‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 79 sur 97 · L'ESPRIT FORT · texte numérisé non relu

L'ESPRIT FORT

Il esi des cœurs bien faits <pie rien ne décourage , Qm , choisissant toujours le parti le plus sage , Désarment la rigueur des destins ennemis , Et, par des sentimens, qu'un noble esprit suggère, S'élèvent noblement au-dessus de la spère

Où leur planète les a mis.

Lise était belle et jeune , et son époux Damis Cachait , sous sa perrucpie , un brave à cheveux gris. Lise avait cent vertus , Damis était bon prince : Leur parfaite union passait dans la province

Pour un miracle de nos jours ; Jamais tant d'agrément , jamais tant de sagesse ,

Ne firent honorer Lucrèce , Et jamais tant de soins et de tendres amours

' Je n*ai troavé ce conte que d%.ns nn RecueU des meiUeurs Contes etk vers ^ vol, inSOf publié à Genève, en 1774, page 86390. Dans beaucoup de petites éditions ', on en attribue divers autres à Ghirles Perrault; ainsi, on trouve souvent, comme de lui, ia Veufieetui deux F'illes y de madame Leprince de Beaumont; JTû/oi'v^''^ vieille Reine et d'une jeune Paysatme^ de Fénelon ; les Deux FofO' geurs, les Singes et les Ours, le Roi et l'Ermite, Brimborion, ia Petite aux Grelots , etc. , par différens auteurs. On trouve cdob , dans quelques éditions imprimées, le conte des Souhaits Bi^cmi* mis en prose. G^est sans doute la même main qui s*est pennU ceti<' licence , qui a ret;ouchë aussi et abrégé la Belle au Bois Dornuot, u Barbe-Bleue, et les autres contes.

l'esprit fort* 2^7

N'accompagnèrent la vieillesse ; Rien ne manquait enfin à leur félicité.

Barbe grise et jeune beauté Font ordinairement un mauvais attelage ; Cependant, tout roulait si bien dans le ménage

Qu'au bout de Tan , le bon seigneur

Vit arriver un successeur.

Tandis qu'avec plabir il élève Tenfance

De cet aimable rejeton ,

Un jubilé revient en France :

On sait qu'en ce tems d'indulgence ,

Chacun demande k Dieu pardon.

Le pécheur prend la discipline , D'un zèle tout nouveau , les chrétiens sont touchés ;

On ressasse les gros péchés ; Les gros et les petits , tout passe à l'étamine.

Aux pieds d'un directeur, la belle un beau matin ,

Avec un repentir sincère , Déclare nettement que le petit Colin

N'était pas le fils de son père.

Alte-là ! dit le confesseur; Pour un confiteor^ vous n'en serez pas quitte : Estr-îl juste, entre nous, qu'un bâtard déshérite

Un légitime successeur?

Il faut , madame , vous résoudre, Et plus t6t que plus tard , j'en suis fâché pour vous , A déclarer le fait k votre époux ;

Sans quoi je ne puis vous absoudre.

Comment , et de quel front avouer un tel cas ?

La voilà dans un embarras

2^8 * l'esprit fort.

Qa'on ne peut exprimer. En effet , l'aventure Etait , pour un époux , à digérer bien dure*

lEn proie à ses remords , et cédant au chagrin , Elle tomba bientôt dans une maladie

Qui fit tout craindre pour sa vie ,

Sur le rapport du médecin.

Le mari croit déjà que la mélancolie , De sa chère moitié , va terminer les jours ; Mais qu'il est éloigné d'en pénétrer la cause ! Elle veut l'en instruire , et jamais elle n'o$e.

Ose tout , dit-il , mes amours ; Rien ne me déplaira , pourvu que tu guérisse. Quoi ! £aiutr-îl qu'un secret te donne la jaunisse ? Et voudrais-iu mourir plutdt que de parler?

Vis , et parle, crois-moi. — Je vais tout révéler, Dit-elle , puisqu'enfin un repos favorable Doit terminer bientôt mon état déplorable.

J'étais k la maison des champs ,

Où je faisais la ménagère , ^

Quand la voisine Alix , par des discours louchans «

Auxquels on ne résiste guère ,

Me prouva qu'avoir des enfans

Etait à vous chose impossible j Me prôna les malheurs de la stérilité , Qui passait , chez les Juifs , pour un afTront terrible , Puis , dans un jour charmant, me fit voir la beauté

D'une heureuse fécondité.

Je me rendis , hélas ! à cette douce amorce , Et Lucas , le valet de notre métayer,' Avec moi se trouvant un jour dans le grenier, Je me souvins d'Alix , et je manquai de force ;

l'esprit fort. a49

Je lui parlai d'amour ; à mes yeux il comprit Où j'en voulais venir par mon tendre langage ,

Et sur un sac de blé sac funeste et maudit !

Faut-il en dire davantage ?

De ce malheureux sac , notre Colin sortit

A Lucas j je donnai , je pense , Trois boisseaux de froment pour toute récompense. Si je vous ai trahi , je meurs , pardonnez-moi : A cela près , toujours je vous gardai ma foi.

N'est-ce pas de mon blé que tu payas l'ouvrage ? Lui répondit Damis , nullement effrayé ;

Ne m'en parle pas davantage :

Cet enfant est à moi , puiscpie je l'ai payé. La belle , en peu de tems , reprit ses lis , ses roses y

Son embonpoint , sa belle humeur ; Colin fut élevé comme un petit seigneur.

A la maison des champs, on parla d'autre chose ; Enfin , pour s'épargner d'inutiles ennuis,

Cet époux a vécu depuis

Comme si du sac l'aventure

Etait chimère toute pure.

Bel exemple pour les maris , Dont le chagrin jaloux demande une apostrophe ! Damis prit en tel cas le meilleur des partis , Et soutint cet assaut en brave philosophe.

FÂllLSS

TRADUITES DE FAERNE '.

Jupttor tt U ttmacm.

J UPITER autrefois ayant promis aux bétes D'exaucer pleinement leurs premières requêtes,

Le sage et faible limaçon Demanda que son corps fût joint à sa maison.

Mais , pourquoi se charger de ce poids incommode ?

En quatre mots , il en dit la raison :

Je pourrai me choisir des voisins à ma mode.

C'est un triste et fâcheux destin Que d^avoir un méchant voisin.

tt paxfBan tt U CaDolûr.

Un paysan portait, sur son épaule, Un lièvre ayant les pieds passés dans une gaule ;

* La traduction des fables de Facrne , par Charles PerriiuU , a paru en i6^ I un vol. in— la , dédie à Vabbé de Dangeau. La plupart de ces fables ayant été imitées par La Fontaine, auquel, avec raison» Perrault se reconnaît bien inférieur , nous n*en donnerons ici que quelques-unes de sa traduction ; et nous avons choisi les sujets les moins connus , et les seules qui puissent aujourd'hui fiier un instant Tat- Mention.

aSa FABLES.

• 11 le portait vandre au marché.

Un cavalier, suivant la même voie , Considéra le lièvre , et comme étant touché

D'une si belle et bonne proie, Le prit, le soupesa , puis demandant combien , Piqua des deux. Le rustre jugeant bien Qu'il n'en devait plus rien attendre , Cria : Je vous le donne, et donne de bon cœur ; Souvenez-vous de votre serviteur.

Souvent on donne ainsi ce qu'on ne saurait vendre.

teB TintB et Jupiter*

Les paresseux baudets, gent sournoise et maussade, Un jour , vers Jupiter , vinrent en ambassade ,

Le prier qu'ils fussent exempts De porter désormais des fardeaux si pesans.

Le souverain des dieux , voulant leur faire entendre

Qu'ils ne s'y devaient pas attendre , Leur dit , en se moquant , qu'Us auraient du repos Lorsqu'ils pisseraient tant et de belle manière ,

Qu'ils formeraient une rivière.

Les baudets forent assez sots Pour croire sérieux ce folâtre propos.

Et de là vient que toute bète asine , Qui toujours du travail cherche à se dispenser , Dès que de son semblable elle aperçoit l'urine

Se met aussitôt k pisser.

FABLES. a53

tt Bmn.

Un £sear de bonne aventure ,

Au milieu d'un grand carrefour, Disait à tous venans, comme une chose sûre , Ce qui devait leur arriver un jour.

Un homme , en cette conjoncture ,

Vint l'avertir, tout essoufflé , <^e chez lui , des voleurs s^étaient fait ouverture ,

Avaient tout pris et tout rafilé.

O ciel! s'écria le prophète,

Percé d'une vive douleur, Qui pouvait deviner un si triste malheur !

£t courut voir comment la chose s'était &îte.

Un goguenard , dans ce moment , Se mit à rire , et lui dit plaisamment :

Brave devin , dont le savoir suprême Nous prédit l'avenir, sans jamais hésiter,

Vous deviez vous dire à vous-même Ce fâcheux accident, afin de Téviter.

Qui ne voit goutte en son affaire , Dans celle d'autrui ne voit guère.

MntnU' et un doilptntr*

Un jour , Mercure , qui voulait Savoir en quelle estime il était sur la terre , Entra chez un sculpteur, où du dieu du tonnerre

a54 Fables»

L'aagnste image s'étalait; Il demanda combien elle valait;

Si peu la fit le statuaire Qae le fils en secret se moqua de son père.

Ensuite il vit Junon , qui , belle et sans défaut ,

Fut estimée un peu plus haut.

Ayant enfin regardé son image , 11 crut que le sculpteur le ferait davantage , Parce qu'il est un dieu qui rend pécunieuz , Parce que les béaux-arts savamment il exerce ,

Qu'il est le messager des dieux

Et qu'il préside à tout commerce.

Ayant donc demandé quel en était le prix , PmUK f 4it le sculpteur, Tune et l'autre figure , Et pardessus vous aurez le Mercure.

Souvent , pour qui s estime , on n*a que du mépris*

te €i)iit et le €oq.

Le chat tenant un coq et voulant le manger,

Mais le manger avec justice , Comme le punissant ou d'un crime ou d'un vice , Que l'intérêt public l'obligeait de venger • Malheureux, lui dit-il, lorsque l'homme sommeille,

Au point du jour, tranquillement,

Pourquoi , dans ce même moment ,

Faut-il que ton chant le réveille?

Si j^ose , dit le coq, ainsi le réveiller

Par le bruit que fait mon ramage ,

FABLES. aS5

Cest que je l'avertis a aller à son ouvrage.

Fort bien , reprit le chat ^ mais quand sur ton pallier Tu prends pour femme et ta sœur et ta fille ,

Ta mère même , et que dans ta famille ^ Sans cesse tu commets mille incestes affreux ^ Comment appelles-tu ce commerce honteux P Je ne le fais , lui dit la pauvre volatile , Qu'afin de lui donner un plus grand nombre d'œufs» Tu sais fort bien , dit le chat ^ te défendre ,

On ne peut pas mieux raisonner ;

Mais las que je suis de t'entendre , Je n'ai pas résolu de ne point déjeuner.

Quand le cœnr une fois se résout à mal faire , iVien ne saurait plus l'en distraire.

Ce €i)ûn, U Coq tt U Retmrîr.

Le chien , avec un coq , entreprit un voyage , D'abord f dans un même arbre ils passèrent la nuit

Le coq monta sur le plus haut branchage; Le chien, dans le tronc creux, établit son réduit.

Dès le matin , le coq fit son ramage ; Aussitôt un renard ^ de bonne heure éveillé , Vint à lui, le pria de vouloir bien descendre, Disant que de son chant, surpris, émerveillé.

Plus longuement il ne pouvait attendre , Qu'il voulait embrasser l'aimable musicien Qui venait de chanter, et de chanter si bien. Le Coq , qui reconnut sa louange traîtresse ,

a56 FABLES.

Lui dit , avec la même adrdise :

Je n'ai pas de plus grand désir

Que de vous donner du plaisir ;

Biais, n vous voulez que je sorte,

D faut éveiller le portier,

Afin qu'il nous ouvre la porte ;

Oserais-je vous en prier?

Le chien , au premier coup , sortit de sa demeure , Le malheureux renard pensa mourir de peur ; Il fuit , le chien le prit et Tétrangla sur Theure.

C'est le vrai droit du jeu de tromper le trompeur.

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