‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 89 sur 97 · LE GÉNIE · texte numérisé non relu

LE GÉNIE

ÉPITRE A FONÏENBLLE.

(jOMME on volt des beautés sans grâce et sans appas , Qui surprennent les yeux , mais qui ne touchent pas ; Où brille vainement , sur un jeune visage , De la rose et du lis le pompeux assemblage j Où , sous un front serein , de beaux yeux se font voir Comme des rois captifs , sans force et sans pouvoir * 'Tels on voit des esprits au-dessus du vulgaire , Qui j parmi cent tlléns , n'ont point celui de plaire.

En vain , cher Fontenelle , ils savent prudemment Employer dans leurs vers jusqu'au moindre ornement, Prodiguer les grands mots , les figures sublimes , Et porter à l'excès la richesse des rimes ; On bâille , on s'assoupit , et tout cet appareil Après un long ennui cause enfin le sommeil.

Il faut qu^uné chaleur dans l'ame répandue , Pour agir an-dehors l'élève et la remue , Lui fournisse un discours, qui, dans chaque auditeur , Ou de force ou de gré trouve un approbateur , Qui saisisse l'esprit , le convainque et le pique ^ Qui déride le front du ptus sombre critique , Et qui , par la beauté de ses expressions , Allume dans le cœur toutes les passions.

3ao L£ GENIE,

CVst ce feu qu'autrefois , d'une audace nouvelle,

Prométhée enleva de la voûte étemelle ,

Et que le Gel répand , sans jamais s'épuiser,

Dans l'ame des mortels qu'il veut favoriser.

L'homme , sans ce beau feu qui l'éclairé et l'épure ,

N'est que l'ombre de Thomme et sa vaine figure ,

Il demeure insensible à mille doux appas

Que d'un œil languissant il voit et ne voit pas.

Des plus tendres accords les savantes merveilles

Frappent sans le charmer ses stupides oreilles ,

Et les plus beaux objets qui passent par ses sens

N*ont tous , pour sa raison , que des traits impuissans

Il lui manque ce feu , cette divine flamme ,

L'esprit de son esprit et l'ame de son ame.

Que celui qui possède un don si précieux , D'un encens étemel en rende grâce aux cieux ; Éclairé par lui-même , et sans étude habile , Il trouve à tous les arts une route facile ; Le savoir le prévient et semble lui venir Bien moins de son travail que de son souvenir. Sans peine il se fait jour dans cette nuit obscure Où se cache à nos yeux la secrète nature , Il voit tous les ressorts qui meuvent l'univers ; Et si le sort l'engage au doux métier de& vers , Par lui mille beautés à toute heure sont vues , Que les autres mortels n'ont jamais aperçues; Quelque part qu'au matin il découvre des fleurs , Il voit la jeune Aurore y répandre des pleurs; S'il jette ses regards sur les plaines humides, Il y voit se jouer les vertes Néréides , Et son oreille entend tous les différens tons

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