LIVRE I. xvij
<dés lîceiice5, ni les autres degrés de droit civil et canonique. Dès le soir même que nous arriTâmes , il nous prit fantaisie de nous faire recevoir, et ayant heurté à la porte des écoles , sur les dix heures du soir , un valet qui vint nous parler à la fenêtre, ayant su ce que nous souhaitions, nous demanda si notre argent était prêt. Sur quoi ayant répondu que nous l'avions sur nous , il nous fit entrer , et alla réveiller les docteurs, qui vinrent au nombre de trois nous interroger, avec leurs bonnets de nuit sous leur bonnet carré. En regardant ces trois docteurs , à la faible lueur d'une chandelle , dont la lumière allait se perdre dans Tépaisse obscurité des voûtes du lieu où nous étions , je m'imaginais voir Minos , ^aque et Rhadamante, qui venaient interroger des ombres. Un de nous , à qui l'on fit une question dont il ne me souvient pas, répondit hardiment : Matrùnomum est légitima maris etfœnUruz conjunctio, indiçiduam QÎUz consuetudmem continens , et dit sur ce sujet une infinité de belles choses qu'il avait apprises par cœur. On lui fit ensuite une autre question sur laquelle il ne répondit rien qui vaille. Les deux autres furent aussi interrogés , et ne firent pas beaucoup mieux que le premier. Cependant ces trois docteurs nous dirent qu'il y avait plus de deux ans qu'ils n'en avaient interrogé de si habiles, et qui en sussent autant que nous. Je crois que le son de notre argent, que l'on comptait derrière nous pendant que Ton nous intcrrogeait, fit la bonté de nos réponses. Le lendemain, après avoir vu l'église de Sainte-Croix, la figure de bronze de la Pucelle, qui est sur le pont, et un grand nombre de boiteux et de boiteuses parmi la ville , nous reprîmes le chemin de Paris. Le 27 du même mois, nous fûmes reçus tous trois avocats.
«Tétudiai et appris sans maître les Institutes, avec le se-
XVll) MEMOIRES,
cours des Commentaîrcs de Boskolten. Les Instîtutes sont un livre excellent , et le seul que je voudrais qu'on conservât du droit romain. Car , hors ce livre qui est très-bon pour fortifier le sens commun , hors les ordonnances et les coutumes , qu'il serait utile de réduire à une seule pour toute la France , si cela se pouvait, de même que les poids et les mesures, je crois qu'il faudrait brûler tous les autres livres de jurisprudence , digestes i codes avec leurs commentaires, et particulièrement tous les livres d'arrêts; n'y ayant point de meilleur moyen au monde pour diminuer le nombre des procès.
Je plaidai deux causes avec assez de succès , non point parce que je les gagnai toutes deux ; car le gain ou la perte d'une cause viennent rarement de la part de l'avocat ; mais parce que ceux qui m'entendirent témoignèrent être fort contens, surtout les juges : car, ayant été les saluer sur la fin de l'audience , ils me firent des caresses extraordinaires, entr autres M. Daubray, lieutenant civil , père de la malheureuse madame de Brinvilliers. Il me pria même de m'attacher au Chàtelet, en ajoutant que je recevrais de lui toute la faveur qu'un avocat pouvait en souhaiter. J'eusse peut-être mieux fait de suivre son conseil; mais mes frères me dégoûtèrent tellement de la profession d'avocat, que je m'en dégoûtai aussi moi-même insensiblement. 11 y avait une raison très-forte pour cela , c'est que mon frère aine , très-habile avocat , et ayant de l'esprit et de l'éloquence , autant que pas un de ses confrères, ne faisait rien dans sa profession : il valait beaucoup , mais il ne se faisait pas valoir. Je crus qu'il en serait de moi la même chose , et il y a apparence que je ne me trompai pas.
Mon frère ayant acheté la charge de receveur-général des finances de Paris , me proposa d'être son commis , et