‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 88 sur 97 · DE LOUIS-LE-GRAND · texte numérisé non relu

DE LOUIS-LE-GRAND

Au lieu de deux enfans enveloppent deux nains ; Si le fameux Hercule à diverses parties , Par des muscles trop forts un peu trop ressenties ; Quoique tous les savans , de Tanticpie entêtés , Érigent ces défauts en de grandes beautés , Doivent-ils nous forcer à ne voir rien de rare , Aux chefs-d^œuvre nouveaux dont Versailles se pare , Que tout homme éclairé cpiî n'en croit que ses yeux , Ne trouve pas moins beaux pour n^étre pas si vieux ? Qui se font admirer , et semblent pleins de vie , Tout exposés qu^ils sont aux regards de Fenvie. Mais que n^en diront point les siècles éloignés , Lorsqu'il leur manquera quelque bras , quelque nez ? Ces ouvrages divins où tout est admirable , Sont du tems de Louis , ce prince incomparable , Diront les curieux. Cet auguste AppUon Sort de la sage main du fameux Girardon ; Ces chevaux du soleil , qui marchent , qui bondissent , £t , qu'au rapport des yeux , on croirait qu'ils hennissent, Sont Touvrage immortel des deux frères Gaspards * ; Et cet aimable Acis , qui charme vos regards « Où tout est naturel autant quHl est artiste , Naquit sous le ciseau du gracieux Baptiste *• Cette Jeune Diane , où Toeil, à tout moment , De son geste léger croit voir le mouvement , Qui , placée à son gré le long de ces bocages « Semble vouloir sans cesse entrer ious leurs feuillages , Se doit à l'ouvrier ^ , dont la savante main , Sous les traits animés d'un colosse d'airain , Secondant d'Aubusson , dans l'ardeur de son zèle , Du héros immortel fit l'image immortelle.

* Marsy. — * Tubi. — ' Desjardins.

3oO LE SIÈCLE

Allons sans différer dans ces aimables lieai r De tant de grands objets rassasier nos yeux.

Ce n'es^ pas on palais , c'est une ville entière , Superbe en sa grandeur, superbe en sa matière ; Non , c^est plutôt un monde , où du grand univers Se trouvent rassemblés les miracles divers.

Je vois de toutes parts les fleuves qui jaillissent , Et qui forment des mers des ondes qu'ils vomissent , Par un art incroyable , ils ont été forcés De monter au sommet de ces lieux exhaussés ; Et leur eau, qui descend aux jardins qu'elle arrose, Dans cent riches palais en passant se repose. Quejeur peut opposer toute Fantiquité , Pour égaler leur pompe et leur variété ?

Naguère dans sa cliaire , un mahre en rhétorique , Plein de ce fol amour qu'ils ont tous pour l'antique , Louant ces beaux jardins , qu'il disait avpir vus : On les prendrait , dit-il , pour ceux d'Alcînoiis. Le jardin de ce roi , si Ton en croit Homère , Qui se plut à former une belle chimère , Utilement rempli de bons arbres fruitiers , Renfermait dans ses murs quatre arpens tout entiers. Là se cueillftit la poire , et la figue et l'orange , Ici , dans un recoin , se foulait la vendange , Et là , de beaux raisins sur la terre épanchés , S'étalaient au soleUpour en être séchés.

Dans le royal enclos , on voyait deux fontaines , Non s'élever en l'air superbes et hautaines , Mais former à l'envi deux paisibles ruisseaux , Dont l'un mouillait le pied de tous les arbrisseaux y Et l'autre, s'échappant du jardin magnifique ,

DE LOXJIS-LE-GRAT^D. 3oi

Abreuvait les passans dans la place publique.

Tels sont , dans les hameaux des prochains environs ,

Les rustiques jardins de nos bons vignerons.

Que j'aime la fraîcheur de ces bocages sombres , Où se sont retirés le repos et les ombres , Où sans cesse on entend le murmure des eaux Qui sert de symphonie au concert des oiseaux ! Mais ce concert si doux , où leur amour s'explique , M'accuse d^oublier la charmante musique.

La Grèce, toujours vaine, est encore sur ce point Fabuleuse à Texcès , et ne se dément point , Si Ton ose Ten croire , un chanlre de la Thrace , Forçait les animaux de le suivre à la trace , Et même les forêts , jusqu'aux moindres buissons , Tant le charme était fort de ses douces chansons. Un autre plus expert , non content que sa lyre Fît marcher sur ses pas les rochers qu'elle attire , Vit ces pêmes rocheris de sa lyre enchantés , Se poser Tun sur Tautre , et former des cités. Ces fables , il est vrai , sagement inventées , Par la Grèce avec art ont été racontées ; Mais, comment l'écouter, quand d'un ton sérieux , £t mettant à l'écart tout sens mystérieux , £lle dit qu^à tel point , dans le cœur le plus sage , , Ses joueurs d'instrumens faisaient entrer la rage , £n sonnant les accords du mode phrygien , Que les meilleurs amis et les plus gens de bien , Criaient, se querellaient , faisaient mille vacarmes , £t pour s'entretuer couraient prendre des armes : Que quand ces enragés , écumant de courroux ,

3oa LE SIÈCLE

Se tenaient aux cheveux et s^assommaient de coups , Les joueurs d'instnimens , pour adoucir leur bile , Touchaient le dorien , mode sage et tranquille « Et qu^alors ces mutins , à de si doux accens , S^apaisant tout'-À-cov^i rentraient dans leur bon sens? Elle se vante encor qu'elle eut une musique Utile au dernier point dans une république , Qui de tout fol amour amortissait l'ardeur, Et du sexe charmant conservait la pudeur ; Qu'une reine ■ autrefois pour l'avoir écoutée , Fut près d'un lustre entier en vain sollicitée ; Mais qu'elle succomba dès que son séducteur, Eut chassé d'auprès d'elle un excellent (tuteur , Dont, pendant tout ce tems, la haute suffisance Avait de cent périls gardé son innocence.

Avec toute sa pompe et son riche appareil , La musique en nos jours ne fait rien de pareil.

Ce bel art, tout divin par ses douces merveilles, Ne se contente pas de charmer les oreilles , Ni d'aller jusqu'au cœur par ses expressions Emouvoir à son gré toutes les passions :

Il va , passant plus loin , par sa beauté suprême , Au plus haut de l'esprit charmer la raison même.

Là cet ordre , ce choix et ces justes rapports Des divers moui^mens et des divers accords , Lie choc harmonieux des contraires parties , Dans leurs tons opposés sagement assorties , Dont Tune suit les pas de Tautr^ qui s'enfuit :

' Clytemnestre.

D£ LOUIS-L£-GaAND. 3o3

Le mélange discret du silence et du bruit , £t de mille ressorts la conduite admirable Enchantent la raisoq d'un plaisir inefEaible.

Ainsi , pendant la nuit , quand on lève les yeux Vers les astres brillans de la voûte des cieux , Plein d'une douce joie, on contemple, on admire Cet éclat vif et pur dont on les voit reluire ; £t d'un respect profond on sent toucher son cœur Par leur nombre étonnant et leur vaste grandeur : Mais si de ces beaux feux les courses mesurées , De celui qui les voit ne sont pas ignorées , S'il connah leurs aspects et leurs déclinaisons , Leur chute et leur retour , qui forment les saisons , Combien adore-^-il la sagesse infinie , Qui de cette nombreuse et céleste harmonie , X^'un ordre, compassé jusqu'aux moindres momens, Règle les grands accords et les grands mouvemens ?

La Grèce , je le veux , eut des voix sans pareilles , Dont l'extrême douceur enchantait les oreilles ; Ses maîtres , pleins d'esprit , composèrent des chants , Tels que ceux de Lulli , naturels et touchans ; Mais n'ayant point connu la douceur incroyable Que produit des accords la rencontre agréable * ; Malgré tout le grand bruit que la Grèce en a fait , Chez elle ce bel art fut un art imparfait :

Que si de sa musique on la vit enchantée , C'est qu'elle se flatta de l'avoir inventée ; Et son ravissement fut l'effet de l'amour Dont on est enivré pour ce qu'on met au jour.

' Les anciens n*ont point connu la masique à plusieurs parties.

Soi LE SIÈCLE

Ainsi , lorsqu'un enfant , dont la langue sVssaye , Commence k prononcer , fait du bruit et bégaye , La mère qui le tient a ses sens plus cbarmës De trois ou quatre mots qu'à peine il a formés , Que de tous les discours pleins d'art et de science , Que déclame en public la plus haute éloquence.

Que ne puis-je évoquer le célèbre Arion , L'incomparable Orphée et le sage Amphion , Pour les rendre témoins de nos rares merveiUes , Qui, dans leur siècle heureux, n'eurent point de pareilles!

Quand la toile se lève ' , et que les sons charmans D'un innombrable amas de divers instrumens , Forment cette éclatante et grave symphonie , Qui ravit tous les sens par sa noble harmonie , Et par qui le moins tendre , en ce premier moment , Sent tout son corps ému d'un doux frémissement; Ou quand d'aimables voix , que la scène rassemble , Mêlent leurs divins chants et leurs plaintes ensemble , Et par les longs accords de leur triste langueur , Pénètrent jusqu'au fond le moins sensible cœur ; Sur des maîtres de l'art , sur des âmes si belles , Quel pouvoir n'auraient pas tant de grâces noavelies .

Tout art n'est composé que des secrets divers , Qu^aux hommes curieux l'usage a découverts , Et cet utile amas des choses qu'on invente , Sans cesse, chaque jour, ou s'épure, ou s'augmente : Ainsi , les humbles toits de nos premiers aïeux y Couverts négligemment de joncs et de glayeux ,

' L'Opéra.

D£ LOUlS-L£~GRAND. 3o5

N^eurent rien de pareil en leur architecture , A nos riches palais d'étemelle structure :

Ainsi le jeune chêne en son âge naissant , Ne peut se comparer au chêne vieillissant , Qui , jetant sur la terre un spacieux ombrage , Avoisine le ciel de son vaste branchage.

Mais c'est peu , dira-t-on , que, par un long progrès, Le tems de tous les arts découvre les secrets ; La nature affaiblie en ce siècle où nous sommes , Ne peut plus enfanter de ces merveilleux hommes , Dont avec abondance , en mille endroits divers , Elle ornait les beaux jours du naissant univers , £t que , tout pleins d'ardeur , de force et de lumière , Ellle donnait au monde en sa vigueur première....

A former les esprits comme à former les corps , La nature en tout tems fait les mêmes efforts ; Son être est immuable ; et cette force aisée Dont elle produit tout , ne s'est point épuisée : Jamais l'astre du jour , qu'aujourd'hui nous voyons , N'eut le front couronné de plus brillans rayons ; Jamais , dans le printems , les roses empourprées , D'un plus vif incarnat ne furent colorées ; Non moins blanc qu'autrefois brille dans nos jardins L'éblouissant émail des lis et des jasmins , lEx dans le siècle d'or la tendre Philomèle , Qui charmait nos aïeux de sa chanson nouvelle , N'avait rien de plus doux que celle dont la voix Réveille les échos qui dorment dans nos bois . De cette même main les forces infinies Produisent en tout tems de semblables génies.

3o6 LE SIÈCLE

Les siècles, il est vrai, sont entr'eux différens, Il en fut d'ëclairi^s , il en fat d'ignorans ; Mais si le règne heoreux d'un exceUent monarque Fut toujours de leur prix et la cause et la marque , Quel siècle pour ses rois , des hommes révéré , Au siècle de Louis peut être préféré ?

De Louis, qu'environne une gloire immortelle , De Louis , des grands rois le plus parfait modèle ?

Le ciel en le formant épuisa ses trésors , Et le combla des dons de l'esprit et du cQrps ; Par l'ordre des destins , la victoire , asservie A suivre tous les pas de son illustre vie , Animant les efforts de ses vaillans guerriers , Dès qu'il ré^a sur nous le couvrit de lauriers ; Mais lorsqu'il entreprit de mouvoir par lui-même Les pénibles ressorts de la grandeur siq^rême , De quelle majesté , de quel nouvel éclat , Ne vit-on pas briller la face de l'état ?

La pureté des lois partout est rétablie , Des funestes duels la rage est abolie ; Sa valeur en tous lieux soutient ses alliés , Sous elle , les ingrats tombent humiliés , £t Ton voit tout-à-coup les fiers peuples de 1 Ebre, Du rang qu'il tient sur eux rendre un aveu célèbre. Son bras , se signalant par cent divers exploits , Des places qu'il attaque en prend quatre k la fois ; Aussi loin <pi'il le veut il étend ses frontières ; En dix jours , il soumet des provinces entières; Son armée, à ses yeux, passe un -fleuve profond, Que César ne passa qu'avec l'aide d'un pont.

De trois vastes états les liaines déclarées

DE iOUIS-lE-GRÀND. 807

Tonrnent contre lui seul leurs armes conjurées ; Il abat leur orgueil, il confond leurs projets , Et pour tout châtiment leur impose la paix.

Instruit d'où vient en lui cet excès de puissance , Il s'en sert, plein de zèle et de reconnaissance , A rendre à leur bercail les troupeaux égarés , Qu*uue morteUe erreur en avait séparés , Et par ses pieux soins, Thérésie étouffée , Fournit à ses vertus un immortel trophée.

Peut-être qu'éblouis par tant d^heurenx progrès , « Nous n'en jugeons pas bien, pour en être trop près ; Consultons au-dehors, et formons nos suffrages Au gré des nations des plus lointaines plages , De ces peuples heureux , où plus grand , plus vermeil , Sur un char de rubis se lève le soleil , Où la terre , en- tout tems , d'une main libérale , Prodigue ses trésors qu'avec pompe elle étale , Dont les superbes rois sont si vains de leur sort , Qu'un seul regard sur eux est suivi de la mort. L'invincible Louis, sans flotte, sans armée, Laisse agir en ces lieux sa seule renommée ; Et ces peuples , charmés de ses exploits divers , Traversent sans repos le vaste sein des mers , Pour venir à ses pieds lui rendre un humble hommage , Pour se remplir les yeux de son auguste image , Et goûter le plaisir de voir tout à la fois , Des hommes le plus sage , et le plus grand des rois.

Ciel à qui noua devrons cette splendeur immense , . Dont on voit éclater notre siècle et la France ,

3o8 LE SIÈCLE DE L«U IS-LE-G R AMD.

Poursuis de tes bontés le favorable cours ,

Et d'un si digne roi conserve les beaux jours ,

D'un roi qui, dégagé des travaux de la guerre ,

Aimé de ses sujets , craint de toute la terre ,

Ne va plus occuper tous ses soins généreux ,

Qu'à nous régir en paix , et qu'il nous rendre heureux.

0mmam

DU

IPâlHILILÈILl

DES iINGIENS ET DES MODERNES.

Li£ poëme du Siècle de Louis-le-Grand avait élevé la mémorable (juerelle où Boileau et madame Dacier défendirent si vivement les Anciens. Le Parallèle des Anciens ei des Modernes parut, de 1688 à i6g6, en quatre volumes in-ia. Quel({ues-uns avaient regardé le poëme du Siècle de Louis XIY , comme un ingénieux paradoxe ; dans les dialogues du Parallèle , Perrault ne laissa aucun doute sur ses opinions. Ce livre , que Bayle estimait beaucoup , et qu^on n'a pas assez lu, à cause de la diffusion du style, est plein de choses qui seraient très-bien reçues aujourd'hui ; car elles sont vraies.

Trois interlocuteurs discutent la question de savoir qui , des Anciens ou des Modernes , mérite la supériorité. La question pouvait offrir quelques doutes alors , car tous nos grands hommes paraissaient à peine. Le président défend les Anciens ; l'abbé protège les Modernes ; le chevalier rît un peu de tout. Il rappelle les anecdotes plaisantes , comme

3lO PARALLÈLE DES ANCIENS

celle-ci, de Toirendus, qui, ezpliqaaDt l'endroit d'Horace, où il dit fjue Memphis est exempte des neiges de la Scythie, et, trouvant cpie ce n'est pas nne chose remarquable qoe les neiges de Scythîe ne tombent pas à Memphis : je reprendrab volontiers ceci , ajonte-t-il , si un autre qfue notre Horace s'était avisé de le dire.

Cette anecdote vient k propos de la prévention en faveur des Anciens ; et le président répond qu'il faut trouver toat bon dans leurs ouvrages , et qu*il est funeste d'y chercher quelque chose à reprendre. L'abbé démontre que c'est uo fanatisme de n'admirer que les auteurs morts ; il traduit cette épigramme de Martial, qui est la dixième du livre Y :

Pourquoi sî peu souyent Pliomme, tant qa^il respire ,

Trouve- 1- il qui le loue ou qui daigoe le lire.

G*est rhumeur de Tenvie , 6 mon cher Régulus,

D*aimcr moins le# vivans que ceux qui ne sont plus.

Ainsi , du grand Pompée on vante le portique ,

£t (!es vieux bâtimens la structure rustique ;

£n face de Virgile £nnius (ut loué ;

Des rieurs de son tems Homère fut jou^;

Rarement le théâtre applaudit à Ménandre ;

A sa Corinne seule Ovide -pamt tendre.

Qn'avet— vous donc, mon livre, à vous hâter si fort?

Si la gloire) aux auteurs, ne vient qu*après leur mort.

L'abbé raconte l'aventure de Michel-Ange : « Architecte , peintre et sculpteur , mais surtout sculpteur excellent , ne pouvant souffrir la préférence continuelle que les prétendus connaisseurs de son tems donnaient aux ouvrages des Anciens sur tous ceux des Modernes ; indigné de ce que quelques-uns avaient osé lui dire que la moindre des figures antiques était cent fois plus belle que tout ce qu'il ferait jamais , il imagina un moyen de les confondre. 11 fit

ET DES MODERNES. 3ll

secrètement une figure de marbre , où il épuisa tout son art et tout son génie. Après l'avoir achevée , il lui cassa un bras qu'il cacha ; et donnant au reste de la figure , par le moyen de certaines teintures rousses qu'il savait faire , la couleur vénérable des statues antiques , il alla lui-même, pendant la nuit , l'enfouir dans un endroit où l'on devait bientôt jeter les fondemens d'un édifice.

M Le tems venu, et les ouvriers ayant trouvé cette figure en creusant la terre , il se fit un concoiars de curieux pour admirer cette merveille incomparable. Voilà la plus belle chose qui se soit jamais vue, s'éçria-t-OD 49 tous côtés. Elle est de Phydias , disaient les uns ; eUe est de Polyclète , disaient les autres. Qu'on est éloigné , disaient-ils tous , de rien faire qui en approche ! Mais quel dommage qu'il lui manque un bras ; car enfm nous n'avons personne qui puisse restaurer dignement cette figure. Michel-Ange , qui était accouru comme les autres , eut le plaisir d'entendre les folles exagérations des curieux ; et plus content mille fois de leurs insultes qu'il ne l'avait été de leurs louanges , dit qu'il avait chez lui un bras de marbre qui peut être rempUcerait celui qui manquait. On se mit à rire de cette proposition ornais on fut bien surpris , lorsque Michel-Ange ayant apporté ce bras et l'ayant présenté à l'épaule de la figure , il s'y joignit parfaitement et fit voir que le sculpteur qu'ils estimaient inférieur aux Anciens , était le Phydias et le Polyclète de ce chef-d'œuvre.

» L'histoire semble faite exprès , ajoute le chevalier ; mais on ne guérira jamais l'entêtement où l'on est pour l'antique. Le président Morinet, continue-t-il , discourant de Pindare avec un de ses amis, et ne pouvant s'épuiser sur la louange de ce poète inimitable , se mit à prononcer les cinq ou six premiers vers de la première de ses odes

3ia. PARALLÈLE DES A^^CI£NS

avec tant de force et tant d'emphase , que sa femme , qui était présente et qui est femme d'esprit ; ne put s'empêcher de lui demander l'explication de ce qu'il prenait tant de plaisir k prononcer. — Madame , lui dit-il , ces choses perdent toute leur grâce en passant du grec dans le français. — N'importe, lui dit-elle, j'en verrai du moins le sens qui doit être admirable. -^ C*est , lui dit-il , le commencement de la première ode du plus sublime de tous les poètes. Voici comme il parle : « L'eau est très-bonne , à la vérité, » et l'or, qui brille comme le feu durant la nuit, éclate mer »* veilleusem^t fiarmi les richesses quixendent l'homme su- » perbe. Mais, mon esprit, si tu désires chanter les combats^ >» ne contemple point d'autre astre plus lumineux que le soleil » pendant le jour dans le vague de l'air ; car nous ne saurions M chanter de combats plus illustres que les combats olyropin ques. »

» Vous vous moquez de moi , répliqua la présidente ; voilà un galimatias que vous venez de fadre tout exprès pour vous divertir. On juge de la colère du président ; il s'écria que cet endroit était divin et qu'on était bien éloigné de faire à présent rien de semblable. A quoi la présidente répondit qu'on s'en donnerait bien de garde. »

Tout le premier entretien roule sur des traits de ce genre , qui prouvent le ridicule de la prévention en faveiH* des Anciens. L'abbé attaque Platon tant vanté; il remarque que dans le fameux dialogue du grand Hyppias, Platon fait voir que la beauté ne consiste pas dans une belle fille , dans une belle cavale , dans une belle lyre , dans une belle marmite , dans une belle cuiller à pot quoiqu'elle soit de figuier, ni dans aucune autre belle chose en particulier. Après quoi il finit tout court , sans dire en quoi le beau consiste. Aussi Platon a sa vieille réputation , mais point de succès.

ET DES MODERNES. 3l3

Perrault avait déjà montré dans la préface du Parallèle qu'il en est à peu près de même de Théocrite. Il suffît , dit-il Y qu'on lise la quatrième de ses églogues, et qu'on voie de quelle sorte l'amour y est traité. Théocrite introduit im jeune amant qui fait récit d'un régal qu'il a donné à sa maitresse et à trois ou quatre de ses amis. « Cet amant dit que sur la fin du repas la compagnie s'étant mise à boire des santés ; à condition qu'on nommerait sincèrement les personnes à qui on les buvait , sa mahresse ne voulut jamais rien dire ; qu'un des conviés lui ayant dit en plaisantant qu'elle avait vu le l«up , et que c'était ce qui l'empêchait de parler (plaisanterie qu'il faisait malibieusement , parce qu'elle avait un amant qui se nommait le Loup), elle devint rouge et parut avoir tant de feu dans les yeux , qu'on y aurait allumé un flambeau. Il ajoute que la raillerie ayant continué quelque tems , elle se mit à pleurer comme un enfant qu'on arrache d'entre les bras de sa mère ; que làdessus , transporté de rage et de jalousie , il lui avait donné deux grands soufFlets , et que comme elle gagnait la porte en troussant ses habits pour mieux courir, il lui avait reproché qu'elle faisait part à un autre de ses plus tendres caresses. On dira , ajoute Perrault , que c'étaient les mœurs de ce tems-là : voilà de vilaines mœurs. On dira encore que cela exprime bien la nature ; oui , une vilaine nature qui ne doit pas être exprimée. Mais outre que ces excuses sont trèsmauvaises, ce n'a jamais été les mœurs d'aucune nation de donner des soufBets à une maîtresse qu'on régale chez soi ; et en tout cas , cet emportement n'est pas de nature à être mis dans une églogue.

» Racan , qui ne savait ni grec ni latin , se faisant expliquer les épigrammes de l'anthologie , fut surpris de voir qu'à la réserve de cinq ou six de ces épigrammes où il y a

3l4 PARALliLE DES ANCIENS

beaucoup d'esprit, et de quelipies-unea qui sont pleines d'ordures, toutes les autres sont d'une froideur et d'une insipidité inconcevable. Comme il en témoignait son étonnement , on lui dit qu'elles avaient une grâce merveilleuse en leur langue , qu'à la vérité elles n'avaient rien qui piquât le goût, mais que c'était le génie de ces sortes d'ouvrages parmi les Grecs ; en un mot que c'étaient des épigrammes à la grecque , dont la simplicité et la naïveté étaient mille fois préférables à tout le sel et à toutes les pointes des aittrès épigrammes. Bacan baissa la tête et crut devoir se rendre à un homme qui en savait plus quorlui.

M A quelques jours de là, ils furent invités à un repas oùron servit une soupe fort maigre , fort peu salée , et qui n'était, à la bien définir, que du paî|^ trempé dans l'eau chaude. Le défenseur de l'anthologie , qui avait tâté de la soupe , demanda à Racan ce qu'il lui en semblait Je ne la trouve pas à mon gré, lui répondit-il ; mais je n'ose pas dire qu'elle soit mauvaise ; car peut-être est-ce une soupe à la grecque. »

Ces anecdotes amènent de vives altercations entre les trois interlocuteurs. Le chevalier propose un moyen de finir la querelle , c^est de laisser la supériorité aux Anciens j mais en convenant que c'est nous qui sommes les Anciens , car l'enfance précède la vieillesse , les Grrecs étaient des enfans; et nous au moins des honunes mars.

Le pré'sident n'adopte pas ce raisonnement, et le chevalier revient à ses quolibets. Il se moque des écrivains des âges précédens, qui étaient si aises d'insérer du latin dans leur français, que lorsqu'ils n'avaient pas en main de beaux passages , ils y mettaient au moins de petites particules latines qu'ils regardaient comme des perles et des dîamans , qui semés ça et là dans le discours , lui donnaient à leur gré im éclat et un prix inestimaUes. Voici comment un avocat corn-

ET DES MODERNES. 3l5

mença son plaidoyer ea parlant pour sa fille : « Cette fille mienne , messieurs , est heureuse et malheureuse tout ensemble ; heureuse ifiddem d'avoir épousé le sieur de la Hunaudière , gentilhomme àts plus qualifiés de la province ; malheureuse auiem d'avoir pour mari le plus grand chicaneur du royaume , qui s'est ruiné en procès et qui a réduit cette pauvre femme à aller de porte en porte demander son pain, que les Grecs appellent ton arlon. »

L'auteur démontre ensuite avec évidence combien les connaissances des Modernes sont au-dessus de celles des Anciens ; que la sciencé^e Yarron n'était rien en comparaison des lumières actuelles , que les arts étaient grossiers auprès de toutes les inventions et machines des modernes. Dans le second dialogue , il s'applique à prouver que nous ne le cédons en rien à nos pères dans la peinture , dans la sculpture et dans Tarchitecture. Ses raisons dans cet entretien ne paraissent pas aussi décisives que dans le premier; cependant il en offre de bonnes. Le président est fier de ce qu^on a conservé les orpemens d'architecture inventés par les Grecs. Il dit que s'ils n'avaient pas le don de plaire , on les aurait changés de tems en tems , comme on change la mode des habits. «< Ce n'est pas tout-à-fait la même chose, reprend l'abbé. Les vétemens ne durent pas autant que les édifices, et particulièrement que ceux où l'architecture emploie ses omemens les plus considérables. Si les chapeaux , par exemple , duraient sept à huit cents ans , Us ne changeraient pas plus souvent de figure que les chapiteaux des colonnes. Ce qui fait que nous les voyons tantôt plats et tantôt pointus, c'est qu'où en change trois ou quatre fois par an, et que pour faire voir qu'on ne porte pas toujours le même, on lui donne une forme nouvelle ; car de là vient la subite révolution des modes ; mais les bâtimens tiennent ferme ,

3l6 PARALLÈLE DES ANCIENS

et lorscpi^on an construit de nouveaux , on les rend le plos semblables qu'on peut à ceux qu^on trouve faits, et qui plai> sent, afin qu'ils aient le même don de plaire; et voilà ce qui perpétue la mode des omemens dont ils sont parés.

» Cette mode, toutefois, ne laisse pas de changer avec le tems. Le chapiteau corinthien n'était dans son origine qae d'un module , c'est-à-dire qu'il n'était pas plus haut que large. On y ajouta insensiblement jusqu'à un sixième de module, et cette forme , plus égayée , a tellement contenté les yeux, suivant le privilège ordinaire des modes, qu'on ne peut plus souffrir la forme plate et écrasée du vieux diapîtean corinthien. La même chose est arrivée an chapiteau ionique, qui a plu très-long-4ems avec ses deux rouleaux en forme de balustres ,' mais qui n'oserait plus paraître avec cette coiffure antique , et qui est obligé d'avoir présentement ses quatre côtes semblables, en quelque composition d'architecture qu'il ait k se trouver. »

Après avoir démontré que les architectes modernes peuvent au moins faire mieux que les anciens , l'auteur établît sans beaucoup de difficultés la supériorité de la peinture moderne ; ses raisons sont moins solides à propos de la sculpture , qu'on ne peut disconvenir avoir été poussée très-loin chez les Anciens.

Au, troisième dialogue, il met l'éloquence des modernes au-dessus de celle des anciens; et il donne pour excuse à la pauvreté de nos ouvrages oratoires les causes absurdes que plaidaient les. avocats. Cependant Bossuet, Fléchier, Bourdaloue , égalent bienDesmothène ; et aujourd'hui notre tribune nationale a retenti d'éloquentes harangues qui ne sont certes pas indignes d'être opposées aux plus beaux mouvemens de Cicéron. Il met ensuite Mézeray au-dessus de Thucydide ; et peut-être a-t-il raison.

ET DES MODERNES. 3l7

Le quatrième dialogue est consacré à la poésie. Il indigna les idolâtres amis de Tantique , parce que Perrault attaquait Homère, et qu'il l'attaquait par le ridicule. Il cite par exemple le passage où il est dit que Mérion tue le fils d'un charpentier ; qu'il le blessa à la fesse droite , et que le dard passant sous l'os , allait jusqu'à la vessie. Le chevalier oppose à cette description une vieille épitaphe qu'il dit avoir vue quelque part :

Gi-gît Nicolas Champion , Qo), tombant sur le croupion , Se £t , soi( dit sans vous déplaire > Deux trous , sans compter Tordinaire.

On oppose avec succès dans le même dialogue, Malherbe à Horace , Corneille aux tragiques grecs, Molière à Plante, La Fontaine à Phèdre. Nous avons eu depuis, Racine, Quinault, J. J. Rousseau, Boileau, Voltaire, Crébillon, J. B. Rousseau, etc., etc., etc.

Le dernier dialogue, enfin , établît d'une manière invincible , que nous sommes au-dessus des anciens dans les sciences et les beaux-arts ; et il n'y a plus personne qui en doute aujourd'hui. L* ouvrage se termine par ces vers.

Quand le dieu des saisons aura moins de lumière Au milieu de son cours qu*en ouvrant sa carrière ; Qa*un chêne qui n*a vu que deux ou trois printems Aura plus de rameaux qu*un chêne de cent ans ; Qu*un fleuve roulera plus de flots à sa source Qu'il n*cn porte a la mer en achevant sa course ; Que le rustique gland des antiques forêts Vaudra mieux que le blé des modernes guérets ;

3l8 PARALLÈLE DES AKCIEKS ET DES MODERNES.

Quand, pour trop manier oo le marbre ouTargile, On verra qu'on fCulpCeiv en deTÎent moins babile; Qu'an pilote en voguant perd Part de naviguer, Qn*an cydope en forgeant désapprend ii forger , Je croirai qu*en nos jours il n*est rien qui réponde Aux plus. faibles essais de Tenfance du mondé.

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