‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 85 sur 97 · LE SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE SIÈCLE

L'œil voit crottre sous lui mille objets .curieux ;

Il voit , lorsqu'en un point sa force est réunie ,

De Tatome au néant la distance infinie ;

Il entre dans le sein des moindres petits corps , ^ .

De la sage nature il y voit les ressorts ,

Et portant ses regards jusqu'en son sanctuaire ,

Admire avec C[uel art en secret elle opère.

L'homme , de mille erreurs autrefois prévenu , £t malgré son savoir , à soi-même inconnu , Ignorait en repos jusqu'aux routes certaines , Du Méandre ' vivant qui coule dans ses veines. Des utiles vaisseaux , où de ses alin^ens Se font , pour le nourrir , les heureux changemens. Il ignorait encor la structure et l'usage , Et de son propre corps le divin assemblage.

Non y non ^ sur la grandeur des miracles divers , Dont le Souverain Maître a rempli l'univers , La docte antiquité , dans toute sa durée , A l'égal de nos jours ne fut point éclairée.

Mais , si pour la nature elle eut de vains auteurs , Je la vois s'applaudir de ses grands orateurs , Je vois les Cicérons , je vois les Démosthènes , Omemens étemels et de Rome et d'Athènes , Dont le foudre éloquent me fait déjii trembler , Et qui , de leurs grands noms , viennent nous accabler- Qu'ils viennent , je le veux ; mais que sans avantage Entre les combattans le terrain se partage ; Que , dans notre barreau , l'on lés voie occupés

^ Fleuve (^ui retourne plusieurs fois sur lui-même.

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A détendre d^un champ trois sillons usurpés ; Qu'instruits dans la coutume , ils mettent leur étude A prouver d^un égout la juste servitude , Ou qu^en riche appareil , la force de leur art Eclate à soutenir les droits de Jean Maillait. Si leur haute éloquence , en ses démarches fieras , Refuse de descendre à ces viles matières , Que nos grands orateurs soient assez fortunés Pour défendre, comme eux , des cliens couronnés ■ , Ou qu'un grand peuple en foule accoure les entendre , Pour déclarer la guerre au père d'Alexandre "* , Plus qu' eux peut-être alors diserts et véhémens , Us donneraient Tessor aux plus grands mouvemens ; Et si , pendant le cours d'une longue audience , Malgré les traits hardis de leur vive éloquence , On voit nos vieux Gâtons sur leurs riches tapis y Tranquilles auditeurs et souvent assoupis^ On pourrait voir alors , au milieu d'une place y S'émouvoir, s'écrier l'ardente populace.

Ainsi, quand sous l'effort des autans irrités, Les paisibles étangs sont à peine agités , Les moindres acpiilons , sur les plaines salées , Élèvent jusqu'aux cieux les vagues ébranlées.

Père de tous les arts , à qui du dieu des vers I^es mystères profonds ont été découverts , Vaste et puissant génie , inimitable Homère , D^un respect infini ma muse te révère.

* Gicéron plaida pour le roi Dëjotarus.

* Demosthènes haranguait contre Philippe , père d'Alexandre.

agi l'E siÈCL£

Non , ce n'est pas à tort que tes inventions En tout tems Qnt charmé toutes les nations ; Que de tes deux héro^ les hautes arentores Sont le nombreux sujet des plus doctes peintures , •Et que des grands palais les murs et les lambris Prennent leurs omemens de tes divins écrits.

Cependant , si le ciel, fstvorable à la France , An siècle où nous vivons eût remis ta naissance , Cent défauts qu'on impute au siècle où tu naquis, Ne profaneraient pas tes ouvrages exquis.

Tes superbes guerriers , prodiges de vaillance , Prêts de s'entrèpercer du long fer de leur lance , N'auraient pas si long-tems tenu le bras levé ; Et y lorsque le combat devrait être achevé , Ennuyé les lecteurs, d'une longue préface , Sur les faits éclatans des héros de leur race. Ta verve aurait formé ces vaiUans demi-dieux ^ Moins brutaux , moins cruels et moins capricieux. D'une plus fine entente et d'un art plus habile Aurait été forgé le bouclier d'Achille , Chef-d'œuvre de Yulcain \ où son savant burin , Sur le front lumineux d'un résonnant airain , Avait gravé le ciel , les airs , l'onde et la terre , Et tout ce qu'Amphytrite en ses deux bras enserre i Où Ton voit éclater le bel astre du jour.

Et la lune , au milieu de sa brillante cour.

Où l'on voit deux cités parlant diverses langues, Où de deux orateurs où entend les harangues , Où de jeunes bergers , sur la rive d'un bois , Dansent l'un après l'autre , et puis tous à la fois ; Où mugit un taureau qu'un fier lion dévore, Où sont de doux concerts ; et cent choses encore

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Que jamais d'un burin , quoiqu en la main des dieux ,

Le langage muet ne saurait dire aux yeux :

Ce fameux bouclier , dans un siècle plus sage , #

Eût été plus correct et moins chargé d^ouvrage.

Ton génie , abondant en ses descriptions ,

Ne t'aurait pas permis tant de digressions ,

Et , modérant Texcès de tes allégories ,

Eût encor retranché cent doctes rêveries ,

Où ton esprit s'égare et prend de tels essors ,

Qu'Horace te fait grâce en disant que tu dors.

Ménandre , j'en conviens , eut un rare génie ,

Et pour plaire au théâtre une adresse infinie.

Virgile , j'y consens , mérite des autels.

Ovide est digne encor des honneurs immortels.

Mais ces rares auteurs , qu'aujourd'hui l'on adore ,

Étaient-ils adorés quand ils vivaient encore ?

Écoutons Martial * : Ménandre , esprit charmant,

Fut du théâtre grec applaudi rarement ;

Virgile vit les vers d'Ennius le bonhomme , • Lus , chéris, estimés des connaisseurs de Rome , Pendant qu'avec langueur on écoulait les siens ,

Tant on est amourem^dès auteurs anciens;

Et malgré la douceur de sa veine divine ,

Ovide était connu de sa seule Corîne ,

Ce n'est qu'avec le tems que leur nom s^accroissanl ,

Et toujours, pluà fameux, d'âge en âge passant ,

A la fin s'est acquis cette gloire éclatante ,

Qui de Unt de degrés a passé leur attente.

Tel , à flots épandus , un fleuve impétueux ,

' Liv. V, cpigr. 10.

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