
Ne devint point grand potentat ,
D'écus ne remplit point sa bourse ; Trop heureux d'employer son souhait qui restait,
( Faible bonheur, pauvre ressource! ) A remettre sa femme en l'état qu'elle était.
' Variants. Les sept vers qa*on vient de lire , sont remplarës dans qtfciqaes anciennes éditions , par ces deux ri :
Gonsultons-Ia du moins, sachons son sentiment , Et ne décidons rien que de son agrément,
338 LE» SOUHAITS Bi^lCULES.
Bieo est donc vrai, qu^am hommes miséraUes, Aveugles , impnideiis , inquiets , variables y
Pas n^apparticnt de (aire des souhaits; Et qœ peu d^entr^m sont capables De bien oser des dons qœ le ciel lei^* a faits '.
REMARQUES
L'oRiGiHE des Souhaits Ridicules est un vieux conte populaire , qui se trouve dans le recueil des ExcdUns trais de vérité f de Hiilippe d^Alcrippe, seigneur de Nérien Verbos. On en pourrait citer diverses leçons. Oiinine celle de Philippe d'Alcrippe est un peu sale , nous le raconterons simplement, selon les meilleures versions des bonnes femmes du pays. C'est le conte des Trms Jeunes Fées,
On montre, dans. la forêt de Lions *, une petite grotte qu'on nomme la grotte des Fées; c'est le sujet de mille histoires merveilleuses. Aux tems où les bétes parlaient , où les sorciers avaient le pouvoir de faire venir le diable ,
' Vahuitte.
Ainsi que Biaise , tous les hommes Se platgoent de leur sort y et forment des souhaits ; Songeons plutôt , songeons , impnidcns que nous sommes, A bieo user des dons que le ciel nous a faits.
' La. forêt de Lions est située eli France , dans le département de TEure , et dans Tancienne province de Normandie » aaprès d*ane petite ville , qui a retenu le nom de Lions-Ia-Forét.
REMARQUES. aSg
où les fées se monlraîent communément aux hommes, trois jeunes frères du pays de Caux passèrent un jour d'été, un peu avant minuit, dans la forêt de Lions. LorSH qu^îls furent arrivés devant la grotte des Fées, ils aperçurent trois jeunes fées , qui coururent à eus; eUes étaient extrêmement jolies, vives, gracieuses, têtues avec beaucoup d'élégance , ' et venaient de la cour du roi Oberon , qui était , comme vous savez , roi des fées.
Les trois belles fées prièrent les trois Cauchois de danser avec elles quelcpies contredanses , au clair de la lune , ce qui fit grand plaisir aux jeunes gens. Quoiqu'ils fussent un peu fatigués de leur route , ils se piquaient tellement de politesse pour les dames , qu'ils dansèrent jusqu'au lever du soleil. Ils étaieDit tous trois , à la vérité , tellement séduits par les jeunes attraits des trois fées , qu'ils auraient volontiers passé leur vie auprès d'elles.
Mais, au matin, il fallut les quitter pour jamais; l'une d'elles leur dit : « Mes bons amis , pour vou& récompenser da tems que nous vous avons fait perdre, et du plaisir que rùQS nous avez donné , nous vous faisons un don : c'est que le premier souhait que chaicun de vous formera , s'accomplira sur-le-champ. »
Après ces paroles , les. trois fées disparurent , et les jeunes Normands se remirent en route , eu songeant aux choses qu'ils pouvaient souhaiter. « Pour moi, dit laîiié, je ne désire rien; j'ai assez de fortune. Dieu merci, puisque, selon l'usage de notre pays de Caux, je dois hériter de tous les biens , en vertu de mon droit d'ahiesse ; mais vous, mes frères, cherchez à vous enrichir*
— » Nous le ferons certainement , dirent les deux puînés, ce ne sera toutefois qu'après vous, qui êtes notre atné; si vous êles assez riche , souhaitez quelques honneurs.
a4o REMARQUES.
— » Eh bien ! toul ce que je demande , dit i'ahié , c^est qoe notre veau guérisse de la colique les personnes qui le tiendront par la queue. » Cette demande fut accordée k l'heure même , et tant que le veau vécut il n^ eut plus de colique dans le pays.
-* «Vous êtes un grand sot, reprit le plus jeune, de perdre ainsi le pouvoir de devenir un grand seigneur; moi , je voudrais que les cornes du veau et de la vache fussent plantées sur voire front. » Aussitôt deux 'grandes et deux poStes cornes se fixèrent sur la tête du frère aine.
L'autre frère , qui n^avait pas encore souhaité , se mit en colère contre le plus jeune j et lui dit : « N'es-ta pas plus sot encore que notre atùé ? vois Tétat où tu le mets ; puisses-4n, toi, avoir une tête de bœuf sur tes épaules! » Incontinent la tête du jeune homme s'allongea, et prit la forme qu^on lui avait souhaitée
Les trois frères , désolés de Fimprudence avec laquelle ils venaient d^agir, allaient faire Tobjet de la risée publique, si les jeunes fées n^eussent eu pitié d'eux; celle qui leur avait iait le don, apparut : « Vous voyez, leur dit-elle , que les hommes ne savent ce qu'ils veulent » Elle reprit ses souhaits , débarrassa leurs têtes ; il n y eut que le veau qui conserva son privilège '.
Voilà le conte populaire : on a vu de quelle manière Perrault Ta embelli. Ce sujet bizarre a été l'objet de plusieurs imitations. On l'a aussi quelquefois mis à la scène. Le Bûcheron de Saleme, ou les Souhaits y vaudeville de MM. Désaugiers et Gentil, représenté, en iSi^^ ^^ Variétés , s'éloigne assez du conte de Perrault. Trois ftes
* J'^avais publié ce conte à Bruxelles y dans le numéro 5 de la Sentinelle , \^ février i8a4*
donnent au bûcheron Pervonte le don de souhaiter. 11 souhaite, par exemple, que son fagot lui serve de cheval , et il revient à cheval sur son fagot. U finit par épouser la princesse Rosafiera.
Mais le Bdcheron, ou les Trois Souhaits, comédie, mêlée d'ariettes , de Gnichard et Philidor , jouée aux Italiens , en 1763, est due plus évidemment aux Soiohaits Ridicules, dont on eût pu tirer meilleur parti. Rlaise revient de la forât ; Mercure , sur un nuage , lui annonce^que Jupiter , touché de ses maux , remplira les trois premiers souhaits qu'il pourra former. Biaise, agréablement surpris, mais embarrassé , va consulter le bailli , avec qui il se met à table. Il offre au bailli une friture de petits poissons ; mais, sachant qu^il aime Tanguille , il voudrait pouvoir lui en offirir une : aussitôt une anguille paraît sur la table. Margot, furieuse de la balourdise de son mari, Faccable d'injures. Biaise , impatienté , voudrait qu'elle fût muette ; ce qui ne manque pas de s'accomplir. Enfin, le pauvre homme, désenchanté , veut bien faire le sacrifice de son dernier souhait, pour rendre la parole à sa femme, à condition qu'elle consentira au mariage de sa fille Suzette avec Colîn. Margot se rend , recouvre la voix , et se console , par un débordement de paroles , du désagrément d'avoir été quelques instans muette.
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