‹ Œuvres choisies de Ch. PerraultChapitre 92 sur 97 · LA BEAUTÉ · texte numérisé non relu

LA BEAUTÉ

et quoiqu'elle tût d'une humeur assez sociable et assez communicatÎYe de son naturel , elle fuyait pourtant la foule autant qu'elle pouvait , et ne haïssait rien tant que de se (aire de fête mal à propos* U est rrai qu'elle n'avait pas ce brillant et cet abord surprenant de sa sœur; mais quand on s'était donné le loisir de la considérer avec attention, et delà pratiquer quelque tems, on demeurait persuadé qu'elle était infiniment aimable , et que ses charmes étaient bien plus solides et plus véritables que ceux de la Beauté.

Le Désir , jeune et bouillant , qui voyageait presque toujours pour satisfaire son humeur prompte et inquiète , se promenant un jour et cherchant quelqu'aventure, rencontra la Beauté à la porte de son logis, où elle se tenait presque toujours oisive4 et seulement pour être vue, pendant que la Bonté , sa sœur, était dans la maison qu'elle gardait, et où elle ne se tenait pas k rien faire; le Désir, dis-je, ayant rencontré la Beauté , se sentit ému et tout hors de soi en la voyant , et comme il était assez hardi de son naturel , il l'aborde , quoiqu'il ne la connût pas , il la cajole et lui fait cent galanteries qu'elle reçut avec joie. Le procédé brusque et enjoué du cavalier lui plut extrêmement ; elle crut voir en lui queli^e chose de noble et de généreux , capable des plus hautes entreprises , et qui témoignait une illustre naissance : elle s'imagina même que le ciel l'avait destinée pour lui , et qu'assurément il les avait faits l'un pour l'autre ; de sorte qu'après quelques recherches de la part du Désir, kur mariage s'accomplit asseai promptement.

De ce mariage naquit l'Amour, qui donna bien de la satisfaction à ses père et mère durant les premiers jours de son enfance : car au lieu que les autres enfans ne font que crier et pleurer en venant au monde, celui-ci ne faisait que chanter et danser. Il ne demandait qu'à rire et à se réjouir ;

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il discourait de toutes choses afréablement , il faisait même de petits vers et des billets doux les plus spirituels qu'on eût jamais vus ; enfin scft père et sa mère en étaient si conlens , qu'ils rompaient la tête à tout le monde des jolief choses qu'il avait dites ou qu il avait faites. Mais lorj|u'i| fut un peu plus grand, il changea si fort, qu'il n'était pas reconnaissaUe ; il devint rêveur et chagrin, il ne voulait m boire ni ma^nger ; il soupirait ifens cesse ; ne dormait point et ne faisait q/ie se plaindre , sans savoir lé plus souvent ce qu'il lui fallait , car on ne lui avait pas plutôt donné une chose qu'il en était las, et qu'il en demandait une autre, qui ne le contentait pas plus que la première : enfin c'était bien le plus cruel enfant qui fiit jamais , «t qui donna Le plus de peine k élever. Mais revenons à notre histoire.

Le Désir, après quelques jours de mariage , ayant jeté les yeux sur la Bonté, sa belle-sœur, qu'il n'avait pas encore bien considérée à cause de la grande passion qu'il avait eue d'abord pour sa femme, mais qui commençait un peu à ser^lpoidir; l'ayant, dis-je, regardée de plus près , il remarqua en elle mille agrémens et mille perfections qui le touchèrent sensiblement : surtout il fut charmé de son humeur douce , complaisante et officieuse , qui n'aimait qu'à faire du bien, et dont il y avait lieu d'attendre bien plus^ secours dans les besoins et dans les rencontres fâcheuses de la vie I que de la Beauté, sa sœur, qui semblait n'être née que pour la joie, et qui en effet ne se connaissait point du tout à prendre part aux afflictions. Il la reconnut patiente et généreuse, jusqu'à obliger ceux même qui l'avalent offensée : en quoi elle était fort différente de la Beauté, qui , bien loin de souffrir des mépris , se fâchait quand on ne la cajolait pas assez galamment. Enfin il jugea que si dans la possession de la Bonté, on ne goûtait pas de plaisirs si sen-

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