‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 90 sur 97 · ÉPITRE · texte numérisé non relu

ÉPITRE

Que poussent dans les airs les conques des Tritons. S'il promène ses pas dans une forêt sombre , Il y voit des Sîlvains et des Nymphes sans nombre , Qui, toutes l'arc en main , le carquois sur le dos , De leurs cors enroués réveillent les échos ; Et f chassant à grand bruit, vont terminer leur course Au bord des claires eaux d'une bruyante source4 Tantôt ils les verra , sans atc et sans carquois, Danser, durant la nuit , au silence des bois , Et sous les pas nombreux de leur danse légère , Faire à peine plier la mousse et la fougère, Pendant qu'aux mêmes lieux ^ le reste des humains Ne voit que des chevreuils , des biches et des daims.

C'est dans ce feu sacré que germe Téloqueuce , Qu^elle y forge ses traits , sa noble véhémence , Qu'elle y rend ses discours si brillans et si clairs ; C'est ce feu qui formait la foudre et les éclairs Dont le fils de Xantippe ' et le grand Démosthènes Effrayaient à leur gré tout le peuple d'Athènes. C'est cette même ardeur qui donne aux autres arts Ce qui mérite en eux d'attirer nos regards , *

Qui féconde , produit , par ses vertus secrètes , Les peintres , les sculpteurs , les chantres , les poêles , Tous ces hommes , enfm, en qui Ton voit régner Un merveilleux savoir qu'on ne peut enseigner, Une sainte fureur, une sage manie , Et tous les autres dons qui forment le génie.

Au-dessus des beautés , au-dessus des appas

' Périclès.

'ji

3a2 LE GÉKIfi,

Dont on voit se parer la nalare ici-bas ^ Sont dans un grand palais soigneusement gardées De rimmnable beaa les brillantes idées ; Modèles étemels des travaux plus qa^himiaîns Qu'enfantent les écrits on que formeiit les mains ; Ceux qo'anàiife et conduit cette flamme divine , Qui du flambeau des cîeux tire son origine , Seuls y trouvent aeeès , et par d*heuréux efforts

Y viennent enlever mille ricbes trésors ; Les célèbres Mirons , les illustres Apelles

Y prirent à l'envi mille grâces nouvelles , Ces cbârmantes Vénus ^ ces Jupiters tondans , Où l'on vit éclater tant de traits étonnaus ,

C^e la nature même, en ses plus beaux ouvrages» Ne peut nous en donner que de faibles images. Ce fut là qu'autrefois , sans l'usage des yeux , Du siège d'Uion le cbantre glorieux Découvrit de son art les plus sacrés mystères , Et prit de ses héros les divins caractères ; Ce fut là qu^il forma la vaillance d'Hector, Le courage d'Ajax , le bon sens de Nestor , •Du fier Agamemnon la conduite sévère , Et du fils de Titétis l'implacable colère ; Ulysse y fut conçu toujours sage et prudent j Thersile toujours lâche et toujours impudeiiK Dans ce même séjour tout brillant de lumières Où l'on voit des objets les images premières, Il sut trouver encor tant de variétés , Tant de faits merveilleux sagement inventés, (^e malgré de son tems T ignorance profonde , De son tems trop voisin de l'enfance du niondt*, Malgré de tous ses dieux les discours indécens ,

ÉPITRE. 3a3

Ses redites sans fin , ses contes languissant Dont rharmonieax son ne flatte que l'oreille , £t c{u'il laisse échapper^ quand sa muse sontuneille , £n tous lieux on Tadore, en tous lieux $bs écrits D'un charme inévitable endiantent les esprits.

C'est là que s'élevait le héros de ta race , Corneille , dont tu suis la glorieuse trace , C'est là, qu'en cent façons, sous des fautâmes vains , S'apparaissait à lui la vertu des Romains ; Qu'habile , il en tira ces vivantes images Qui donnent tant de pompe à ses divins ouvrages , Et qu'il relève encor par l'éclat de ces vers , Délices de la France et de tout l'univers.

En vain quelques auteurs , dont la muse stérile N'eût jamais rien chanté sans Homère et Virgile , Prétendent qu'en nos jours on doit se contenter De voir les anciens et de les imiter ; Qu'en leurs doctes travaux sont toutes les idées Que nous donne le ciel pour être regardées , Et que c'est un orgueil aux plus ingénieux t

De porter autre part leur esprit et leurs yeux ; Combien sans le secours de ces rares modèles En voit-on s'élever par des routes nouvelles ! Combien de traits charmans semés dans tes écrits , Ne doivent qu'à toi seul et leur être et leur prix ! N'a-t-on pas vu des morts aux rives infernales Briller de cent beautés toutes originales , Et plaire aux plus chagrins , sans redire en français Ce qu'un aimable Grec * leur fit dire autrefois i'

' Lucien.

3a4 l'E GÉKIE, ÉPITRE.

De Téglogoe , en tes vers, édafe le mérite , Sans qu'il en coûte rien au fameux Théocrite , Qui jamais ne fit plaindre un amoureux destin , D'un ton si délicat , si galant et si fin.

Pour toi , n'en doutons pas , trop heureux Fontenelle , Des nobles fictions la source est étemelle ; Pour toi , pour tes égaux , d'un immuable cours Elle coule sans cesse et coulera toujours.

PORTRilIT DE LA VOEE DHUS.

J £ chante les beautés d'une voix sans pareille ,

Pour qui mon cœur est enflammé ;

D^une voix qui, m'ayant charmé,

M'a ravi l'ame par l'oreille :

Doctes sœurs qui savez chanter ,

Il faut ici faire merveille ,

Rien ne peut mieux le mériter.

Mais vous ne dites mot , vous m'abandonnez , Muses !

Je connais votre esprit jaloux :

Vous seriez sans doute confuses De louer une voix qui chante mieux que vous^

Pourtant , ne croyez pas qu'il demeure imparfait ,

Cet aimable et charmant portrait , Bien que vous me quittiez, bien que la main me tremble,, Dans la crainte où je suis de n'y réussir pas ; Car enfin j'y mettrai tant de beautés ensemble ,

Tant de douceurs et tant d'appas ,

Qu'il ftudra bien qu'il lui rassemble.

Suc le moite gazon d'un grand demi-rond d*ean ■ ,

Où cent claires fontaines , D'un palais enchanté l'ornement le plus beau ,

' C*e«t la fonUine de Fromonl.

3afi PORTRAIT DE LA VOIX B^IRIS.

Viennent se reposer et terminer leurs peines ,

Iris était assise « et 9a ch^rmaqle voix

Faisait chanter Técho; cachée au fond du bois,

L'écho f superbe et fière De s^entendre chanter tout d^une autre manière Que les jeunes bergers dont elle avait appris , Semblait lui disputer le prix , Et chantait tpujoufs la dernière.

Lorsque la voix d'Iris powsait quelle chanson

Avec une douceur extrême , L'écho tout aussitAl la répétait de même , Et, charmant à son tour de la même façon , Entr'elles demeura la victoire incertaine ;

Et ce fut la première fois

Qu'Iris oiiït une autre voix

Chanter aussi bien que la siinBe.

Cependant les nymphes des eaux Retenant , par respect , leurs ondes fugitives , Dans un profond silence écoutaient , attentives , Et regardaient Iris au travers des roseaux.

D'en^r'elles , la plus respectée ' , De l'excès du plaisir , vivement transportée y

S'élança tout-à-coup dehors , Afin de mieux ouïr de si charmans accords ,

Et parut sur l'onde agitée ,

Jusques à la moitié du corps.

' Le jet de la fontaine vint à jouer dans ce tems-là , et cessa un moment après , ce qui a donné lieu à celte fiction.

PORTRAIT DE LA VOIX d'IRI». 3^7

A la voix qui chantait sur son heureux rivage , La nymphe sembU rendre hQiyunage ;

Puis , se plongeant dans l'eau , courut sans s'arrêter Dire à la mer que ses blondes syrènes , Que leurs voix ont rendu si vaines , N'ont jamais su si bien chanter.

LB CêMmET DES BEAUX-ilBTS

JLe plus bas élément du monde , Animé des rayons de ma clarté féconde , Se montre inépuisable en ses productions ; Le noble sein d'une belle ame , Quand je l'échauffé de ma flamme , Est plus fertile encor en ses inventions.

Mittaxxe.

Pour obtenir ce qu'on désire ,

Par les finesses du bien dire , Et par lappât caché d'un tour ingénieux,

Il faut avoir de la souplesse ,

Et de cette subtile adresse , Dont je fais réussir les affaires des dieux.

' Le Cabinet des Beaux- ArU, oa recaeil d'estampes gravëes^d'après les tableaux d*un plafond où les beaux-arts sont représentés , avec Texplication de ces mêmes tableaux. Paris , 16^ , petit in-foL oblong. G*est de cet ouvrage qu*on a extrait les petites pièces de vers qui suivent. Tout le reste est une explication en prose.

LE CABINET DES BEAUX-ARTS. 32g

Du chef de Jupiter , je nais toute savante ,

Et produis , sans eiTorts , mille ouvrages parfaits.

Chacun tâche avec soin dVn imiter les traits ^

D^une main juste et diligente.

Mais Partisan se trompe et se tourmente en vain , Si la tête n^agit encor plus cpie la main.

En vain la puissance des armes , Avec la forcn de mes charmes , Ose entrer en comparaison ; Tout cède au pouvoir de bien dire , Et j 'exerce un suprême empire , Partout où règne la raison.

ta pome.

Je chante des héros les glorieux dangers j Je chante les amours des fidèles bergers , Ici d^un ton naïf , là d^un air magnifique ; Si je charme en chantant Théroïque valeur , Je ne plais pas moins quand j^explique Ce qui se passe au fond du cœur.

33o LE CABINET DES BEAUX-ARTS.

Ce mVst peu de flatter les sens ,

Je ravis Tame tout entière ; Qu'elle soit tendre ou pleine de lumière , Pour elle j*ai toujours mille charmes puîssans. Quiconque est insensible à mes douces merveilles , Doit être sans raison , sans cœur et sans oreilles.

€2iu\)iUctute.

En des palais délicieux , Dignes de la graud<;ur des dieux y

J'ai changé des mortels les demeures sauvages.

Je joins les ornemens à la solidité ; Et la beauté de mes ouvrages

Augmente encor des rois l'auguste majesté.

ta pmtaxe.

Je suis le charme de la vue ; Des deux attraits dont le ciel m^a pourvue Il n'est point d^œil qui ne soit enchanté ; Le tems qui détruit tout me rend encor plus belle ;

Mon art est ma naïveté , £t je rampe souvent pour être trop fidèle.

LE CABINET DES BEAUX-ARTS. 33f

ta 0nti]ititr^«

Les marbres que mon art a pris soin d'animer ,

Ne se font pas moins estimer Que les fameux héros dont ils sont les images ; J'ai su , même autrefois , aux plus fiers des humains , A qui tout Tunivers a rendu des hommages ,

Faire adorer l'ouvrage de mes mains.

(^i peut n'admirer pa$ le pouvoir de mes yeux ï Ils sondent les secrets de la terre et des cieux ;

Rien n'échappe à leur connaissance :

J'entre dans les replis des moindres petits corps , Et malgré des plu$ grands Téloignemeut immçnse ^ De leurs cœ\irs si divers je vois tous les ressorts.

ta Micanxqae.

La nature voit av^ honte ()u'en mille adroits je la sivmoatc Par l'effort de mes mouvemeas.

Mon pouvoir n'a point as limites i Et sans nfassujétir aux lois qu'elle a prescrites , Je dispose à mon gré de tous les élémeus.

ilPOUiOll ET LES VEUF HUSES.

JL E brillant Apollon , l'œil et l'ame du inonde, De tomes les clartés est la source féconde; La poble Calliope, en ses vers sérieux , Célèbre les héros , chante les demi-^eux ; De la sage Clio la main trace Thistoire , Et du tems qui s'enfuit conserve la mémoire ; L'amoureuse Érato , d'un plus simple discours ^ Conte des jeunes gens les diverses amours ; L'agréable Thalie instruit , platt et folâtre , Et de cent mots plaisans réjouit le théâtre ; ha. grave Melpomène en la scène fait voir Des rois qui de la mort éprouvent le pouvoir ; L'agQe Terpsichore aime surtout la danse , Et se plah d'en régler les pas et la cadence; Euterpe la champêtre , à l'ombre des ormeauik Fait retentir les bois de ses doux chalumeaux ; La docte Polymnie^ en l'ardeur qui l'inspire, Sur mille tons divers fait résonner sa lyre , Et la sage Uranie élève jusqu'aux cieux De ses chants immortels le vol audacieux.

Ii'AHOUR '

Xj' Amour est un enfant aussi vieux que le monde , Il est le plus petit et le plus grand des dieux ; De &es feux il remplit le ciel , la terre et Tonde , Et toutefois Iris le loge dans ses yeux.

Il' AMITIÉ.

J'ai le visage long et la mine naïve ,

Je suis sans finesse et sans art ; Mon teint est fort uni , sa couleur assez vive ,

Et je ne mets jamais de fard.

Mon abord est civil , j'ai la bouche riante,

Et mes yeux ont mille douceurs ; Mais quoique je sois belle , agréable et charmante ,

Je règne sur bien peu de coeurs.

On me cajole assez , et presque tous les hommes

Se vantent de «uivre mes loix !

Mais que j'en connais peu , dans le siècle où nous sommes,

' Ces deux petites pièces ( P Amour et F Amitié) sont extraites du dialogue en prose , de 1* Amour et de TAinîtië » qui paraitrait fade aujourd'hui ; mais qui alors plut tellement à Foaquet , qu'il le fit écrire sur du v^lin orné de dorures et de peintures.

334 l'amour et l'amitié.

Dont le cœur réponde à la voix !

Ceux qae je fais aimer d'une flamme fidèle ,

Me font Tobjet de tous leurs soins , Et quoique je vieillisse , ils me trouvent fort belle ,

Et ne m'en estiment pas moins.

On m'accuse souvent d'aimer trop à paraître

Où Ton voit la prospérité , Cependant il est vrai qu'on ne peut me eonnatire

Qu'au milieo de Tadversité.

Page 1